Catastrophe en vue?

CHRONIQUE / Il y a des articles scientifiques qui frappent l'imagination. Certains ouvrent de nouvelles perspectives étonnantes, d'autres laissent entrevoir des catastrophes. C'est le cas d'un papier publié le 1er décembre dans la prestigieuse revue Nature qui donne une mesure de l'évolution du carbone des sols dans un contexte de réchauffement climatique (http://www.nature.com/nature/journal/v540/n7631/full/nature20 150.html).
Si on en croit les prévisions de cette équipe internationale, une véritable catastrophe planétaire est possible si on ne réussit pas immédiatement à stopper le réchauffement du climat induit par l'activité humaine.
On sait depuis longtemps que le plus grand réservoir de carbone continental se trouve dans les sols. Qu'il s'agisse des sols agricoles, forestiers, ou du pergélisol de l'Arctique, le carbone s'y présente sous diverses formes. On y trouve surtout de la matière organique provenant des restes de plantes et du CO2 qui résulte du métabolisme des racines et des microorganismes du sol (bactéries, champignons et invertébrés). Les sols échangent le carbone avec l'atmosphère parce que les plantes le captent par la photosynthèse et que la décomposition produit du CO2 en présence d'oxygène et du méthane lorsque l'oxygène est absent. Dans le pergélisol, les échanges sont très lents.
Nouvelles études
Les chercheurs ont regroupé les données de 49 expériences analysant la réponse des sols à la hausse de température en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Certaines de ces études couvrent plus d'une dizaine d'années. En gros, les conclusions montrent que les flux de carbone vont s'accélérer avec une augmentation de la température, mais que le flux net des sols vers l'atmosphère va dominer, surtout dans les sols nordiques et en particulier le pergélisol. Selon leurs estimations, pour un réchauffement d'un degré supplémentaire à aujourd'hui, ces émissions pourraient dépasser la contribution des États-Unis d'ici 2050. Cela excède l'ensemble des efforts mondiaux de lutte aux changements climatiques actuellement prévus pour limiter la hausse à moins de 2 degrés. Ce serait bien sûr catastrophique.
Le pergélisol
Jusqu'ici, le pergélisol était une donnée inconnue dans les modèles climatiques. On ne pouvait l'y intégrer en raison des trop grandes incertitudes. L'étude signée par plus de 50 scientifiques réduit cette incertitude et démontre qu'il faudra tenir compte de cette boucle de rétroaction positive (plus de réchauffement entraîne plus d'émissions qui occasionnent plus de réchauffement) dans les futures modélisations. Mais il reste encore beaucoup de choses à préciser avant de prédire l'emballement irréversible de la machine climatique. Heureusement!
Il s'agit d'une possibilité dont nous devons tenir compte et qui augmente encore l'urgence d'agir si cela n'était pas encore assez clair. Dans ce contexte, il faut apporter aux sols une attention particulière dans notre gestion du climat. Dans nos régions, cela veut dire augmenter la captation de carbone, par exemple par des plantations en zone boréale (http://carboneboreal.uqac.ca). Il faut aussi enrichir les sols agricoles pour y stocker un maximum de carbone. On peut y arriver en adoptant le semis direct, les engrais verts, mais aussi en ajoutant aux sols qui s'y prêtent, du biocharbon ce qui en augmentera à la fois la fertilité et la teneur en carbone stable.
C'est bien beau, mais ce sera insuffisant. Il faut d'abord agir à la source, sur les émissions qui provoquent le réchauffement. Dans ce cadre, il serait avisé de remettre en question le développement du pétrole des sables bitumineux, les pipelines pour le transporter et la fracturation hydraulique comme mode de production du gaz et du pétrole de schiste. Il faut aussi réduire la demande en utilisant des véhicules plus efficaces et moins gourmands. On dira que c'est contre-productif pour l'économie à court terme, mais on n'a pas le choix. L'économie s'adaptera plus vite que le climat.