Claude Villeneuve

Des limites à ne pas franchir

CHRONIQUE / Depuis une vingtaine d’années, la notion de points de bascule ou de seuils de non-retour titille la communauté des scientifiques qui s’intéressent aux changements climatiques. Par analogie, j’avais comparé cette question avec celle d’un fumeur qui demande à son médecin « combien de cigarettes est-ce que j’ai encore le droit de fumer avant d’avoir le cancer ». Bien malin le docteur qui peut répondre à une telle question. Il y a des seuils difficiles à déterminer, à plus forte raison lorsqu’on parle des mécanismes qui régulent le climat planétaire. On est donc confrontés à des dilemmes insolubles. Nous ne saurons que nous avons franchi l’un de ces points de bascule que lorsqu’il sera effectivement franchi et que le système se mettra à évoluer de façon erratique.

Dans un article publié dans la revue Nature le 28 novembre 2019, une équipe internationale de scientifiques qui travaille sur les frontières du système planétaire mettait en garde les gouvernements du monde à l’aube de la 25e conférence des Parties de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques : « Les conséquences de franchir un point de bascule climatique pourraient être si catastrophiques pour l’avenir de l’humanité qu’il faut éviter à tout prix de s’en approcher davantage. »

L’avertissement est sérieux et pour cause. Si, il y a vingt ans, le GIEC considérait que la zone dangereuse pour faire basculer le système se situait autour d’un réchauffement de 5°C, ses deux derniers rapports spéciaux, parus en 2018 et en 2019, postulent que certains points de bascule seraient situés dans l’intervalle de 1,5 à 2 degrés. Pour ainsi dire, le danger est imminent. Si le climat dérape, il sera très difficile de s’adapter sans d’énormes pertes humaines et économiques.

Quels sont les points de bascule identifiés ? D’abord, la cryosphère. C’est la partie du globe qui est gelée en permanence. Glaciers de montagne, pergélisol, inlandsis du Groenland, l’Antarctique et la banquise pluriannuelle qui couvre l’océan Arctique. Ces masses de glace représentent une énorme quantité d’eau gelée qui, si elle se retrouve dans l’océan, peut en faire monter le niveau de plusieurs dizaines de mètres. La banquise, les glaciers et les inlandsis constituent aussi des surfaces qui réfléchissent la lumière vers l’espace et préviennent qu’elle se transforme en chaleur. Les modèles et les études sur le terrain montrent que deux importantes plateformes de glace antarctique pourraient se désagréger et faire augmenter le niveau global de l’océan de sept mètres en un siècle. Pour le Groenland, sa fonte pourrait ajouter un autre sept mètres, mais il faudrait 1000 ans pour y parvenir. Cela nous place devant un relèvement potentiel du niveau de la mer de 10 mètres en 2100. C’est beaucoup plus que ce qui est prévu dans les scénarios actuels. Imaginez les coûts pour déménager toutes les villes portuaires en si peu de temps ! Sans compter les dommages qu’il faudrait assumer en cas de temps violents.

Les chercheurs identifient aussi des effets de dominos. Par exemple, des sécheresses en Amazonie et des incendies dans les forêts tropicales et boréales pourraient grever le « budget carbone », c’est-à-dire la quantité d’émissions qu’il nous reste théoriquement comme marge de manœuvre pour limiter l’augmentation de la température à 1,5 degré. Le méthane émis par la fonte du pergélisol ferait de même. Cela créerait un emballement du système et une amplification des boucles de rétroaction positives. Bref, mieux vaut ne pas s’aventurer dans ce traquenard.

Il est encore possible de réduire rapidement nos émissions de gaz à effet de serre. Il faut aussi aider la nature à capter ceux qui sont en trop, en plantant des forêts, par exemple. Les moyens existent, il faut les mettre en œuvre maintenant. Cela coûte cher ? Pas mal moins que de ne rien faire.