Couler dans le béton

CHRONIQUE / La production de béton est l’une des plus importantes sources de dioxyde de carbone (CO2) à l’échelle mondiale. Les estimations les plus récentes indiquent que 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) proviennent de ce secteur. L’accroissement de la population humaine et l’urbanisation accélérée font que la demande pour ce matériau ira en accélérant dans les prochaines décennies.

Notre monde est littéralement bâti avec du béton. Lorsque nos habitations ne sont pas faites en béton, elles sont construites sur du béton. Il en va de même de la majorité des infrastructures et des bâtiments publics. Les ponts, les ports, les aéroports, les barrages hydroélectriques, les ancrages d’éoliennes nécessitent des millions de tonnes de béton. Le barrage des Trois gorges en Chine en a consommé à lui seul 16 millions de mètres cubes soit près de 40 millions de tonnes. Ce matériau polyvalent, peu cher et durable fait partie de ce que les économistes appellent les commodités.

Bien que les ouvrages en maçonnerie datent de la plus haute Antiquité, le béton d’aujourd’hui existe grâce à une découverte du 19e siècle : le ciment Portland. Pour fabriquer ce ciment, il faut griller du carbonate de calcium (composante du calcaire) à haute température pour en chasser le dioxyde de carbone et produire le clinker qui est l’ingrédient actif avec lequel on pourra lier en agrégats le sable et la pierre concassée qui donneront le béton lorsqu’ils seront mélangés avec la bonne proportion d’eau. Cette recette nécessite une grande quantité d’énergie pour le chauffage, le concassage et le transport du béton vers son lieu de coulage. Chaque année il se produit dans le monde plus de 4 milliards de tonnes de ciment dont la majeure partie est utilisée pour faire du béton. La Chine est le champion incontesté de la production mondiale de béton, loin devant l’Inde et les États-Unis.

On estime que les émissions de CO2 de l’industrie du béton devraient être réduites de 16 % en 2030, mais comment faire alors qu’il faudra produire 6 milliards de tonnes de ciment par année pour satisfaire la demande ? Dans la perspective où on doit impérativement réduire les émissions de GES à zéro en 2050 pour espérer stabiliser l’augmentation de la température globale à moins de 2 degrés en 2100, ce secteur industriel doit innover, car la lutte aux changements climatiques pourrait bien « couler dans le béton ».

Dans un rapport récent intitulé Mission possible, la Commission sur la transition énergétique présente des stratégies pour intégrer l’ambitieux objectif de réduire à zéro les émissions de GES dans les secteurs industriels les plus préoccupants, dont celui du béton. Comme l’indique le titre du rapport, la chose est techniquement et financièrement possible, mais il faudra des efforts concertés : des politiques ambitieuses de la part des gouvernements, beaucoup d’innovations de la part des industriels et d’importants investissements des deux côtés.

Il y a un important défi scientifique pour développer une recette de ciment qui émette moins de CO2 tout en conservant la versatilité et le coût abordable du ciment Portland. On peut aussi recycler le béton, utiliser de l’énergie de source renouvelable comme la biomasse forestière dans les fours à chaux et installer des unités de captage et de séquestration du CO2. Le marché du carbone peut favoriser ce type d’actions.

Mais c’est dans la conception des bâtiments et des infrastructures que les gains les plus faciles peuvent être faits. Penser des structures moins gourmandes en béton, utiliser des combinaisons de matériaux comme le bois d’ingénierie qui peut par exemple se substituer au béton dans les arches et les murs et qui séquestre du carbone au lieu d’en émettre. Bref, il faut faire preuve d’imagination et ne pas se laisser couler dans le béton !