Les lunettes roses

CHRONIQUE / Pour élaborer les scénarios de l’évolution du climat dans le futur, on doit procéder par étapes. D’abord, il faut colliger les données les plus récentes permettant d’expliquer l’évolution des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans les dernières décennies. C’est l’étape la plus facile, car ces données sont constamment mises à jour par diverses organisations internationales.

Ensuite, des équipes multidisciplinaires essaient d’imaginer comment les choses vont se passer à l’avenir. On construit d’abord une histoire vraisemblable du futur qui fait consensus. C’est ce qu’on appelle un scénario socio-économique partagé (SSP). Bien sûr, ces constructions sont imparfaites et elles demandent à être vérifiées par l’évolution des faits. Les SSP représentent une base qu’on fait varier avec des projections quantifiées basées sur les informations scientifiques disponibles. On obtient une série de projections qui définit à terme l’état du système. Tout cela fait l’objet de révisions par les pairs pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’incongruité. On fait ensuite rouler les ordinateurs. Et on interprète les résultats.

Le premier SSP dont nous allons traiter est appelé « la voie du développement durable » (SSP1). Il postule que le monde va changer graduellement, mais avec détermination vers le développement durable, en mettant l’emphase sur un développement plus inclusif qui respecte les limites de la planète en vertu du principe de précaution. La gestion des ressources communes (air, océans, biodiversité) s’améliorera progressivement, les investissements dans la santé et l’éducation vont accélérer la transition démographique et l’importance accordée à l’indicateur de la croissance économique va diminuer au profit du bien-être humain. C’est le chemin qui est balisé par l’atteinte des cibles de 17 objectifs de développement durable adoptés par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2015. Les inégalités seront réduites entre les riches et les pauvres aussi bien dans les pays qu’entre les pays. La consommation sera caractérisée par moins de besoins matériels, une utilisation plus efficace des ressources et une intensité énergétique réduite. Que se passerait-il dans ce monde merveilleux ?

Première surprise, la population mondiale, qui dépasse aujourd’hui 7,4 milliards de personnes aura diminué à 6,9 milliards en 2100. Le niveau de scolarisation des femmes en est la première explication. Naturellement, la population planétaire sera plus en santé et son espérance de vie aura augmenté. La population sera urbanisée à 92 % et vivra dans des villes sûres, efficaces et conviviales. Le PIB moyen devrait atteindre 70 000 $ US (2005) et le niveau d’éducation moyen mondial dépasserait celui de l’Europe d’aujourd’hui dès 2050. En termes de consommation d’énergie, elle ne serait pas plus élevée que celle de maintenant, mais la part des carburants fossiles y deviendrait progressivement marginale.

Malgré tout, ce scénario ne permettrait pas d’atteindre la cible de l’Accord de Paris sans d’importantes mesures de mitigation. Les émissions de GES devraient être négatives peu après 2050, c’est-à-dire qu’on capterait plus de GES qu’on en émettrait. Cela ne peut se faire sans des politiques agressives de lutte aux changements climatiques, des innovations technologiques, une réduction des surfaces cultivées et un retour massif de la forêt par le reboisement. Avec le SSP1, le réchauffement du climat à la fin du siècle peut atteindre la cible de l’Accord de Paris, mais sera plus probablement situé entre 2,5 et 3 degrés.

C’est le scénario des lunettes roses. Il est possible d’y arriver, mais cela signifie un engagement immédiat, des politiques nationales et une coordination des politiques internationales cohérente et un énorme effort de réduction de la pauvreté. Bref, une révolution si on regarde la façon dont ces choses sont gérées aujourd’hui !

Mais qu’arriverait-il si on continuait comme maintenant ? Ce sera le sujet de la prochaine chronique.