Compétences émergentes

CHRONIQUE / Les 9 et 10 mai, la chaire en écoconseil et son partenaire, l’Institut de la Francophonie pour le développement durable, tiennent un colloque dans le cadre du 86e congrès de l’ACFAS. Celui-ci porte sur un champ de compétences émergent : l’analyse systémique de durabilité (ASD). Mais qu’est-ce que l’ASD et comment cela peut-il influencer nos vies et le futur de la planète ?

Il y a trente ans, avec une équipe de professeurs de l’UQAC, je donnais un premier cours universitaire sur le développement durable (DD). Le livre de référence pour le cours à cette époque était le rapport de la Commission Brundtland, Notre avenir à tous, qui venait d’être publié. Le cours était en même temps un projet de recherche financé par l’UNESCO. Cette organisation des Nations Unies voulait qu’on crée un contenu pour l’enseignement de cette nouvelle forme de développement censée contribuer à régler les crises multiples qu’on voyait poindre dans l’avenir de l’humanité, en particulier la crise écologique, dont les premiers symptômes laissaient présager le pire. Un soir, un étudiant me pose la question « Monsieur, comment peut-on mesurer la durabilité du développement ? » J’étais bien embêté. L’idée est noble et généreuse, mais comment peut-on la mettre en œuvre, en apprécier les résultats et tirer des leçons de nos expériences ? Tout un chantier ! À l’époque, les compétences en ce domaine n’existaient pas.

Plutôt que de dire n’importe quoi, j’ai commencé à discuter de la question avec les étudiants. Avec ma déformation de scientifique, j’ai proposé qu’il faudrait un laboratoire pour expérimenter le DD et y tester des outils de mesure qui pourraient répondre à cette interrogation fondamentale. C’est la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui allait devenir ce laboratoire en 1991.

Au fil des années de travail, avec la participation de centaines d’étudiants et de collègues, nous avons construit des outils comme la Grille d’analyse de développement durable qui a été homologuée l’an dernier aux Nations Unies. Aujourd’hui, nous intégrons ces outils, ces savoirs et ces savoir-faire dans l’ASD.

Quelles sont les bases conceptuelles de cette démarche ? Il faut d’abord comprendre que le DD est quelque chose de normatif, c’est-à-dire que c’est une projection construite par des humains dans un avenir plus ou moins lointain, des conditions d’existence qui nous permettront de vivre mieux entre nous et avec la nature. L’idée du DD est aussi holistique et englobe tous les systèmes et sous-systèmes qui encadrent la vie et les activités humaines sur la planète : cycles biogéochimiques, systèmes politiques, système économique, les cultures, les modes de gouvernance et les organisations sociales comme le système de santé. La troisième caractéristique du DD est sa démarche éthique qui vise une équité entre les générations, entre les peuples, une équité procédurale et une équité avec les autres espèces vivantes. Finalement, le DD est participatif en ce sens qu’il se fait avec les parties prenantes et intéressées. Ce cadrage montre toute la complexité de qualifier et de mesurer la durabilité. Aucune discipline ne permet de répondre à ces questions, d’où la nécessité de l’ASD.

Il faut comprendre les interactions synergiques et antagonistes entre les composantes des systèmes pour maximiser les unes et réduire les autres. Par exemple, en protégeant la nature, on peut favoriser l’augmentation du tourisme, mais il ne faut pas que l’affluence des touristes détruise la qualité du milieu. Le colloque nous permettra de faire le point et d’examiner de nouvelles perspectives dans le domaine.

L’ASD est un nouveau champ de compétences voué à un brillant avenir. Pour aller plus loin, nous avons créé en 2016 un programme court de deuxième cycle qui permet à l’UQAC de former des experts en ASD partout dans le monde.