L’ubiquité et le plastique

CHRONIQUE / Au petit catéchisme, on nous faisait répéter en réponse à la question « Où est Dieu ? » « Dieu est partout ». Cette faculté attribuée jadis au grand barbu s’appelle l’ubiquité. Naturellement, si on avait le malheur de demander comment cela se pouvait, on se faisait invariablement répondre qu’il s’agissait d’un mystère et qu’il fallait se contenter d’y croire, voilà tout. Fin de la discussion : « Crois ou meurs ! »

La science nous dit tout le contraire. Il ne faut rien croire qu’on ne peut pas démontrer. Il est légitime de poser des hypothèses, mais elles doivent être examinées à la lumière des faits, le plus objectivement possible, et soumises au jugement des pairs. C’est un processus long et souvent frustrant, mais il nous permet de mieux comprendre le monde. C’est pourquoi la science nous permet d’agir sur nos destinées mieux que les simples croyances. Dans le domaine de la santé ou dans celui de l’environnement, si on trouve quelque chose d’incroyable, on ne peut l’affirmer que si on sait l’expliquer et qu’on accepte d’être contredit, voire de se rallier à une explication plus convaincante.

Cette réflexion m’a été inspirée en lisant un article paru le 28 février qui relatait qu’on avait trouvé des fibres de plastique dans l’estomac de petits crustacés appelés amphipodes, vivant dans la fosse des Mariannes dans le Pacifique. Rappelons que cette fosse est le point le plus profond connu des océans. On pourrait y mettre le mont Everest et le mont Blanc un par-dessus l’autre et il n’en sortirait que la pointe. Le plastique est-il donc lui aussi partout ?

Il semble que ce soit de plus en plus le cas et cela n’a rien d’un mystère. Voyons un peu comment. Chaque année, il se produit plus de 310 millions de tonnes de plastiques divers sur la planète, soit environ 10 tonnes à la seconde. La majeure partie a une durée de vie éphémère. Emballages, objets à usage unique, fibres textiles qui se retrouvent au mieux à l’enfouissement ou à l’incinération dans l’année de leur fabrication ou moins de 5 ans après. Seulement environ 1 % de ce plastique est recyclé. Selon les évaluations, de 5 à 14 millions de tonnes se retrouvent chaque année dans les océans. Selon la Fondation Ellen McArthur, en 2050 à ce rythme, il y aura plus de plastique que de biomasse dans les océans. Or les océans n’ont pas de frontières, donc, par les courants, les réseaux alimentaires et le brassage des vagues, les microscopiques particules de plastique se répandent inexorablement dans les endroits les plus improbables.

Mais il n’y a pas que les océans, les microparticules de plastique ont été identifiées dans l’eau potable, dans les eaux souterraines, dans nos aliments. L’ubiquité vous dis-je !

Personne ne sait trop quoi faire avec ce nouveau phénomène qui a commencé il y a à peine 60 ans. Bien sûr, ces plastiques nous rendent certains services, mais au fond n’y a-t-il pas d’alternative ? Peut-on éradiquer le problème à la source ?

Malheureusement, la solution n’est pas simple. L’humanité est devenue accro au plastique sous toutes ses formes, de la styromousse aux prothèses mammaires. On peut remplacer la majorité des plastiques par des matériaux de source biogénique, mais cela coûte plus cher et les analyses de cycle de vie nous révèlent quelquefois des surprises quant à l’innocuité des alternatives.

Quant à espérer récupérer le plastique déjà répandu dans l’environnement, on peut ramasser quelques gros débris, mais pour les plus petites particules, il faudra attendre que la nature les dégrade et cela prendra des siècles. Alors dans le nouveau catéchisme, on pourra sans crainte demander « Où est le plastique ? », car la réponse ne sera pas un mystère. Le plastique est vraiment partout ! La science a malheureusement permis de le démontrer.