Dix milliards d’égaux

CHRONIQUE / L’augmentation de la population des humains sur la planète est un sujet de préoccupation pour plusieurs lecteurs de mes chroniques.

Évidemment, ils ont raison. Mais il faut voir plus loin que le simple nombre si on veut garder quelque raison d’espérer. Dans une perspective malthusienne, nous sommes condamnés à surexploiter les ressources jusqu’à la rupture des systèmes entretenant la vie. La catastrophe planétaire qui s’en suivra mathématiquement se traduira par l’effondrement des civilisations et par des épisodes de mortalité massive qui décimeront les humains en surnombre. 

La Nature, ou ce qui en reste, reprendra ses droits tant bien que mal, marquant ainsi la fin de l’ère qu’il est convenu d’appeler l’Anthropocène. Bienvenue à Hollywood !

Ce scénario déterministe est spectaculaire et il répond à une vision manichéiste du monde. La Nature est bonne, les humains sont méchants; à la fin du film, le bon va gagner et les méchants vont payer. Mais la Nature n’a ni éthique ni projet. Elle n’est surtout pas déterministe. Les enchaînements d’évènements qui expliquent le monde d’aujourd’hui sont dus à une série de hasards et de réponses adaptatives. Il n’y a aucun plan, seulement une reconstitution historique, une ligne du temps. Demain n’est pas écrit.

Mais les humains peuvent projeter leur destin dans l’avenir. Ils peuvent se doter d’une éthique (implicite ou explicite), poser des hypothèses, des scénarios et faire des plans. Dans un monde non déterministe, c’est à la fois un piège et une chance. C’est un piège parce que le hasard déjoue trop souvent nos plans. C’est une chance parce que cette richesse intellectuelle nous permet une capacité d’adaptation inédite dans la Nature. Surtout lorsqu’on peut la partager.

Il y a plus de 7,5 milliards d’humains sur la planète et les Nations Unies prévoient que nos effectifs auront dépassé les 10 milliards en 2056. Parmi eux, il y aura sans doute nos enfants, nos petits-enfants et les enfants de nos petits-enfants, mais plus beaucoup de baby-boomers. La bonne nouvelle, c’est que les gens qui vivront à cette époque ne sont pas obligés de reproduire le modèle économique dominant d’aujourd’hui. 

Le Forum économique mondial a mis en ligne une page qui montre en 12 graphiques et animations l’évolution de la population mondiale au cours des deux derniers siècles et la projection de son évolution dans les 30 prochaines années. On y trouve des choses fort intéressantes. Par exemple, que la vitesse de croissance de la population humaine est globalement en baisse depuis 1962. On y voit aussi que les densités de population ont constamment tendance à augmenter, ce qui peut favoriser la mise en commun de services et une utilisation plus optimale de l’espace. 

Le monde de 2050 ne ressemblera pas plus au monde d’aujourd’hui que celui d’aujourd’hui ne ressemble aux années 1970. Si nous y consacrons les efforts nécessaires, les problèmes peuvent trouver des solutions, mais il faut changer les mentalités pour faire place à la solidarité et à la coopération plutôt qu’à l’individualisme et à la compétition.

L’Agenda 2030 de développement durable adopté en 2015 par l’Assemblée générale des Nations Unies propose 17 objectifs de développement durable dotés de 169 cibles qui balisent la route vers 

« L’avenir que nous voulons ». Ce monde est viable pour 10 milliards d’humains, plus égaux entre les genres, les peuples et les espoirs d’avenir, parce que plus instruits et en meilleure santé, vivant plus vieux et jouissant d’une sécurité inégalée dans l’histoire. La Nature sera aussi mieux protégée dans les océans comme sur les continents. Mais attention, c’est valable pour 10 milliards d’égaux, pas pour 10 milliards d’égos !