Peut-on sauver les coraux?

CHRONIQUE / L’évolution nous apprend que dans une grande population d’individus qui peuvent se reproduire librement, la proportion des allèles (formes de gènes différents) tend à demeurer constante d’une génération à l’autre si ces allèles ne présentent pas une valeur sélective. Cela s’explique par le hasard des combinaisons entre les gamètes. La valeur sélective est un avantage adaptatif qui permet à certains individus de survivre à des conditions hostiles du milieu mieux que les autres. Assez de théorie, voyons un exemple.

Les coraux sont des animaux invertébrés qui comptent environ 800 espèces. Ils ont deux stades vitaux. La phase juvénile (planula) est mobile dans le zooplancton. Ils dérivent alors dans la couche supérieure de l’océan où ils se nourrissent de microorganismes. La phase adulte (polype) est fixe. Certains peuvent aussi se multiplier de façon asexuée. Les polypes se fixent à une surface accueillante (souvent un récif corallien préexistant ou sur un fond rocheux propice). Là, l’animal se protège des prédateurs en secrétant une coquille de calcaire qui va s’élaborer tout au long de sa vie. Il se nourrit grâce à des algues symbiotiques comme les zooxanthelles ou en filtrant les particules qui passent à sa portée. Lorsque les polypes meurent, leurs squelettes restent en place et forment des récifs comme ceux qui composent la grande barrière australienne ou les atolls polynésiens. Les coraux se reproduisent en rejetant leurs gamètes mâles et femelles qui remontent à la surface où ils ont quelques heures pour se rencontrer.

La mortalité est effarante, mais cela suffit à maintenir les espèces. Les coraux aiment les eaux chaudes, mais pas trop. Lorsque la température franchit leur limite de tolérance, ils expulsent les algues nourricières et meurent, ce qui cause le « blanchiment » du corail. Les coraux ont aussi besoin d’une eau légèrement basique pour bien construire leur squelette. En résumé, un récif corallien est une colonie d’individus nombreux qui se reproduisent librement et prospèrent dans un environnement stable. On peut donc postuler qu’ils disposent d’une variété d’allèles qui constitue l’essence de leur biodiversité génétique.

Avec les changements climatiques, la dissolution du CO2 dans l’eau de mer provoque son acidification et, bien sûr, l’énergie supplémentaire la réchauffe. Cela provoque une mortalité inquiétante des coraux, à tel point que le GIEC prédit une disparition de 70 % des coraux pour un réchauffement de 1,5 degré et de 99 % s’il atteint deux degrés d’ici la fin du siècle. Or, le Emission Gap Report de l’ONU, paru le 26 novembre, nous indique qu’on se dirige allègrement vers un réchauffement supérieur à trois degrés, même si tous les engagements des pays signataires de l’Accord de Paris sont tenus.

Pour éviter ce scénario catastrophe, plusieurs équipes de scientifiques se sont mobilisées pour voir comment on peut utiliser la biologie de l’évolution pour sauver les coraux. L’idée est simple. Même si la majorité des coraux d’un récif meurt, ceux qui restent possèdent sans doute les allèles qui permettent de résister à une température plus élevée. Il s’agit donc de les faire se multiplier en laboratoire ou en nature et de favoriser leur implantation sur des récifs mourants ou déjà morts. Ainsi, on augmente l’efficacité de la sélection naturelle. Pas bête.

Plusieurs projets sont en cours, mettant à contribution des universités, des centres de recherche et des ONG. On a même imaginé de capturer les gamètes émis à la surface de l’océan par des récifs de corail résistants, de permettre la fécondation et le développement des planulas à l’abri de la prédation. Cela permet d’avoir beaucoup plus de succès reproductif et de répandre ainsi plus efficacement au sein de la population les allèles permettant de s’adapter aux nouvelles conditions. Il y a donc de l’espoir, mais tout cela ne servira à rien si on continue d’augmenter chaque année les émissions polluantes.