Claude Villeneuve
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Changer la perspective ?

CHRONIQUE / Lorsqu’une situation paraît sans issue, il s’agit parfois de changer de perspective pour trouver des solutions innovantes. Cela peut se faire en élargissant le champ des possibles, par exemple en adoptant une vision plus globale du problème, ou en demandant à des acteurs externes de participer à la discussion. Les anglophones disent: « Think outside the box. » Dans d’autres cas, il faut provoquer un renversement radical de perspective. Si, par exemple, on considérait le CO2, principal gaz à effet de serre affectant le climat planétaire, comme une ressource au lieu de le considérer comme un déchet ?

J’ai participé la semaine dernière à un colloque sur le thème de la valorisation du CO2. C’était fort intéressant. Si le CO2 devenait un intrant industriel plutôt qu’un polluant atmosphérique, quelqu’un paierait pour s’en approvisionner plutôt que pour s’en débarrasser. Le banquier salive ! Mais que peut-on faire avec du CO2 ?

Trois voies commerciales existent déjà : l’utilisation directe, l’utilisation comme intrant dans des réactions chimiques et l’intégration dans la biomasse. Quelques exemples ? L’utilisation directe la plus connue est le CO2 alimentaire. C’est lui qui fait des bulles dans vos breuvages pétillants. On peut aussi le retrouver sous forme solide; c’est la glace sèche. Il peut également être utilisé dans certains systèmes de réfrigération. Enfin, le CO2 peut être ajouté au béton comme agent durcissant. Le CO2 peut aussi être utilisé comme source de carbone pour diverses synthèses chimiques comme le gaz de synthèse (syngaz) et différents carburants. Il peut servir à fabriquer des molécules utiles à l’industrie chimique et à la plasturgie, entre autres. En ce qui concerne l’intégration à la biomasse, on peut penser à la production en serres ou à la production de microalgues. Le CO2 est en effet la source de carbone pour la photosynthèse. Il y a donc un marché existant et lucratif qu’exploitent quelques grandes entreprises spécialisées. Mais ce marché peut-il absorber les 18 milliards de tonnes excédentaires qui s’accumulent dans l’atmosphère chaque année ? Bien sûr que non. Alors, on fait quoi ?

Le premier défi est de récupérer le CO2 et de le purifier. En effet, le CO2 est produit par la combustion. On le retrouve aussi bien dans les gaz d’échappement des autos et des camions que dans les fumées des usines. C’est dans ces dernières qu’on peut le plus facilement le récupérer. Ce sont des sources fixes, contrairement aux véhicules. On peut y installer des modules permettant de capter et de purifier le CO2. De tels systèmes existent déjà. Cependant, selon la concentration de l’effluent, il en coûte plus ou moins cher pour séparer le CO2 des autres gaz. Plus on veut une grande pureté, plus ça coûte cher. Le banquier va commencer à s’inquiéter de la marge de profits. Ça ne tardera pas !

Ensuite, pour écouler des masses de CO2, il faut des utilisations gourmandes. La fabrication de carburants semble la voie privilégiée. En effet, en faisant réagir le CO2 avec de l’hydrogène, on peut former des hydrocarbures. On nous a présenté un modèle d’usine pilote qui pourrait fabriquer du kérosène pour alimenter l’aéroport de Dorval. Mais il faut disposer d’hydrogène et d’énergie. Le coût est de cinq à six fois plus élevé que de prendre l’équivalent distillé à partir du pétrole. Le banquier ne vous écoute plus.

Au-delà du problème financier, recycler le CO2 d’origine fossile provenant d’une source fixe pour en faire du carburant qui produira à son tour du CO2 – qui sera dissipé dans l’atmosphère par une source mobile – ne règle pas le problème. Il ne fait qu’en décaler légèrement l’échéance.

Renverser la perspective peut être une façon intéressante de résoudre un problème, mais il faut se méfier des effets pervers d’un modèle dissipatif où la croissance est la seule mesure du succès. Le recyclage du CO2 ne pourra contribuer à la solution que s’il est destiné à des produits durables ou à un stockage permanent.