Une expérience originale

CHRONIQUE / La faune australienne présente de nombreuses espèces uniques dont plusieurs figurent sur la liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). L’histoire géologique nous apprend que l’Australie s’est séparée d’un supercontinent appelé Gondwana qui comprenait aussi l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Inde et l’Antarctique, et qu’elle est isolée depuis 50 millions d’années. À cette époque, les marsupiaux étaient les mammifères les plus répandus et avant que les Aborigènes y abordent il y a plus de 40 000 ans, on ne trouvait à peu près que des marsupiaux en Australie. À la différence des mammifères placentaires dont la gestation se fait complètement dans l’utérus, les marsupiaux doivent passer une partie de leur développement dans la poche marsupiale de la mère comme chez les kangourous ou les opossums.

La faune australienne est à environ 90% endémique, c’est-à-dire qu’on ne retrouve pas ces espèces sur d’autres continents. Les colonisateurs européens, qui ont abordé au 17e et 18e siècle, ont cependant transporté avec eux de très nombreuses espèces qui se sont révélées invasives et ont fragilisé ou fait disparaître les espèces locales issues d’une évolution protégée par la barrière océanique.

Le chat marsupial du nord (Dasyurus hallucatus) figure sur la liste des espèces en danger de l’UICN (www.iucnredlist.org/details/6295/0). Ce petit animal, qui ressemble plus à un écureuil qu’à un chat, a une diète qui comprend aussi bien des fruits que de petits animaux et des charognes, mais il a malheureusement la mauvaise habitude de s’attaquer à un crapaud venimeux (Rhynella marina) originaire d’Amérique centrale qui a été introduit en Australie il y a 80 ans pour lutter contre les insectes dans les plantations de canne à sucre. Depuis, le crapaud s’est répandu dans tout le Queensland. Devant le déclin brutal (-75%) du chat marsupial du nord, des biologistes ont eu l’idée d’accélérer l’évolution de populations qui n’avaient pas encore été envahies par le crapaud pour éviter leur disparition. Comment cela est-il possible ?

Ella Kelly et Ben Philips de l’Université de Melbourne avaient remarqué que, dans les populations sauvages de chat marsupial du nord, certains individus levaient le nez sur le crapaud venimeux et évitaient d’en manger. Dans un article publié dans le numéro de juillet 2018 de la revue Conservation Biology, les chercheurs expliquent qu’ils ont croisé des chats marsupiaux du nord dédaigneux du crapaud avec les populations venant d’une île qui n’avait pas été encore exposée à ce danger. Première bonne nouvelle : la majorité des jeunes chats marsupiaux issus du croisement, placés devant une cuisse du crapaud, refusent d’y goûter. Les chercheurs en concluent que le caractère est codé génétiquement et qu’il est probablement de type dominant. L’équipe propose maintenant de « forcer » l’évolution du chat marsupial en introduisant des individus porteurs du gène « dédaigneux du crapaud » dans des populations qui n’ont par encore été confrontées avec cet envahisseur. On pourrait ainsi, comme mesure de conservation, préadapter le chat marsupial du nord à éviter le crapaud à mesure de sa progression.

Les biologistes connaissent bien la notion d’évolution dirigée qui a été utilisée depuis longtemps par les éleveurs pour isoler des races d’animaux domestiques. Il s’agirait ici de la première fois que ce procédé serait utilisé pour favoriser la préservation d’une espèce menacée.

Avec l’érosion de la biodiversité, c’est une arme de plus dans la panoplie des biologistes, mais la mesure ne peut certes pas être généralisée. Les causes de l’extinction des espèces sont multiples et dans la plupart des cas, les espèces menacées n’ont pas de parade génétiquement programmée pour y échapper. Toutefois, le cas du chat marsupial du nord nous montre que l’imagination scientifique peut servir dans ce domaine comme dans tant d’autres.