Des goulots d'étranglements

CHRONIQUE / Depuis trois ans, la Chaire en éco-conseil a développé des outils d’analyse systémique de la durabilité (ASD) qui permettent de prendre en considération les Objectifs de développement durable (ODD) du Programme des Nations Unies à l’horizon 2030. Les 17 ODD se présentent comme un plan de travail mondial accompagné de 169 cibles devant permettre à tous les pays du monde de cheminer vers un développement plus durable. Le deuxième objectif vise la sécurité alimentaire.

Un rapport récent, produit par le Royal Institute of International Affairs (https://www.chathamhouse.org/), un groupe britannique de recherche, s’intéresse aux goulots d’étranglement dans le commerce alimentaire mondial et leurs effets sur la sécurité alimentaire dans les prochaines décennies. Cette approche est très intéressante et elle nous permettra d’illustrer ce qu’est l’ASD. 

La sécurité alimentaire consiste à offrir à tous les humains un approvisionnement alimentaire suffisant, de bonne qualité et abordable de telle manière que chacun puisse mener une vie saine et productive. On voit tout de suite les liens avec l’ODD 1 qui vise à éliminer la pauvreté, l’ODD 3 qui traite de santé et l’ODD 4 qui traite de l’éducation. Mais qu’en est-il de l’énergie, de la réduction des inégalités, des infrastructures, de la conservation des écosystèmes terrestres et marins, de la paix, de la justice et du partenariat international qui font aussi partie de la liste? Regardons de plus près.

Le rapport identifie des goulots d’étranglement qui sont essentiellement des routes du commerce international des denrées alimentaires, en particulier des réseaux terrestres, des ports et des routes maritimes permettant d’acheminer les aliments vers les marchés de consommation. Il identifie aussi trois facteurs qui augmentent la vulnérabilité de ces goulots d’étranglement : 1. la dépendance croissante de certains marchés aux exportations, 2. les changements climatiques et 3. les risques de conflits politiques ou armés. Les éléments identifiés comme goulots d’étranglement peuvent devenir non fonctionnels et priver des populations entières d’approvisionnement alimentaire pour des périodes indéterminées, ce qui engendrerait des crises difficiles à gérer. Par exemple, les risques associés aux événements climatiques extrêmes pourraient interrompre l’exportation du soya brésilien vers le reste du monde, soit en raison de mauvaises récoltes, de routes coupées ou d’infrastructures portuaires rendues inopérantes. Certaines routes maritimes sont aussi sujettes à des risques de conflits armés, par exemple le canal de Suez. L’été dernier, des tensions politiques ont stoppé 40% de l’approvisionnement alimentaire du Qatar pendant presque deux mois. Les recommandations des auteurs du rapport interpellent donc différents niveaux de gouvernance pour anticiper les problèmes et mettre en place des actions pour les prévenir. 

Les recommandations sont d’augmenter massivement les investissements dans les infrastructures qui constituent actuellement des goulots d’étranglement pour s’adapter aux changements climatiques et intégrer cette réalité dans les analyses prévisionnelles, renforcer des mécanismes de l’Organisation mondiale du commerce pour éviter les tarifs douaniers ou les tarifs compensatoires. Enfin, le rapport recommande d’organiser mieux la répartition des réserves stratégiques de céréales et de préparer des plans de mesure d’urgence internationaux pour faire face à des crises éventuelles.

Comme on le voit, l’atteinte de la sécurité alimentaire interpelle la majorité des ODD et ne peut se résumer à simplement produire plus d’aliments. La recherche des goulots d’étranglement, des synergies et des antagonismes entre les actions posées pour atteindre l’une ou l’autre des cibles des ODD ici ou ailleurs dans le monde est nécessaire pour mieux comprendre le développement durable. Étudier l’ensemble du système, voilà l’objectif de l’ASD.