À gauche toute !

CHRONIQUE / La science réserve bien des surprises. Un article paru dans la revue Ecology le 25 octobre dernier en témoigne de façon amusante. Voyons cela.

Les saumons du Pacifique ne survivent pas à la fraye. Lorsqu’ils remontent dans les ruisseaux où ils sont nés, les adultes se reproduisent et meurent sur place. Bien sûr, les ours profitent de la manne que représente toute cette nourriture bien protéinée. Une équipe de scientifiques a étudié ce phénomène en Alaska, dans un ruisseau où fraye le saumon sockeye. Chaque automne, les étudiants et techniciens faisaient le dénombrement des carcasses de saumons pour valider la quantité de nourriture disponible pour les ours grizzly. Ils comptabilisaient les poissons intacts et partiellement consommés retrouvés dans le ruisseau et sur ses rives. Pour éviter de compter deux fois les carcasses, ils avaient comme consigne de les jeter toujours du même côté du ruisseau, soit sur la rive gauche. En 20 ans, sur les deux kilomètres de la zone d’étude, les chercheurs estiment avoir déposé 267 620 kilogrammes de poissons sur la rive gauche, ce qui représente 5,9 fois plus que ce qui est resté sur la rive droite. Ce travail a permis de confirmer un phénomène qui était autrefois à l’état d’hypothèse.

En zone boréale, les ruisseaux sont des milieux très peu productifs. La raison principale est due au manque de nutriments lessivés, ce qui limite la productivité végétale. L’essentiel de la nourriture disponible provient des importations de débris provenant de la forêt. Cela explique que les réseaux alimentaires soient basés sur des invertébrés qui se nourrissent de ces débris. Dans les cours d’eau où viennent frayer les saumons sockeye, les choses sont un peu différentes. En effet, les saumons font l’essentiel de leur croissance en mer. Lorsqu’ils reviennent mourir dans les ruisseaux de fraye, leur corps se décompose, ce qui représente une importation significative de nutriments en provenance de l’océan. Ces nutriments dopent la productivité du milieu. Un peu comme si on répandait de l’engrais une fois par année sur un jardin. Le phénomène était connu, mais difficile à démontrer et encore plus difficile à quantifier.

En 2016, suite à des observations intrigantes, on a décidé de mesurer la différence de croissance et de statut nutritif des épinettes blanches sur les deux rives du ruisseau.

En effet, on trouvait curieux que la croissance des arbres semble plus importante sur une des deux rives du ruisseau. L’étude des cercles de croissance de 84 arbres dominants a montré qu’il y avait effectivement une meilleure croissance pendant les deux décennies où l’étude sur l’alimentation des ours a été réalisée.

Pour s’assurer de la robustesse de cette relation, les chercheurs ont analysé dans les arbres la proportion d’isotopes stables de l’azote provenant du milieu marin. Un isotope est un atome dont le noyau comporte un ou plusieurs neutrons supplémentaires. Certains sont radioactifs, c’est-à-dire qu’ils perdent un ou plusieurs de leurs neutrons, d’autres sont stables, ils ne les perdent pas. La proportion des isotopes stables varie selon les milieux. On a ainsi pu vérifier que pendant les 20 ans de l’expérience, l’azote incorporé dans les arbres était bien d’origine marine.

C’est ainsi qu’une étude qui avait pour but de mesurer les fluctuations des remontées de saumons dans un ruisseau et leur importance pour l’alimentation des ours a permis de démontrer quelque chose de complètement inattendu.

Les expériences scientifiques doivent toujours être réalisées en suivant une méthodologie rigoureuse et documentée dans le détail. Cette histoire nous permet de constater la valeur d’une base de données bien faite qui peut être interrogée pendant longtemps pour résoudre toutes sortes de problèmes. À gauche ! Toutes les carcasses à gauche !