Déjà trois décennies

CHRONIQUE / Le développement durable (DD) a été un des sujets auxquels j’ai consacré le plus de travaux dans ma carrière. Dans les années 1970, révolté par l’incroyable ignorance de nos sociétés et l’incurie des politiques envers l’environnement, j’ai d’abord réagi de façon radicale pour défendre mes convictions. À l’époque, j’aurais volontiers milité pour des mesures draconiennes à l’encontre des pollueurs. Il faut dire que le mouvement contre-culturel était alors une culture en soi. Qu’à cela ne tienne, les évidences scientifiques de la dégradation de l’environnement étaient déjà bien visibles. Elles justifiaient largement qu’on remette en question le système. La science permettait de construire un socle solide pour contester la société industrielle. Mais le combat était inégal. Opposé à l’économie, l’environnement était toujours perdant.

Avec la Stratégie mondiale de la conservation en 1980, l’idée de DD a fait son chemin à l’échelle internationale. En 1987, avec la publication du rapport Brundtland, le terme devenait incontournable, mais le concept demeurait immature. Toutefois, l’approche DD exigeait de travailler avec les pouvoirs établis et les parties prenantes pour faire changer le cours des choses. C’est en 1988, alors que je donnais un cours sur le rapport Brundtland qu’un étudiant m’a demandé comment on pouvait mesurer la durabilité. Depuis, je travaille à répondre à cette question. En créant à l’UQAC les programmes en écoconseil et la chaire en écoconseil, nous avons pu à la fois partager nos acquis en formant des professionnels du DD et continuer de faire avancer la question. Cette semaine, nous recevons nos partenaires de l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD) pour faire le bilan d’un partenariat de recherche de 4 ans sur l’analyse systémique de durabilité (ASD). Les acquis de ce partenariat sont remarquables, mais ils n’auraient pas été possibles sans la profondeur de nos travaux depuis 1988.

Le partenariat est une association gagnant-gagnant. L’UQAC disposait déjà d’une expertise et d’outils, l’IFDD avait besoin de faire avancer au sein des pays membres de l’Organisation internationale de la francophonie le nouveau Programme de développement durable des Nations Unies à l’Horizon 2030 (PDD H-2030). Nous avions besoin de diffuser les savoirs et l’appétit des pays, particulièrement en Afrique, pour opérationnaliser le DD était plus que présent. Le partenariat a permis de créer un programme court de deuxième cycle qui a été expérimenté à l’UQAC et offert par la suite à des boursiers originaires de huit pays africains au Maroc en avril dernier. De nouveaux outils d’ASD adaptés au PDD H-2030 et de nouvelles applications des outils existants ont pu être développés. Ils sont maintenant utilisés dans une vingtaine de pays et reconnus par l’ONU.

Plus encore, nous avons pu faire avancer la notion d’ASD dans deux colloques internationaux. Trop souvent l’application du DD se présente comme une affaire sectorielle. Énergie, santé, infrastructures, institutions, industries ; chaque secteur aborde la durabilité à partir de prémisses qui lui sont propres. De même, la responsabilité du DD est confiée à un service ou à un ministère. Les ornières du travail en silos font le reste, ce qui explique de nombreux échecs d’initiatives pourtant motivées par de bonnes intentions. L’approche systémique permet de considérer globalement les multiples tenants et aboutissants du développement durable à diverses échelles et de confier à chacun ses responsabilités tout en recherchant les synergies et en évitant les antagonismes. Avec nos outils, on peut concevoir, planifier, mettre en œuvre et évaluer des politiques, stratégies, programmes et projets de DD en cohérence avec le PDD H-2030.

Certaines choses prennent du temps, beaucoup de temps pour arriver à maturité. Trente ans, ce n’est pas si long !