Où placez-vous votre argent ?

CHRONIQUE / Le magazine The Economist  a une rubrique nommée « Schumpeter » en l'honneur de l'économiste d'origine autrichienne Joseph Schumpeter décédé en 1950. Il a été professeur d'économie à Harvard et est resté célèbre pour sa vision d'un capitalisme compris comme un processus toujours en évolution fondé sur ce qu'il a appelé la « destruction créative ». Il pensait que le capitalisme ne se maintiendrait comme système économique que si l'innovation se développait et rendait désuète les vieilles inventions et les anciennes technologies. Cette manière d'envisager le capitalisme permettait, selon lui, un progrès continu et améliorait le bien-être de tout un chacun.
Dans sa chronique du 21 janvier dernier, le journaliste responsable de cette rubrique constate que de plus en plus de citoyens souhaitent voir les entreprises investir dans le pays. Ils veulent aussi qu'elles paient plus d'impôts et emploient plus de personnes au meilleur salaire. Cependant, les lois et les conventions en vigueur dans la plupart des pays développés obligent les dirigeants d'entreprises à servir les intérêts des actionnaires, qui eux veulent maximiser leurs profits. À cet égard, Schumpeter estimait qu'il y avait 6 catégories d'entreprises.
Les « fondamentalistes » veulent engranger le plus de profit tout de suite pour les actionnaires, utiliser les moyens à leur disposition pour payer le moins de taxes et payer le personnel le moins possible. Les « laborieux » (toilers) pensent la même chose, mais ils acceptent des retours sur investissement un peu plus long (10 ans). Les « oracles » (experts donnant des conseils avisés) pensent que les lois vont évoluer avec l'opinion publique. Ils veulent dépasser les exigences légales d'aujourd'hui en pensant ainsi s'adapter plus facilement à de futurs changements inéluctables. Les « rois » sont dans une position extraordinaire : leurs entreprises créent tellement de richesse pour les actionnaires qu'ils peuvent les ignorer de temps en temps en utilisant les profits à d'autres fins. Les « socialistes » sont souvent des compagnies d'État. Rétribuer les actionnaires reste une préoccupation, mais beaucoup moins importante qu'offrir de bons salaires, des produits abordables et contribuer au bien-être collectif. Et enfin, « les apostats » (qui renoncent à une doctrine) gèrent des organisations qui ne rétribuent pas leurs actionnaires et ne font pas de profit.
Le journaliste constate alors que la « bonne » gestion des profits évolue en fonction de changements dans la société. Elle est fille du temps ! Cependant, l'adaptation ne se fait pas toujours de manière optimale pour le meilleur des deux mondes : Google est un « laborieux », pas un « roi », alors qu'il en aurait certainement le pouvoir ! Cela signifie donc que l'adaptation n'est pas automatique et il y a ainsi de la marge de manoeuvre pour les actionnaires.
Je retiens de tout cela que la société civile peut influencer les accommodements mis en oeuvre par les dirigeants pour permettre à leur entreprise de survivre. C'est une catastrophe si elle devient « fondamentaliste », adepte d'un capitalisme sauvage non régulé par des lois. Mais c'est une bénédiction si, prenant conscience de son pouvoir, elle mobilise ses forces pour que le monde soit plus solidaire et plus vert. Donc, les actionnaires ont un sacré bout du bâton pour engager les humains vers plus d'humanité entre eux et avec la nature. J'aimerais bien qu'ils en mesurent l'ampleur et en portent fièrement la responsabilité. À ce propos... où donc placez-vous votre argent... car il y a fort à parier que vous soyez un peu actionnaire et que vos choix influencent donc en partie le monde que nous connaissons !