Il va bientôt faire soif!

CHRONIQUE / L’été 2018 a été anormalement chaud. Pour les micro-brasseurs de partout au Québec cela s’est traduit par des ventes record, à tel point qu’en discutant avec un distributeur grossiste, il me disait en septembre être incapable de fournir la plupart de ses produits vedettes aux détaillants. Je ne dispose pas des chiffres de vente des grands brasseurs, mais il serait surprenant que la demande n’ait pas été sensiblement plus élevée l’été dernier en raison de la chaleur inhabituelle. La bière est le breuvage alcoolisé le plus consommé sur la planète. Elle est fabriquée par la fermentation d’orge maltée. Ce processus date des anciens Égyptiens, il y a plus de 5000 ans. Au Moyen Âge, en Allemagne, on lui a ajouté du houblon pour son effet antiseptique et son parfum. À partir de ces trois ingrédients, orge, eau et houblon, les déclinaisons du breuvage sont infinies. Le florilège de produits des micro-brasseries québécoises depuis vingt ans montre bien ce potentiel.

Mais un article publié cette semaine dans la revue Nature Plants par une équipe internationale réunissant des scientifiques de l’Université de Beijing en Chine, de l’université de Cambridge en Angleterre et de l’Université de Californie aux États-Unis lance un cri d’alarme. Dès 2050, il faut s’attendre à des pénuries de bière en raison des canicules et des sécheresses plus nombreuses à l’échelle globale, attribuables au réchauffement climatique. La raison tient à la fragilité de l’orge à la sécheresse et à la chaleur. Il s’agit d’une culture dont les rendements peuvent être affectés de manière si importante que déjà, dans le sud du Québec, plusieurs agriculteurs l’abandonnent en raison des étés plus chauds. Selon le professeur Wei Xie et ses collègues, la fréquence et la sévérité des épisodes de sécheresse et de canicules prévues par cinq modèles climatiques affecteront à la baisse de 3 % à 17 % la production d’orge mondiale, avec comme effet une disponibilité réduite pour le brassage de la bière. Cela résulterait dans une baisse de production brassicole qui pourrait atteindre 30 % en Argentine et une hausse des prix allant jusqu’à 193 % en Irlande.

Il ne s’agit pas bien sûr des effets les plus graves des changements climatiques prévus dans les prochaines décennies. Les brasseurs industriels pourront toujours s’en sortir en utilisant d’autres céréales pour produire leur bibine. La consommation de bière n’est pas non plus une question de survie des populations. Finalement, les préférences des consommateurs pour des breuvages rafraîchissants peuvent encore évoluer dans la prochaine génération. Il n’y a donc rien de dramatique à cette prédiction. Alors, pourquoi s’en préoccuper ?

Au-delà de la coïncidence avec la pénurie de bières de micro-brasseries notée cet été, l’article de Wei Xie et ses collègues illustre la complexité de l’adaptation aux changements climatiques. Le climat affecte, dans le domaine de la bière, à la fois l’offre et la demande. Mais de façon plus large, la demande pour l’orge ne se limite pas à l’assouvissement de la soif du travailleur. L’orge est l’une des céréales les plus cultivées au monde avec une production de près de 150 millions de tonnes dont plus de la moitié est destinée à l’alimentation animale et de 30 à 40 % va au maltage pour les brasseries. Si l’on restreint sa production en raison de canicules et de sécheresses, la demande se reportera vraisemblablement sur d’autres céréales pour satisfaire les besoins, augmentant ainsi la pression sur l’alimentation de base des humains. Comment l’humanité devra-t-elle réagir ? Réduire sa consommation de viande ou réduire sa consommation de bière ? Devant le barbecue, le dilemme est cornélien, surtout quand il fait bien chaud !

Le rapport spécial du GIEC paru le 10 octobre dernier nous a mis en garde encore une fois sur l’urgence d’agir pour limiter notre impact sur le climat planétaire. Mieux vaut y penser maintenant, sans quoi il va faire soif !