Adapter la forêt au nouveau climat

CHRONIQUE / L’été a été chaud. Des feux violents ont détruit des milliers de kilomètres carrés de forêt boréale surtout dans l’ouest, mais aussi en Ontario et au Québec. Nous vivons aussi une importante épidémie de tordeuses de bourgeons de l’épinette. Ces phénomènes combinés sont beaucoup plus destructeurs que l’exploitation forestière. Mais ce sont des phénomènes naturels. En revanche, le rôle des changements climatiques induits par les humains dans l’intensité de ces perturbations est difficile à quantifier, mais apparaît de plus en plus déterminant.

Le 18 août, une étude signée par des chercheurs québécois établissait qu’en l’absence de modifications dans le régime des perturbations, la productivité de la forêt boréale pourrait augmenter de 10 à 16 % si le climat se réchauffait jusqu’à 2 degrés Celsius, mais décliner rapidement si le réchauffement est plus élevé. Or, il est plus que probable qu’en l’absence d’un solide engagement des États et d’un déploiement rapide, massif et soutenu des moyens de réduction des émissions de gaz à effet de serre, le seuil de 2 degrés sera atteint dans moins de 30 ans. Les prévisions modérément pessimistes nous prédisent même un réchauffement de plus de 4 degrés d’ici la fin du siècle. Cela se traduirait par des conditions de croissance fort mal adaptées aux espèces typiques de la forêt boréale dans la majorité de leur aire actuelle de répartition. Comment devrions-nous réagir à cette situation, compte tenu de la forte dépendance de l’économie régionale à la ressource forestière ?

Dans les dernières années, après le film L’erreur boréale et la Commission Coulombe, le Québec a réformé son mode de gestion de la forêt. La nouvelle norme d’aménagement forestier vise une approche dite écosystémique qui préconise qu’on protège les vieilles forêts et les espèces qui y sont associées. Surtout, on s’oblige à aménager la forêt de telle sorte qu’à terme, on retrouve l’état idéal de la forêt préindustrielle. C’est la forêt telle qu’on l’imagine avoir été au dix-neuvième siècle, avant le début du réchauffement climatique et de l’exploitation commerciale. Dans le contexte décrit par l’étude de Loïc d’Orangeville et ses collègues, cette prétention devient presqu’illusoire. En effet, une forêt préindustrielle, issue du Petit âge glaciaire, serait soumise à un stress intenable si la température moyenne augmente de plus de 2 degrés. Comme les interventions d’aménagement forestier qui sont réalisées aujourd’hui porteront leurs fruits dans 60 ans et plus, ne faudrait-il pas y intégrer l’adaptation aux changements climatiques dans une approche préventive ?

À l’UQAC, depuis 2001, nous travaillons sur cette hypothèse et avec Carbone boréal, nous avons créé un laboratoire de plus d’un million d’arbres plantés pour tester des variations des pratiques d’aménagement forestier et suivre l’adaptation des arbres aux changements climatiques. Par exemple, nous avons planté des plants de la même espèce dont les graines proviennent de 600, 400 et 200 kilomètres plus au sud à côté des plants de provenance locale. Nous avons aussi planté des espèces provenant du sud du Québec sur des terres agricoles en friche pour suivre la performance de ces arbres dans le nouveau climat. Cette recherche sur l’adaptation aux changements climatiques se double d’un projet de lutte aux changements climatiques qui permet depuis 10 ans à chacun de compenser ses émissions de gaz à effet de serre en encourageant la recherche.

Devant le réchauffement inéluctable du climat, il faut agir de façon préventive et transformer nos interventions d’aménagement forestier. Vouloir reproduire le passé c’est bien, mais cette approche risque de présenter rapidement des limites et pourrait s’avérer contre-productive. La science est là pour nous aider à prendre de meilleures décisions.