Albatros contre braconniers

CHRONIQUE / La pêche illégale en haute mer est un fléau. Partout, des bateaux pêchent illégalement et il est extrêmement difficile de les contrôler, surtout dans les eaux internationales. Pas vu, pas pris et comme la demande pour les poissons est de plus en plus grande, les revenus illégaux suscitent l’appât du gain des capitaines à l’éthique douteuse. Daniel Pauli, scientifique de l’année 2016 de Radio-Canada, a publié de nombreux travaux sur ce sujet.

Comment contrôler la pêche illégale ? Pour éviter d’être repérés, les braconniers éteignent leurs balises et naviguent en utilisant seulement leurs radars. Comme il n’existe pas de moyen de les détecter, il faudrait vraiment de la chance pour pouvoir les arraisonner et leur poser des questions. C’est ici qu’entrent en jeu les chercheurs du Conseil national de recherche scientifique (CNRS) en France qui travaillent sur l’évolution de deux espèces d’oiseaux menacées de disparition.

Les albatros sont de grands oiseaux marins dont l’envergure dépasse souvent trois mètres. Ils peuvent voler pendant des jours sans se poser sur le sol ou sur l’eau. Ils se nourrissent de calmars, de poissons ou de crustacés qu’ils capturent près de la surface. Malheureusement, beaucoup sont victimes des palangriers, une technique de pêche qui consiste à traîner des lignes de plusieurs kilomètres de longueur équipées d’hameçons sur lesquels les pêcheurs piquent des appâts (http://www.fao.org/docrep/003/T0478F/T0478F05.htm). En plus des poissons recherchés, les palangriers attrapent de nombreux oiseaux, des tortues, des dauphins, causant des mortalités. Pour les albatros, ce facteur explique le déclin de plusieurs populations dans les mers australes. Mais les chercheurs ont imaginé qu’on pouvait transformer des albatros en garde-pêches en les équipant pour la surveillance aérienne des navires délinquants.

Pour cela, 200 albatros ont été équipés avec des colliers satellitaires qui sont capables de détecter les radars des bateaux délinquants et de signaler leur localisation exacte aux autorités. Les chercheurs ont eu l’idée de tester d’abord des colliers GPS en 2016 et 2017 et devant les succès obtenus, cette année, ils les ont équipés de balises Argos. Le collier pèse 70 grammes, ce qui n’embête pas l’oiseau dont le poids fait de 6 à 10 kilos. Comme les albatros équipés sont des adultes à la recherche de nourriture pour leurs jeunes ou des juvéniles qui commencent à pêcher, il y a fort à parier qu’ils fréquentent les mêmes eaux que les braconniers. L’albatros peut parcourir des milliers de kilomètres dans ses sorties d’alimentation. Jamais aucun moyen de surveillance aérienne ne pourrait opérer à si bon marché. Un grand albatros pouvant parcourir 20 000 kilomètres en 15 jours d’approvisionnement, le terrain couvert par l’escadrille à plumes est à la mesure du défi.

Au point de départ, l’idée a émergé dans un programme de recherche sur l’évolution de deux espèces, le grand albatros, dont le statut est préoccupant, et l’albatros d’Amsterdam, une espèce menacée dont il ne reste que 50 couples nicheurs. Les chercheurs du CNRS s’intéressaient à la biologie et à la conservation. Mais maintenant que le module de détection est éprouvé pour la localisation des bateaux délinquants, on testera l’an prochain la méthode en Nouvelle-Zélande et à Hawaï. Dans les deux endroits, des populations d’albatros subissent un déclin important qui est possiblement attribuable aux pêcheries illicites.

L’établissement d’aires marines protégées est un enjeu majeur pour la conservation de la biodiversité. Les scientifiques préconisent qu’on se fixe des objectifs ambitieux à cet égard d’ici 2030. Mais si on ne peut surveiller et sanctionner les braconniers, la protection d’aires marines ne sera qu’un écran de fumée. Il arrive qu’une recherche théorique donne des résultats pratiques qui permettent de résoudre des problèmes dans un tout autre domaine. Les gens du CNRS nous en donnent un bel exemple.