Protéger la haute mer?

CHRONIQUE / Nous avons la chance au Saguenay de vivre près d’un des premiers parcs marins du Canada. Cette désignation amène une certaine protection aux écosystèmes maritimes uniques du fjord du Saguenay et d’une partie de l’estuaire du Saint-Laurent sous l’autorité du gouvernement du Canada. Cette protection n’interdit pas les activités comme la navigation et la pêche, mais elle leur impose une certaine surveillance pour favoriser la conservation. Il existe plusieurs autres parcs marins dans le monde, mais ils sont situés dans les eaux territoriales des pays qui les contrôlent, c’est-à-dire à moins de 200 milles marins des côtes. Au-delà de cette limite, l’océan n’appartient à personne. Si les océans couvrent 71 % de la surface du globe, la haute mer, au-delà des eaux territoriales, représente pour sa part 45 % de la surface du globe. Donc près de la moitié de la planète est laissée sans protection.

Après plus de 10 ans d’alertes scientifiques, de controverses légales et de débats politiques, le 24 décembre dernier, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait la résolution 72/249 qui engageait les États à négocier une convention internationale « contraignante » pour la protection de la haute mer. Cette résolution, appuyée par 130 pays, appelle à la création d’un réseau mondial d’aires marines protégées dans les eaux internationales. Ces zones sont nécessaires pour préserver la biodiversité océanique malmenée par les changements rapides de l’environnement marin auxquels on assiste dans les dernières décennies. Pour n’en nommer que quelques-uns, la pression accrue des pêcheries hauturières sans contrôle, le réchauffement du climat, l’acidification océanique et l’accumulation de déchets plastiques rendent la vie dure aux poissons, aux oiseaux, aux tortues et aux invertébrés qui constituent une part encore méconnue de la biodiversité mondiale.

On ne peut pas dire que la protection du milieu marin soit très efficace. En effet, des tentatives de régulations marines internationales existent, mais elles sont généralement associées à une activité particulière. Il existe une Autorité internationale sur les fonds marins qui limite l’exploitation minière en haute mer, l’Organisation maritime internationale qui impose des règles à la navigation et même certains accords internationaux qui protègent des zones contre la pêche commerciale. Par exemple, quinze pays de l’Union européenne ont adhéré à la convention OSPAR (de Oslo et Paris, les deux premiers signataires) qui protège les eaux de l’Atlantique Nord-Est. Cependant, cette convention ne s’applique qu’aux pays signataires, les Russes peuvent donc s’en donner à cœur joie. Pourtant, les pays se sont engagés à une conservation de 10 % de la surface de haute mer dans les Cibles de la biodiversité de Aichi et dans l’Objectif de développement durable 14 du Programme de développement durable à l’horizon 2030. La plupart des scientifiques sont d’avis qu’il faudrait plutôt viser 30 %, mais c’est une autre histoire !

Un indicateur de surface, c’est bien, mais il faut savoir ce qu’on protège. En effet, 90 % de la haute mer constitue un presque désert biologique, en raison de sa faible productivité. Une aire marine protégée doit donc avoir certaines caractéristiques pour être efficace. Il faut une bathymétrie favorable à l’habitat des poissons et au brassage des nutriments, indispensable à la productivité végétale. Il faut aussi que les surfaces protégées soient assez grandes et de préférence organisées en réseaux interconnectés. Il faut enfin qu’elles soient respectées, donc surveillées, ce qui devient de plus en plus faisable par les satellites. Mais qui va faire la police ?

Des accords internationaux vertueux, mais inapplicables, basés sur l’action volontaire, on en compte des dizaines. Est-ce qu’on fera mieux pour protéger la haute mer ? C’est à voir.