Carboneutre ou zéro-émissions?

CHRONIQUE / Une journaliste m’a demandé la semaine dernière de lui expliquer la différence entre les termes carboneutre et zéro-émissions qui sont utilisés de plus en plus couramment pour qualifier des produits, des services ou même des pays. Dans la perspective où les négociations sur le climat se tiendront dans quelques jours, lors de la 25e Conférence des parties (COP 25), à Madrid en Espagne, j’ai pensé partager cette réponse avec vous. En effet, on y discutera de la mise en œuvre de l’Accord de Paris, dont l’objectif est de limiter le réchauffement du climat à moins de 2 degrés d’ici 2100. Pour cela, il faut impérativement que l’humanité atteigne la carboneutralité en 2050.

En anglais, la carboneutralité se traduit « net-zero-emissions ». Cela exprime la notion de bilan comptable. Il s’agit du bilan des émissions et des absorptions ou des suppressions d’émissions de gaz à effet de serre. En gros, chaque tonne de GES émise par une activité comme le transport doit être neutralisée par une absorption équivalente comme la plantation d’arbres supplémentaires. Un plus est annulé par un moins. On peut alors considérer que le bilan ne contribue pas au réchauffement du climat. Dans le cas d’un produit ou d’une activité carboneutre, il faut d’abord définir un périmètre de référence et établir un inventaire des sources d’émissions pour ensuite équilibrer le bilan avec des activités compensatoires. Le périmètre peut aller d’une installation, un bâtiment ou même englober l’ensemble du cycle de vie, de l’extraction des ressources jusqu’à la disposition des déchets.

Le terme zéro-émissions quant à lui signifie que le produit ou l’activité n’émet aucun gaz à effet de serre pendant son opération. Par exemple, une voiture électrique tout comme une centrale au charbon équipée d’un système de captage et de stockage du CO2, peuvent être zéro-émissions. Cela ne veut pas dire qu’elles soient carboneutres pour autant. En effet, si on considère leur cycle de vie, l’extraction des ressources, leur transformation et leur transport ont émis des gaz à effet de serre. Il peut même y avoir des déplacements d’impacts, par exemple si l’électricité qui propulse la voiture vient d’une centrale thermique qui produit des émissions de GES.

On pourrait donc être à la fois zéro-émissions et carboneutre si on tient compte du bilan carbone du cycle de vie de l’auto électrique et qu’on achète une quantité équivalente de crédits compensatoires. Une analyse de cycle de vie réalisée par le CIRAIG pour Hydro-Québec a comparé les impacts de deux véhicules roulant au Québec sur 15 000 kilomètres. Les émissions pour l’auto électrique étaient de 16 tonnes de CO2 contre 50 tonnes pour l’auto équivalente équipée d’un moteur à essence. Si on achète 50 tonnes de crédits compensatoires pour la seconde et 16 tonnes pour la première, les deux deviennent carboneutres sur leur cycle de vie, mais seule l’auto électrique est considérée zéro-émissions dans sa phase d’opération.

Ces distinctions peuvent paraître jésuitiques, mais elles ont une certaine importance pour démêler les discours politiques comme celui du Parti libéral du Canada, qui promettait un Canada carboneutre en 2050. Cela ne veut pas dire qu’on arrêtera d’exploiter les sables bitumineux…

Sur un mode plus léger, il existe des produits qui sont carbonégatifs, c’est-à-dire qu’ils absorbent dans leur cycle de vie plus de CO2 qu’ils n’en émettent. C’est le cas du bois d’œuvre, mais il y a d’autres exemples. Les huîtres, par exemple, accumulent du CO2 sous forme de carbonate de calcium très stable dans leurs coquilles. Beaucoup plus de CO2 que n’en émettent leur élevage, leur cueillette, leur transport et leur dégustation. Alors, en mangeant vraiment beaucoup d’huîtres, on pourrait peut-être rendre carboneutre le Canada ! ! ! C’est peut-être le plan secret de notre gouvernement. Bon appétit !