Entre énergie et numérique

CHRONIQUE / Les appareils dits « intelligents » sont omniprésents dans nos sociétés. Destinés à nous rendre la vie plus facile, ils ajoutent aussi une touche de complexité à la vie de tous les jours et posent des problèmes auxquels on n’avait pas pensé. C’est dans cette perspective que l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) a publié début novembre un rapport sur les enjeux de l’énergie et du numérique qui montre les deux côtés de la médaille. Si le numérique nous permettra de faire des gains importants en termes d’efficacité énergétique, tous ces appareils posent d’autres problèmes, car ils consomment eux aussi de l’énergie et qu’il en faut beaucoup pour satisfaire l’appétit des centres de données permettant à tous ces appareils de stocker et d’échanger de l’information. Par ailleurs, ces appareils sont très vite obsolètes, à peu près impossibles à réparer et on n’a pas pensé à établir des filières de recyclage efficaces en parallèle de leur déploiement.

Voyons d’abord le beau côté des choses. L’introduction de l’informatique branchée sur Internet dans plusieurs domaines permet des gains importants d’efficacité dans tout ce qui concerne l’énergie. Par exemple, la domotique qui permet de gérer le chauffage et l’éclairage de la maison peut économiser 25 à 30 % de votre facture d’électricité et de carburant en gérant vos thermostats et l’éclairage en fonction des besoins dans chaque pièce, à toute heure. La consommation d’énergie de l’ordinateur qui gère ces appareils à forte consommation est négligeable en comparaison. En amont de cela, les producteurs et distributeurs d’électricité utilisent depuis une quarantaine d’années le numérique pour la gestion des réseaux et leur maintenance préventive. Les appareils numériques branchés seront aussi utiles pour ce qu’on appelle les réseaux intelligents et la production décentralisée d’énergie renouvelable. En effet, il sera plus facile pour chacun de produire sa propre électricité avec des panneaux solaires, de la stocker dans les batteries de sa voiture électrique pour l’utiliser pour son propre éclairage ou encore pour vendre ses surplus au distributeur en fonction de la demande. Impensables il y a vingt ans, ces réseaux intelligents sont un des sujets les plus prometteurs à l’horizon 2025.

Mais la révolution du Web ouvre la porte à des milliards d’objets connectés qui communiquent entre eux et avec des plateformes informatiques des centres de données. Les objets branchés à Internet menacent certains emplois. Ainsi, lorsque vous allez au garage, c’est un ordinateur à distance qui fait le diagnostic de votre véhicule. Le boulot de diagnostic du garagiste est quelque chose qui relève du passé. Les compteurs intelligents n’auront plus besoin d’être relevés manuellement. Ces emplois disparaîtront progressivement. Mais les objets branchés demandent aussi beaucoup d’énergie. Les centres de données qui gèrent les réseaux d’ordinateurs sont eux-mêmes peuplés de serveurs gourmands. L’AIÉ évalue qu’ils consomment actuellement dans le monde 300 térawattheures d’électricité et produisent 300 millions de tonnes de CO2 par année. On estime que leur nombre triplera d’ici 2025. À moins que ce développement ne se fasse dans un endroit comme le Québec où l’électricité est essentiellement de sources renouvelables, cela aura un effet majeur sur les changements climatiques. 

L’innovation technologique que représentent les objets interactifs branchés à Internet peut donc apporter des bénéfices en termes énergétiques, mais ils ont aussi un moins bon côté. Si on n’y prend garde, leur simple multiplication à la faveur de la demande pourrait bien faire basculer la balance des inconvénients. Il faudrait multiplier par deux d’ici 2030 le niveau d’efficacité énergétique dans tous les pays. Le numérique est un outil incontournable pour y parvenir, mais attention aux effets pervers !