Enfin un peu de prudence

CHRONIQUE / L’exploitation des ressources halieutiques marines par la pêche commerciale est une histoire d’horreur et d’irresponsabilité. Les deux tiers des stocks de poissons marins de la planète sont aujourd’hui exploités à la limite de leur capacité et au-delà. En dépit de techniques de pêche toujours plus sophistiquées, les débarquements de poissons ne se maintiennent qu’en raison de la montée fulgurante de l’aquaculture dans les vingt dernières années.

À l’instar de la morue des bancs de Terre-Neuve et du golfe du Saint-Laurent, de très nombreux stocks de poissons considérés jadis comme abondants ont régressé en dessous du seuil économique d’exploitation. Des flottes de bateaux-usines écument les stocks de poissons au-delà des limites territoriales de la plupart des pays et utilisent des techniques toujours plus efficaces pour alimenter la demande mondiale. Il est d’autant plus difficile de gérer correctement la pêche que les juridictions des pays ne s’appliquent pas au-delà de 200 kilomètres des côtes et que plusieurs pays n’ont pas les moyens de sévir contre les braconniers. Daniel Pauli, scientifique de l’année 2016 de Radio-Canada, a consacré sa carrière à dénoncer ces abus destructeurs.

Avec le réchauffement climatique, la banquise de l’océan Arctique présente de moins en moins d’obstacles pour la navigation. Et cela va s’accélérer dans les prochaines décennies. Les stocks de poissons qui sont actuellement pêchés dans l’Atlantique Nord ont commencé à migrer vers le pôle. Il y a fort à parier que les bateaux vont suivre. Sans une réglementation sévère, il est plus que probable que les stocks de poissons présents dans l’océan arctique vont subir une pression de pêche qui risque de les faire disparaître à leur tour, victimes de prises accidentelles ou de l’écrémage dans les eaux internationales. Mais il est encore possible d’agir pendant que la banquise reste un obstacle et faire des études scientifiques pour connaître la dynamique des espèces de poissons de l’océan arctique et leur capacité de subir un prélèvement sur une base durable. C’est un message qui a été lancé dès 2012 par un groupe de 2 000 scientifiques de 67 pays. 

Il semble que ce message a été entendu, car le 30 novembre, un groupe de 10 pays qui bordent l’océan Arctique ont signé un moratoire jusqu’en 2033 sur la pêche dans une zone grande comme la Méditerranée (2,8 millions de kilomètres carrés) entourant le Pôle Nord. Après des années de discussions, cet accord a été conclu à Washington par les États-Unis, l’Union européenne, la Russie, la Chine, le Canada, la Norvège, le Groenland, l’Islande, le Japon et la Corée du Sud. Il sera automatiquement renouvelé en 2033, puis tous les 5 ans, jusqu’à un éventuel plan de gestion de la pêche dans la région. Le moratoire permettra aux scientifiques de connaître quelles espèces halieutiques se trouvent dans les eaux internationales et s’il est possible de les exploiter de façon durable.

Voilà une façon logique et responsable de préparer le futur. Les objectifs 13 et 14 du Programme de développement durable à l’Horizon 2030 traitent respectivement de l’adaptation aux changements climatiques et de la conservation des ressources océaniques. Avec un tel moratoire, les pays prennent la responsabilité de connaître pour mieux gérer, ce qui relève du principe de précaution. 

La pêche dans l’océan Arctique n’était jusqu’à maintenant qu’un fantasme. Avec le réchauffement inéluctable du climat, cela deviendra possible. Il ne faut surtout pas laisser libre cours aux pratiques de l’économie traditionnelle des pêches si on veut pouvoir la pratiquer longtemps. C’est rassurant de constater qu’on fera enfin preuve d’un peu de prudence !