Le poids des vivants

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Les biologistes appellent biomasse le poids des êtres vivants. Dans l’étude des écosystèmes, on utilise la biomasse comme indicateur de la productivité ou des stocks de ressources disponibles. Dans le numéro du 21 mai dernier de Proceedings of the National Academy of Sciences, une étude a pour la première fois évalué la biomasse globale de tous les organismes, bactéries, plantes, invertébrés et vertébrés qui vivent sur la planète. Les résultats sont surprenants et nous aident à mieux comprendre les enjeux de la protection de la biodiversité et les impacts étonnants de l’espèce humaine sur son environnement global.

Première surprise, bien que les océans couvrent 70 % de la surface planétaire, ils n’abritent que 14 % de la biomasse totale, l’écrasante majorité (13 %) étant composée de bactéries des fonds marins. Donc 86 % du poids des êtres vivants se trouve sur les continents. Cela porte à réfléchir quand on considère que l’ensemble des pêcheries à l’échelle mondiale dépend de si peu.

Les plantes forment de façon moins surprenante 82 % de la masse des êtres vivants. Cette disproportion est explicable non seulement parce que les forêts stockent d’énormes quantités de biomasse, mais surtout parce que les plantes font la photosynthèse en captant l’énergie solaire et le CO2 atmosphérique. Elles sont donc à la base de tous les réseaux alimentaires. Les animaux s’en nourrissent et à chaque niveau trophique, des herbivores aux carnivores, il y a des pertes énergétiques, ce qui diminue proportionnellement la biomasse à chacun des niveaux.

Les sept milliards et demi d’humains qui vivent sur la planète ne pèsent que 0,01 % de la biomasse totale, mais si on compare leur poids à celui de tous les mammifères vivants sur terre et dans les mers, cette proportion passe à 36 %. Plus surprenant encore, le poids des animaux d’élevage qui sont destinés à notre alimentation représente 60 % de la biomasse des mammifères ne laissant aux mammifères sauvages que 4 % du total. Pour leur part, les volailles d’élevage, poulets, dindes, canards, autruches et autres pintades forment 70 % de la biomasse des oiseaux sur la planète, ne laissant que 30 % pour les oiseaux sauvages. Comment cela est-il possible ?

Dans l’histoire de l’humanité, nos ancêtres ont fait disparaître progressivement d’immenses populations d’animaux sauvages et de forêts pour développer l’agriculture. Dans l’est de l’Amérique du Nord, par exemple, les forêts qui existaient là où on cultive aujourd’hui des céréales sont disparues au 19e siècle. Les millions de bisons qui vivaient dans les plaines de l’Ouest ont été pratiquement exterminés pour faire place à des champs de céréales et à des troupeaux de vaches. Au Brésil et ailleurs, des superficies immenses de forêts tropicales ont cédé le pas à des champs de soja et à des troupeaux de bovins. Dans un élevage industriel de poulets, on retrouve beaucoup plus de biomasse que l’ensemble des perdrix qui vivent dans une zone de 100 kilomètres carrés autour du poulailler. En conséquence, il y a eu un remplacement des espèces sauvages par les humains et leurs animaux domestiques.

C’est ainsi que les auteurs de l’article concluent que depuis 10 000 ans, les humains ont fait disparaître massivement la vie sauvage. On aurait ainsi perdu en terme de biomasse 86 % des mammifères terrestres, 80 % des mammifères marins, 50 % des plantes et 15 % des poissons. Certaines espèces ont carrément disparu, d’autres se sont raréfiées au même rythme que se transformait leur habitat.

Tout cela fait réfléchir. En prenant conscience de ces chiffres, il devient impératif de repenser notre développement, notre alimentation et nos efforts de protection de la nature. 

Belle discussion autour de votre prochain barbecue !