Le dossier du plastique

CHRONIQUE / « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », disait Lavoisier pour expliquer la loi de la conservation de la matière. Les plastiques sont des polymères (chaînes d’unités de longueur variable) d’hydrocarbures qu’on fabrique à partir de produits pétroliers. Ils sont utilisés partout dans notre société, des composantes de l’automobile et jouets d’enfants jusqu’aux pellicules à usage unique qui servent à l’emballage des aliments. Bien sûr, les bouteilles d’eau plate ou gazeuse, les styromousses, les pailles et autres ustensiles jetables monopolisent environ 3 % de la production pétrolière mondiale. Dans leur cycle de vie, les plastiques produisent un ensemble de polluants, et encombrent les lieux d’enfouissement où ils mettent des siècles à se décomposer. Ils constituent aussi une part importante des déchets sauvages qui se retrouvent dans les océans au rythme de huit millions de tonnes par année. Ils y causent des problèmes écologiques dont nous avons parlé abondamment dans cette chronique.

Pour la première fois, une étude publiée dans la revue PLOS ONE le 1er août 2018, par des scientifiques de l’Université d’Hawaï, a démontré que les plastiques, lorsqu’ils se dégradent, produisent une quantité importante de méthane et d’éthylène sous l’effet du soleil. En fait, les chaînes d’hydrocarbures qui les composent se dégradent en composés plus simples qui s’échappent sous forme gazeuse. Ce phénomène, parfaitement concevable au point de vue chimique, n’avait jamais été étudié auparavant et il soulève des inquiétudes en raison de l’effet du méthane sur les changements climatiques. Ce gaz est en effet 28 fois plus puissant que le CO2 comme agent de forçage climatique. Le mécanisme de dégradation s’amorce lorsque le plastique est exposé au soleil et se poursuit par la suite, même si le plastique est enfoui ou immergé.

Il y a plus de 70 ans qu’on produit du plastique et on estime que sa production doublera d’ici trente ans. La contribution de la dégradation de ce stock immense de déchets n’a jamais été comptabilisée dans les modèles de prévision des émissions qui peuvent affecter l’évolution du climat. Les auteurs plaident pour qu’on s’y intéresse au plus vite, car il n’est pas possible de quantifier sur la base d’une seule étude un tel phénomène.

Notre mode de consommation doit changer. Il n’est pas possible de continuer à produire sans tenir compte des impacts de ce que nous consommons tout au long du cycle de vie, de l’extraction des ressources jusqu’à la dégradation des déchets. Avec une population qui augmente inexorablement et un appétit insatiable attisé par la publicité, on n’arrivera pas à éviter que des catastrophes environnementales ne se produisent tôt ou tard. Le pire, c’est que nos impacts s’amplifient mutuellement et affectent la capacité des écosystèmes à nous rendre les services essentiels grâce auxquels nous avons pu nous développer jusqu’à maintenant. La régulation du climat, l’épuration de l’eau et la biodiversité sont quelques exemples de ces services indispensables que notre système économique ne sait pas prendre en compte.

Le dossier du plastique s’alourdit, mais il n’y a pas que ce produit dont il faut se préoccuper. Le défi de la production et de la consommation durables, qui est visé par le douzième objectif de développement durable de l’Agenda 2030, impose qu’on évolue vers une économie circulaire où les produits doivent être conçus pour être réutilisés sur une longue période de manière à limiter leur impact relatif ; recyclés pour éliminer autant que faire se peut les déchets et surtout, qu’ils répondent de façon optimale aux besoins pour une longue durée. Mieux produire, c’est bien, mais pour les citoyens, le pouvoir est encore celui de faire des choix éclairés. Refuser les produits de faible qualité, à usage unique, est à la portée de chacun.