L’épreuve des faits

CHRONIQUE / C’est aujourd’hui ma 400e chronique publiée dans Le Quotidien depuis 2008. Avec le recul, cet exercice hebdomadaire m’a permis de vulgariser de nombreux sujets d’intérêt et les commentaires que je reçois des lectrices et des lecteurs sont la plupart du temps très positifs. Je voudrais vous remercier de votre fidélité. Le travail d’un universitaire n’est pas évalué sur ce genre de contribution, mais il me semble que c’est important de s’astreindre à cet exercice par respect du service public. Les sujets scientifiques sont quelquefois arides et il convient de les traiter avec respect et mesure, ce qui n’est pas toujours le cas dans les médias.

J’ai parlé très souvent des changements climatiques. C’est un sujet vaste que je fréquente depuis plus de 30 ans. Plusieurs de nos recherches ont contribué bien modestement à l’avancement des connaissances dans le domaine de la quantification des émissions de gaz à effet de serre (GES), du rôle de la forêt dans le phénomène, de la compensation carbonique et de l’adaptation aux nouveaux paramètres climatiques.

Dans mes chroniques, je me suis permis d’extrapoler sur des futurs possibles, de faire des liens entre les problématiques globales et les comportements individuels et de dénoncer les arguments fallacieux des climatosceptiques.

Malheureusement, aujourd’hui, force est de constater que les prédictions faites il y a dix ans s’avèrent avec des conséquences pires que prévu. Chaque semaine, l’actualité témoigne d’anomalies climatiques qui s’inscrivent dans les hypothèses pessimistes. On voit déjà poindre le climat qui était prévu pour 2040. Malgré cela, les émissions mondiales continuent de progresser.

La réduction du couvert de glace en Arctique va plus vite que prévu, l’érosion des côtes s’accélère, les inondations catastrophiques et les records de chaleur se multiplient.

Par exemple, la canicule en Europe a permis à 11 pays d’inscrire des températures fracassant les records historiques le 25 juillet dernier. Les climatologues soulignent que cette deuxième canicule de l’été 2019 serait cinq fois plus improbable si on excluait l’effet de forçage radiatif attribuable aux activités humaines. Bref, comme le disait la chanson de Robert Charlebois, « on est dedans jusqu’aux dents » !

Faut-il perdre espoir pour autant ? Certainement pas. Comme le disait Pierre Dansereau, nous sommes chanceux, car si un problème est causé par les humains, il ne peut être réglé que par des humains. Bien sûr, cela ne va pas assez vite eu égard à l’échelle du problème et à la gravité des impacts. Mais si les modèles qui prédisaient l’ampleur du réchauffement il y a 30 ans se révèlent robustes à l’épreuve des faits, le contraire est aussi vérifiable. Diminuer les émissions jusqu’à la carboneutralité en 2050 permettra de stabiliser le climat planétaire et de maintenir les effets négatifs sous un seuil où on pourra s’y adapter.

Les solutions passent par les individus, les collectivités, les pays et les corporations. Chaque niveau détient une partie de la responsabilité et des moyens d’agir. Nul ne peut reporter sa part sur les autres. On sait très bien mesurer les émissions et tenir des inventaires à tous les niveaux. On dispose des technologies alternatives pour réduire l’intensité carbonique dans la plupart des secteurs. Surtout, on dispose d’énormes marges de manoeuvre pour faire les choses plus efficacement. En revanche, il faut un signal économique fort pour rendre ces solutions plus attrayantes à court terme. L’industrie de la réassurance dont les perspectives temporelles sont à des horizons de 40 ans l’a bien compris, mais d’autres secteurs où la reddition de comptes est trimestrielle restent difficiles à convaincre. C’est pourquoi le politique doit établir de nouvelles règles impliquant une tarification universelle des émissions de GES. Il nous reste à mettre ce modèle à l’épreuve des faits.