Recyclage et climat

CHRONIQUE / « Est-ce que le recyclage des matières résiduelles peut contribuer à la lutte aux changements climatiques ? »
À la Chaire en éco-conseil, cette question nous intéresse depuis plus de 10 ans. Nous avons réalisé plusieurs projets de recherche sur le sujet, à commencer par le projet « ComposTable » en 2006. Nous avons aussi évalué les bénéfices de l'épandage agricole des biosolides municipaux de Saguenay sur les émissions de gaz à effet de serre (GES), les réductions d'émissions liées à la substitution de carburants par la biomasse forestière résiduelle dans la Matapédia, au bioséchage des résidus verts et des boues d'abattoir et à diverses utilisations des biosolides de papetières.
Toutes les utilisations de matières résiduelles organiques pour le recyclage se sont avérées préférables à l'enfouissement pour le climat si la distance reste modeste. Tant mieux pour le bac brun. Mais la question demeure ouverte pour d'autres matières destinées au bac bleu. Papier, métaux, textiles, plastiques et verre demandent des analyses sérieuses au-delà de la simple affirmation vertueuse. Si on prend en considération le transport, le tri, le recyclage lui-même, on peut avoir des surprises !
Par exemple, depuis trois ans, une de nos équipes travaille à un mandat du ministère du Développement durable, de l'Environnement et de la Lutte aux changements climatiques (MDDELCC) concernant la gestion des matières résiduelles dans les communautés nordiques isolées du réseau routier. Notre rapport a été remis le 15 mai dernier et sera mis en ligne par le ministère à la fin de l'été. Une de nos recommandations était d'évaluer les émissions de GES occasionnées par le recyclage si on devait implanter une meilleure gestion des matières résiduelles dans ces communautés. Vaut-il mieux par exemple brûler le plastique et le carton sur place en récupérant la chaleur ou envoyer ce matériel au Sud pour le recycler ? Bien malin qui peut répondre à cette question ! Il en va de même pour toutes les municipalités du Québec qui doivent recycler une proportion croissante de leurs déchets et participer à la lutte aux changements climatiques.
La question préoccupe beaucoup de monde. En Europe, par exemple, des tentatives ont été faites de comptabiliser ces émissions, mais les résultats n'étaient pas très robustes. En France, le 31 mai, l'Adème et la Fédération du recyclage ont lancé un logiciel qui permet d'évaluer 10 matières recyclées : ferrailles, métaux (aluminium et cuivre), papier et carton, verre, plastiques (PEHD et PET), textiles et granulats. Ce logiciel, basé sur l'analyse de cycle de vie (depuis la collecte jusqu'à la production de matière secondaire, via le tri et chaque étape de transport) évalue deux critères : l'énergie primaire consommée et les émissions de GES. L'outil sera fourni gratuitement aux collectivités françaises dès l'automne pour éclairer la prise de décisions. Globalement, le recyclage de ces 10 matières a permis d'économiser 22,5 millions de tonnes de CO2 équivalent en 2014. Cela représente 5 % de toutes les émissions du pays. C'est d'autant plus intéressant que seulement 39 % des matières recyclables sont effectivement récupérées.
Malheureusement, en raison des données qui diffèrent entre les équipements, les pratiques et les distances en Europe, on ne peut pas transposer ces résultats ici. Ce serait pourtant bien utile pour évaluer la performance de nos politiques de gestion des matières résiduelles dans la lutte aux changements climatiques. Les deux enjeux préoccupent le MDDELCC et interpellent Recyc-Québec, les municipalités et les entreprises. Un tel outil serait absolument nécessaire, par exemple pour évaluer les impacts climatiques d'une extension de la consigne. Sans des données scientifiques solides et pertinentes, de telles décisions risquent d'être contre-productives.