Claude Villeneuve
Jean-Louis Frund
Jean-Louis Frund

Laissez parler la nature!

CHRONIQUE / J’ai beaucoup de problèmes à écouter des documentaires animaliers. Pour cause ! Si les cinéastes font un travail exceptionnel pour capter les images spectaculaires qui nous émerveillent, les bandes sonores heurtent trop souvent ma rigueur scientifique. Bien sûr, on veut vulgariser. Mais il ne faut pas, sous prétexte de dramatiser les choses, introduire des faussetés, même si elles semblent des explications naturelles. Il m’arrive quelquefois de souhaiter voir le film en supprimant le son tellement c’est grossier et exagéré.

Par exemple, lorsqu’on nous affirme que « l’animal a évolué pour une raison X ». Rien n’est plus faux ! L’évolution est un processus qui n’a pas d’objectif. La nature n’a pas de projet ! Ceux qui survivent donnent naissance à la prochaine génération s’ils ont été mieux en mesure de faire face aux difficultés de leur environnement. Si l’orignal mâle a un gros panache, c’est simplement parce qu’il y a un avantage sélectif, donc un meilleur succès reproductif. Cet avantage n’est pas destiné à combattre, mais bien à éviter le combat. Surpris ? Le bilan des avantages et des inconvénients joue en faveur de celui qui a les bois les plus imposants. Point.

Être rédacteur n’est pas un métier facile, j’en conviens. D’autant plus qu’avec mon équipe de l’époque, nous avons eu la chance d’écrire les bandes sonores d’une série de 13 films de la série Histoires naturelles de Jean-Louis Frund. Je vous en parle aujourd’hui, car le mercredi 29 janvier, atteint d’un cancer incurable, il a demandé l’aide médicale à mourir pour aller voir ailleurs la nature d’un autre œil.

Jean-Louis Frund fait partie des personnes exceptionnelles que j’ai pu côtoyer durant ma carrière. Natif de Saint-Thomas-Didyme et orphelin très tôt, il a été élevé par un voisin d’origine helvétique qui vivait dans le même rang. Né Gravel, il a pris le nom de son bienfaiteur. Photographe de grand talent, il a accompagné Félix Leclerc dans ses tournées en France dans les années 1960 et est devenu cinéaste de la nature au début des années 1970, bien avant que ce ne soit à la mode. Il a produit 47 films en carrière, la plupart avec la complicité de son ami, l’éditeur Clément Beaudoin. Le cinéaste aventurier a fait des expéditions dans l’Arctique, en Alaska, à l’île de Sable et un peu partout dans la forêt boréale pour y filmer le comportement des animaux. Avec du matériel cinématographique qui paraîtrait aujourd’hui antédiluvien, il a ramené des images exceptionnelles. Les films de Jean-Louis ont été vus par des centaines de milliers de personnes dans une soixantaine de pays à travers des diffuseurs prestigieux comme Discovery Channel. J’ai la chance de fréquenter Clément et Jean-Louis depuis vingt-cinq ans. J’ai beaucoup appris en leur compagnie. Un grand homme nous a quittés.

L’œil du cinéaste est un outil extraordinaire pour saisir les détails, cadrer l’image et capter les séquences d’un comportement qui ne dure que quelques secondes. Il révèle beaucoup sur la vie. Pour le biologiste que je suis, ce fut une expérience fantastique. Interpréter ces images, les revoir et les étudier à la lumière de la littérature scientifique pour en indiquer, en quelques mots, l’explication la plus appropriée et la plus exacte, quel défi ! D’une certaine façon, mon rôle était de laisser parler la nature que Jean-Louis avait fixée sur la pellicule. Laisser les gens découvrir ce qu’il avait vu. Ainsi, le spectateur pouvait comprendre au-delà du spectacle, s’émerveiller devant la vérité plutôt que de se laisser berner par des formules convenues, mais fausses. Ce n’était pas toujours facile, mais il écoutait et Clément arbitrait nos différends.

C’était un homme libre, amoureux de tout ce qui vit, ébéniste de talent et bon vivant. Il a choisi de partir à son heure. Il a sauté dans son destin. Merci, Jean-Louis, de m’avoir permis de laisser parler la nature.