Un commerce plus équitable?

ENVIRONNEMENT / Depuis son arrivée au pouvoir, le président des États-Unis se plaint sans cesse des mauvais joueurs avec lesquels il fait affaire, prétextant que ses partenaires commerciaux trichent au détriment de l’économie américaine. En conséquence, il a débuté une guerre commerciale en imposant des tarifs douaniers compensatoires sur certains produits et en annulant ou en ralentissant les négociations pour des accords de libre-échange. Beaucoup d’économistes sont très inquiets de cette tournure des évènements, car on considère généralement qu’une guerre commerciale ne fait que des perdants.

Dans la revue Nature du 16 juillet 2018, quatre spécialistes de politique environnementale proposent, pour favoriser l’atteinte des accords de Paris, un tarif douanier compensatoire calculé selon les émissions de gaz à effet de serre. Ce tarif appelé « ajustement carbonique à la frontière » (ACF) permettrait, selon les auteurs, de régler à la fois le problème des tarifs compensatoires imposés au gré des lubies politiques et de résoudre le problème du sous-engagement des pays pour réduire leurs émissions et lutter efficacement contre les changements climatiques. Voyons cela de plus près.

Dans l’Accord de Paris, qui débutera en 2020, les pays doivent s’engager à prendre des actions volontaires nationalement déterminées pour réduire leur bilan. En principe, c’est bien, si tout le monde fait sa part. Mais si les émissions enregistrées sur le territoire d’un pays diminuent, cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas transférées ailleurs. Par exemple, si on achète des produits de la Chine, ceux-ci ne produisent pas d’émissions au Canada alors qu’il a fallu de l’électricité au charbon pour les faire là-bas. Le commerce international vient complètement fausser le mode de comptabilisation des émissions et il impose donc un fardeau supplémentaire à ceux qui prennent des engagements élevés. La tendance politique est donc de laisser aux autres la responsabilité. La réalité du commerce international vient mettre un flou dans la comptabilité nationale. Cela laisse le champ libre aux escrocs climatiques. Mais l’idée de l’ACF fait son chemin politiquement.

Comment cela fonctionnerait-il ? Il s’agit de comparer l’empreinte carbone d’un bien comme l’aluminium ou l’acier produit dans un pays et d’appliquer un ajustement tarifaire en fonction du prix des émissions dans le pays importateur par rapport au pays exportateur. Par exemple, produire une tonne d’aluminium au Canada produit deux tonnes de CO2 équivalent. Le prix de la tonne de CO2 sera de 20 $ au Canada l’an prochain. Si on importe une tonne d’aluminium chinois qui a produit 10 tonnes de CO2 équivalent, on fait payer 160 $ de droits compensatoires à l’entrée pour chaque tonne importée. Ainsi, sans limiter les avantages du libre commerce, on avantage les pays qui travaillent à réduire leurs émissions.

Tout cela est bien intéressant en théorie, mais il faudrait que la mesure soit universelle et qu’elle fasse partie des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Cela n’est pas acquis.

Imaginez : le pétrole canadien à forte empreinte carbonique extrait des sables bitumineux serait taxé en conséquence sur le marché international. Cela le rendrait moins compétitif encore. La réduction d’émissions pour le Canada serait bien réelle, mais pourrait-elle être compensée par les revenus provenant des ACF sur l’acier américain ou sur l’aluminium chinois ? Il est clair que ce genre de mesure permettrait d’avantager les exportations québécoises, peu nocives pour le climat, mais cela pourrait-il être pris en considération par Ottawa ? Le diable est dans les détails, mais il est clair que l’ACF ne nous mettrait à l’abri ni des lubies politiques ni des poursuites abusives. Les relations entre les États dans le commerce international nous ramènent à la fable de La Fontaine Le loup et l’agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. »