Environnement

Enfin un peu de prudence

CHRONIQUE / L’exploitation des ressources halieutiques marines par la pêche commerciale est une histoire d’horreur et d’irresponsabilité. Les deux tiers des stocks de poissons marins de la planète sont aujourd’hui exploités à la limite de leur capacité et au-delà. En dépit de techniques de pêche toujours plus sophistiquées, les débarquements de poissons ne se maintiennent qu’en raison de la montée fulgurante de l’aquaculture dans les vingt dernières années.

À l’instar de la morue des bancs de Terre-Neuve et du golfe du Saint-Laurent, de très nombreux stocks de poissons considérés jadis comme abondants ont régressé en dessous du seuil économique d’exploitation. Des flottes de bateaux-usines écument les stocks de poissons au-delà des limites territoriales de la plupart des pays et utilisent des techniques toujours plus efficaces pour alimenter la demande mondiale. Il est d’autant plus difficile de gérer correctement la pêche que les juridictions des pays ne s’appliquent pas au-delà de 200 kilomètres des côtes et que plusieurs pays n’ont pas les moyens de sévir contre les braconniers. Daniel Pauli, scientifique de l’année 2016 de Radio-Canada, a consacré sa carrière à dénoncer ces abus destructeurs.

Avec le réchauffement climatique, la banquise de l’océan Arctique présente de moins en moins d’obstacles pour la navigation. Et cela va s’accélérer dans les prochaines décennies. Les stocks de poissons qui sont actuellement pêchés dans l’Atlantique Nord ont commencé à migrer vers le pôle. Il y a fort à parier que les bateaux vont suivre. Sans une réglementation sévère, il est plus que probable que les stocks de poissons présents dans l’océan arctique vont subir une pression de pêche qui risque de les faire disparaître à leur tour, victimes de prises accidentelles ou de l’écrémage dans les eaux internationales. Mais il est encore possible d’agir pendant que la banquise reste un obstacle et faire des études scientifiques pour connaître la dynamique des espèces de poissons de l’océan arctique et leur capacité de subir un prélèvement sur une base durable. C’est un message qui a été lancé dès 2012 par un groupe de 2 000 scientifiques de 67 pays. 

Il semble que ce message a été entendu, car le 30 novembre, un groupe de 10 pays qui bordent l’océan Arctique ont signé un moratoire jusqu’en 2033 sur la pêche dans une zone grande comme la Méditerranée (2,8 millions de kilomètres carrés) entourant le Pôle Nord. Après des années de discussions, cet accord a été conclu à Washington par les États-Unis, l’Union européenne, la Russie, la Chine, le Canada, la Norvège, le Groenland, l’Islande, le Japon et la Corée du Sud. Il sera automatiquement renouvelé en 2033, puis tous les 5 ans, jusqu’à un éventuel plan de gestion de la pêche dans la région. Le moratoire permettra aux scientifiques de connaître quelles espèces halieutiques se trouvent dans les eaux internationales et s’il est possible de les exploiter de façon durable.

Voilà une façon logique et responsable de préparer le futur. Les objectifs 13 et 14 du Programme de développement durable à l’Horizon 2030 traitent respectivement de l’adaptation aux changements climatiques et de la conservation des ressources océaniques. Avec un tel moratoire, les pays prennent la responsabilité de connaître pour mieux gérer, ce qui relève du principe de précaution. 

La pêche dans l’océan Arctique n’était jusqu’à maintenant qu’un fantasme. Avec le réchauffement inéluctable du climat, cela deviendra possible. Il ne faut surtout pas laisser libre cours aux pratiques de l’économie traditionnelle des pêches si on veut pouvoir la pratiquer longtemps. C’est rassurant de constater qu’on fera enfin preuve d’un peu de prudence !

Environnement

Des goulots d'étranglements

CHRONIQUE / Depuis trois ans, la Chaire en éco-conseil a développé des outils d’analyse systémique de la durabilité (ASD) qui permettent de prendre en considération les Objectifs de développement durable (ODD) du Programme des Nations Unies à l’horizon 2030. Les 17 ODD se présentent comme un plan de travail mondial accompagné de 169 cibles devant permettre à tous les pays du monde de cheminer vers un développement plus durable. Le deuxième objectif vise la sécurité alimentaire.

Un rapport récent, produit par le Royal Institute of International Affairs (https://www.chathamhouse.org/), un groupe britannique de recherche, s’intéresse aux goulots d’étranglement dans le commerce alimentaire mondial et leurs effets sur la sécurité alimentaire dans les prochaines décennies. Cette approche est très intéressante et elle nous permettra d’illustrer ce qu’est l’ASD. 

La sécurité alimentaire consiste à offrir à tous les humains un approvisionnement alimentaire suffisant, de bonne qualité et abordable de telle manière que chacun puisse mener une vie saine et productive. On voit tout de suite les liens avec l’ODD 1 qui vise à éliminer la pauvreté, l’ODD 3 qui traite de santé et l’ODD 4 qui traite de l’éducation. Mais qu’en est-il de l’énergie, de la réduction des inégalités, des infrastructures, de la conservation des écosystèmes terrestres et marins, de la paix, de la justice et du partenariat international qui font aussi partie de la liste? Regardons de plus près.

Le rapport identifie des goulots d’étranglement qui sont essentiellement des routes du commerce international des denrées alimentaires, en particulier des réseaux terrestres, des ports et des routes maritimes permettant d’acheminer les aliments vers les marchés de consommation. Il identifie aussi trois facteurs qui augmentent la vulnérabilité de ces goulots d’étranglement : 1. la dépendance croissante de certains marchés aux exportations, 2. les changements climatiques et 3. les risques de conflits politiques ou armés. Les éléments identifiés comme goulots d’étranglement peuvent devenir non fonctionnels et priver des populations entières d’approvisionnement alimentaire pour des périodes indéterminées, ce qui engendrerait des crises difficiles à gérer. Par exemple, les risques associés aux événements climatiques extrêmes pourraient interrompre l’exportation du soya brésilien vers le reste du monde, soit en raison de mauvaises récoltes, de routes coupées ou d’infrastructures portuaires rendues inopérantes. Certaines routes maritimes sont aussi sujettes à des risques de conflits armés, par exemple le canal de Suez. L’été dernier, des tensions politiques ont stoppé 40% de l’approvisionnement alimentaire du Qatar pendant presque deux mois. Les recommandations des auteurs du rapport interpellent donc différents niveaux de gouvernance pour anticiper les problèmes et mettre en place des actions pour les prévenir. 

Les recommandations sont d’augmenter massivement les investissements dans les infrastructures qui constituent actuellement des goulots d’étranglement pour s’adapter aux changements climatiques et intégrer cette réalité dans les analyses prévisionnelles, renforcer des mécanismes de l’Organisation mondiale du commerce pour éviter les tarifs douaniers ou les tarifs compensatoires. Enfin, le rapport recommande d’organiser mieux la répartition des réserves stratégiques de céréales et de préparer des plans de mesure d’urgence internationaux pour faire face à des crises éventuelles.

Comme on le voit, l’atteinte de la sécurité alimentaire interpelle la majorité des ODD et ne peut se résumer à simplement produire plus d’aliments. La recherche des goulots d’étranglement, des synergies et des antagonismes entre les actions posées pour atteindre l’une ou l’autre des cibles des ODD ici ou ailleurs dans le monde est nécessaire pour mieux comprendre le développement durable. Étudier l’ensemble du système, voilà l’objectif de l’ASD.

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Le textile dans de beaux draps?

CHRONIQUE / L’industrie mondiale du vêtement est une immense consommatrice de ressources, en particulier du pétrole. Elle utilise une foule de produits toxiques qui se retrouvent dans l’environnement et émet deux fois plus de gaz à effet de serre que le Canada dans son ensemble ! Tout cela pour des fripes qui durent en moyenne moins d’un an et qui ne sont souvent portées que quelques heures ! Un rapport de la Fondation Ellen MacArthur (http ://www.ellenmacarthurfoundation.org/publication) paru fin novembre pose un diagnostic effarant sur cette industrie qui aurait bien besoin d’une réforme systémique pour s’inscrire dans le développement durable.

La production de vêtements a plus que doublé, au cours des 15 dernières années, et on prévoit une croissance rapide de l’industrie alimentée par la combinaison de l’augmentation de la classe moyenne dans les pays émergents et par le phénomène de la mode éphémère qui favorise les textiles de basse qualité à courte durée de vie. 

Les fibres utilisées dans l’industrie textile proviennent à près de 60 % du pétrole et à 30 % du coton. Le reste se divise à part égale entre les autres fibres naturelles comme la laine, la soie, le lin et des fibres tirées du bois comme la rayonne. Au total, l’industrie textile engloutit chaque année 98 millions de tonnes de ressources non renouvelables, comme du pétrole pour fabriquer les fibres synthétiques, des engrais pour produire le coton et des produits chimiques pour la coloration et le traitement des textiles. Sans oublier les 93 milliards de mètres cubes d’eau destinée au processus de fabrication. C’est 5 fois plus que toute l’eau bue par l’ensemble de l’humanité dans une année !

Le problème est bien réel, mais peut-on le résoudre en disant « tout le monde tout nu » ? Se vêtir est un besoin humain fondamental et il faut des vêtements différents pour chaque saison, au moins dans nos contrées. L’habillement est aussi un moyen d’expression individuelle qui contribue à l’affirmation de soi et au bien-être. Alors quoi faire ?

Les pistes sont multiples. D’abord, il faut penser avant d’acheter. « En as-tu vraiment besoin ? » L’expression popularisée par Pierre-Yves McSween n’est pas anodine. Les garde-robes et les placards de nos maisons sont pleins de vêtements qui ont été achetés sur un coup de tête. En principe, lorsqu’on a besoin d’un nouveau vêtement, il faut le choisir en fonction de son utilité et de sa durée, donc préférer un produit de qualité, fait avec des fibres naturelles, si possible issues de la production locale ou de l’agriculture biologique, ce qui réduit les impacts en amont. Parmi les fibres durables, la rayonne produite à partir de fibres de bois pourrait aussi contribuer à consolider la filière des produits forestiers au Québec. Ce textile, issu de la pâte dissoute ou viscose peut avantageusement remplacer les fibres synthétiques ou le coton. Selon « Le maître papetier.ca » si la viscose remplace 1 % de fibres synthétiques, la demande pour la pâte à dissolution augmente de près de 11 %, alors que si la viscose remplace 1 % de coton, environ 6 % de pâte dissoute supplémentaire est nécessaire. Cette pâte, lorsqu’elle est fabriquée selon des techniques modernes, présente au Québec un bilan carbone très avantageux par rapport aux alternatives. 

Naturellement, lorsque les vêtements ne nous plaisent plus, la réutilisation est la solution la plus avantageuse. Il faut encourager les friperies tant pour le don que pour les achats. Permettre aux vêtements de servir à d’autres personnes encourage l’économie sociale et réduit les impacts de la fabrication de nouveaux vêtements. Enfin, moins de 1 % des fibres textiles sont recyclées dans le monde. Il y a là un fort potentiel d’amélioration !

L’industrie du textile a de grands progrès à faire, mais cela ne sera pas possible si les consommateurs ne font pas leur part. Aucune industrie ne pollue si on n’achète pas ses produits.

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Entre énergie et numérique

CHRONIQUE / Les appareils dits « intelligents » sont omniprésents dans nos sociétés. Destinés à nous rendre la vie plus facile, ils ajoutent aussi une touche de complexité à la vie de tous les jours et posent des problèmes auxquels on n’avait pas pensé. C’est dans cette perspective que l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) a publié début novembre un rapport sur les enjeux de l’énergie et du numérique qui montre les deux côtés de la médaille. Si le numérique nous permettra de faire des gains importants en termes d’efficacité énergétique, tous ces appareils posent d’autres problèmes, car ils consomment eux aussi de l’énergie et qu’il en faut beaucoup pour satisfaire l’appétit des centres de données permettant à tous ces appareils de stocker et d’échanger de l’information. Par ailleurs, ces appareils sont très vite obsolètes, à peu près impossibles à réparer et on n’a pas pensé à établir des filières de recyclage efficaces en parallèle de leur déploiement.

Voyons d’abord le beau côté des choses. L’introduction de l’informatique branchée sur Internet dans plusieurs domaines permet des gains importants d’efficacité dans tout ce qui concerne l’énergie. Par exemple, la domotique qui permet de gérer le chauffage et l’éclairage de la maison peut économiser 25 à 30 % de votre facture d’électricité et de carburant en gérant vos thermostats et l’éclairage en fonction des besoins dans chaque pièce, à toute heure. La consommation d’énergie de l’ordinateur qui gère ces appareils à forte consommation est négligeable en comparaison. En amont de cela, les producteurs et distributeurs d’électricité utilisent depuis une quarantaine d’années le numérique pour la gestion des réseaux et leur maintenance préventive. Les appareils numériques branchés seront aussi utiles pour ce qu’on appelle les réseaux intelligents et la production décentralisée d’énergie renouvelable. En effet, il sera plus facile pour chacun de produire sa propre électricité avec des panneaux solaires, de la stocker dans les batteries de sa voiture électrique pour l’utiliser pour son propre éclairage ou encore pour vendre ses surplus au distributeur en fonction de la demande. Impensables il y a vingt ans, ces réseaux intelligents sont un des sujets les plus prometteurs à l’horizon 2025.

Mais la révolution du Web ouvre la porte à des milliards d’objets connectés qui communiquent entre eux et avec des plateformes informatiques des centres de données. Les objets branchés à Internet menacent certains emplois. Ainsi, lorsque vous allez au garage, c’est un ordinateur à distance qui fait le diagnostic de votre véhicule. Le boulot de diagnostic du garagiste est quelque chose qui relève du passé. Les compteurs intelligents n’auront plus besoin d’être relevés manuellement. Ces emplois disparaîtront progressivement. Mais les objets branchés demandent aussi beaucoup d’énergie. Les centres de données qui gèrent les réseaux d’ordinateurs sont eux-mêmes peuplés de serveurs gourmands. L’AIÉ évalue qu’ils consomment actuellement dans le monde 300 térawattheures d’électricité et produisent 300 millions de tonnes de CO2 par année. On estime que leur nombre triplera d’ici 2025. À moins que ce développement ne se fasse dans un endroit comme le Québec où l’électricité est essentiellement de sources renouvelables, cela aura un effet majeur sur les changements climatiques. 

L’innovation technologique que représentent les objets interactifs branchés à Internet peut donc apporter des bénéfices en termes énergétiques, mais ils ont aussi un moins bon côté. Si on n’y prend garde, leur simple multiplication à la faveur de la demande pourrait bien faire basculer la balance des inconvénients. Il faudrait multiplier par deux d’ici 2030 le niveau d’efficacité énergétique dans tous les pays. Le numérique est un outil incontournable pour y parvenir, mais attention aux effets pervers !

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Extrêmement improbable

CHRONIQUE / Depuis 2011, le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) publie un rapport intitulé « The emission gap report ». Celui-ci analyse, à la lumière des données recensées dans l’année, le manque à gagner pour espérer stabiliser le climat planétaire sous la barre des 2 degrés C d’augmentation par rapport à la période préindustrielle. C’est l’objectif auquel se sont engagés les 195 pays signataires de l’Accord de Paris en décembre 2015. Les conclusions présentées cette année sont plus qu’alarmantes. L’ensemble des engagements consentis par les pays représente à peine le tiers de ce qu’il faudra faire avant 2030 pour y arriver. Les mesures prises par le secteur privé et les mesures à l’échelle infranationales ne se multiplient pas à un rythme qui permettrait de combler cet écart inquiétant. Si la tendance se maintient, il est « extrêmement improbable » qu’on puisse y arriver.

Les émissions de CO2 du secteur de l’énergie et du secteur industriel ont été stables depuis 2014, en partie grâce à la transition vers des sources d’énergie renouvelable comme l’éolien et le solaire, notamment en Chine et en Inde et à l’abandon progressif du charbon pour la production d’électricité en Chine et aux États-Unis. Cela a suscité l’espoir que le pic des émissions ait été atteint et qu’on allait désormais suivre une trajectoire à la baisse à partir de 2020. Malheureusement, le rapport révèle que d’autres gaz à effet de serre comme le méthane, le protoxyde d’azote et les perfluorocarbones continuent à augmenter. Bien sûr, l’accélération de la croissance économique mondiale pourrait provoquer une hausse des émissions de CO2 dans des secteurs non réglementés comme le transport maritime. 

L’édition 2017 est parue le 31 octobre en préparation de la 23e conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques qui se déroule actuellement à Bonn en Allemagne. Le rapport les convie à prendre des objectifs beaucoup plus ambitieux avant 2020. Il souligne que dans des secteurs très bien connus et maîtrisés techniquement que sont la production d’électricité éolienne et solaire, l’efficacité énergétique des appareils et des voitures, l’arrêt de la déforestation et la plantation de nouvelles forêts, on pourrait à moins de 100 $/tonne aller chercher un potentiel de 22 milliards de tonnes de réductions ou d’absorption de CO2. Ces mesures peuvent être mises en place rapidement et contribuer à stabiliser puis à diminuer le niveau actuel des émissions qui met notre avenir en péril. Le rapport quantifie aussi la contribution de solutions techniques plus incertaines en raison de la maturité technologique, mais qui pourraient être très applicables en 2030. Il faut donc agir maintenant et préparer l’action à moyen et long terme.

Il y a des années que les dirigeants politiques sont exposés à ce discours, raisonnable et bien étayé par la science. Pourtant, à chaque année qui passe, la cible devient plus difficile à atteindre. Les lanceurs d’alerte ont fait leur travail, les scientifiques et les techniciens ont trouvé des solutions, mais la volonté politique est pusillanime. On a peur de s’engager et quand on s’engage, on hésite à tenir ses promesses. Pourtant, ils ne pourront pas dire qu’on ne leur avait pas dit !

Quand monsieur et madame Tout-le-monde se retrouvent dans les embouteillages à l’heure de pointe, ils ragent contre l’insuffisance du réseau routier. Rarement se posent-ils la question qu’est-ce que je pourrais faire pour éviter d’être une partie du problème que je déplore ? Nous en sommes rendus là. Ce serait plus facile pour les États de s’engager s’ils avaient l’impression que leurs citoyens vont les suivre. Pensez-y bien, sinon l’extrêmement improbable ne se produira jamais.

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Une conférence «indicateur»

CHRONIQUE / La diplomatie internationale se prépare activement pour la 23e conférence des parties (CdP 23) de la Convention–cadre des Nations Unies sur les changements climatiques qui a lieu présentement à Bonn en Allemagne. Bien qu’on ne prévoie pas y négocier de nouvel accord marquant, cette réunion annuelle revêt selon plusieurs observateurs une valeur d’indicateur de la possibilité de réussir à mettre en œuvre un programme crédible de lutte mondiale contre les changements climatiques.

L’inquiétude était patente dans les travaux préparatoires. Il s’agit en effet de la première conférence de l’ère Trump. Le président américain, élu en novembre dernier ayant annoncé en juin 2017 que les États-Unis se retiraient de l’Accord de Paris, le résultat des négociations de cette nouvelle conférence sera un test pour le reste des pays signataires. L’enjeu est majeur, car si les États-Unis réussissent à faire déraper le processus, les chances de parvenir à un résultat concret dans un avenir prévisible seront amenuisées d’autant.

Rappelons que l’Accord de Paris, adopté en décembre 2015 est entré en vigueur en novembre dernier, après que 195 pays l’aient ratifié. La CdP 23 a pour objectif d’adopter une première série de mesures faciles pour contribuer à limiter l’augmentation de la température moyenne planétaire à moins de 2 degrés, de préférence à 1,5 degré, ce qui est considéré par plusieurs comme impossible. Pour parvenir à ce résultat, toutes les grandes économies de la planète doivent très rapidement réduire et éliminer avant 2050 l’ensemble des sources d’émissions de gaz à effet de serre dans le domaine de l’énergie, des transports, de l’agriculture et de la production de matériaux de construction comme le ciment, sans oublier d’arrêter la déforestation. Pas facile… surtout que l’Accord de Paris est basé sur des engagements volontaires qui sont actuellement loin de permettre d’atteindre la cible.

Dans les réunions préparatoires, l’une à Postdam sur les impacts des changements climatiques et l’autre à Berlin sur la géo-ingénierie, les scientifiques ont tenté de faire le point respectivement sur les risques et sur des pistes de solution encore hypothétiques. Leurs messages seront sans doute répercutés à Bonn. En revanche, c’est l’enjeu politique qui fera la différence. Lors du retrait des États-Unis, les autres dirigeants des grandes économies ont réitéré leur volonté de poursuivre dans l’Accord de Paris, mais cela peut être fragile. En effet, selon ce qui se dira dans les coulisses, selon les échanges informels et les atermoiements des uns et des autres, la conférence de Bonn sera un succès si les choses ne dérapent pas. C’est ce qu’on peut espérer de mieux. Si les uns et les autres tentent de tirer leur épingle du jeu en cherchant à diluer leurs promesses ou à retarder les échéanciers, cela annoncera une nouvelle période de tergiversations qui retardera d’autant la possibilité d’atténuer les effets déjà bien mesurables des changements climatiques. En revanche, si les grandes économies que sont l’Europe, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Australie, le Brésil et le Canada font un front commun contre les États-Unis, un certain espoir est permis. 

Malgré cela, les marges de manœuvre pour stabiliser le climat en dessous de 2 degrés s’amenuisent chaque année. En 2025 il sera bien trop tard pour réussir, peu importe les efforts qui seront consentis. C’est là que les ténors de la géo-ingénierie se font entendre. Ils proposent des solutions encore hypothétiques qui pourraient contribuer à limiter la pénétration du rayonnement solaire dans l’atmosphère. Ces solutions n’ont jamais été expérimentées et leurs effets secondaires sont inconnus, mais elles constituent un faux-fuyant politique bien pratique. La COP 23 sera très intéressante à suivre, car l’avenir de nos petits enfants en dépend !

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Des croisières qui réchauffent

CHRONIQUE / La ville de Saguenay s’enorgueillit de la visite de bateaux de croisière toujours plus nombreux au fil des ans. Cette industrie cache toutefois une contribution peu reluisante aux changements climatiques. Tout comme l’ensemble de l’activité maritime, ces bateaux luxueux fonctionnent aux carburants fossiles, et pas toujours aux plus propres. Les voyageurs qui y prennent des vacances sont, sans s’en rendre compte, responsables d’émissions qui contribuent fortement au réchauffement du climat et à ses conséquences.

La flotte maritime mondiale regroupe environ un demi-million de bateaux, des cargos aux paquebots qui promènent les touristes un peu partout sur les sept mers. S’il est facile de calculer la consommation de carburant d’un bateau et de déduire les émissions de gaz à effet de serre qui en résultent, évaluer la situation globale des émissions de la marine est d’autant plus difficile que les entreprises qui les exploitent ne sont pas tenues de faire des inventaires et que les émissions ne sont pas comptabilisées dans le bilan des pays où ils sont immatriculés. On estime néanmoins que la flotte commerciale produit plus d’un milliard de tonnes de CO2, c’est-à-dire entre 2 et 3 % du total des émissions mondiales. C’est plus que le Canada dans l’ensemble de ses activités. Or, il n’existe aucune mesure pour mettre un plafond sur ces émissions. C’est un sujet qui a été discuté lors de la dernière réunion de l’Organisation maritime internationale (OMI), une agence des Nations Unies qui propose des normes de sécurité et d’environnement pour la marine marchande. En effet, les armateurs sont allergiques aux réglementations. Ils préfèrent nettement les mesures volontaires. Or dans ce domaine, les mesures volontaires se sont avérées particulièrement inefficaces dans le passé.

L’OMI dispose d’un groupe de spécialistes qui ont proposé l’idée d’un système de marché du carbone basé sur le principe du plafonnement des émissions et des échanges de crédits résultant de leur réduction. Malheureusement, la dernière réunion de l’OMI n’a pas reçu cette proposition avec beaucoup d’enthousiasme. On veut bien proposer des normes d’efficacité énergétique pour les nouveaux navires, mais des choses aussi simples que la réduction de la vitesse, le nettoyage plus fréquent des coques et autres mesures permettant de réduire la consommation de carburant ne sont pas à l’ordre du jour. Évidemment, un système de plafonnement et d’échanges serait difficile à mettre en place et à vérifier. En revanche, des mesures aussi simples que l’imposition d’une taxe carbone sur le carburant des bateaux permettrait de stimuler la bonne volonté des armateurs. Malheureusement, il faudrait que cette taxe soit imposée dans tous les pays à la même hauteur pour éviter des distorsions du marché.

Le problème est important et la solution ne viendra pas d’elle- même. En revanche, supposons qu’on travaille à responsabiliser les usagers. Dans une croisière, selon le bateau et le nombre de passagers, la consommation quotidienne de carburant varie entre 100 et 400 litres de mazout par personne transportée. Cela veut dire qu’une croisière génère pour chaque passager entre une tonne et cinq tonnes de CO2. La première étape ne serait-elle pas d’offrir aux voyageurs d’acheter des crédits compensatoires pour réduire ou effacer leur empreinte carbone, à l’instar de ce que font certaines compagnies aériennes ?

Cela pourrait se faire par l’organisateur de croisières, par le port ou par le capitaine. Rêvons un peu. Promotion Saguenay pourrait proposer aux croisiéristes qui s’arrêtent à La Baie de compenser leurs émissions avec Carbone boréal (http ://carboneboreal.uqac.ca), leur permettant ainsi de réduire leur empreinte écologique tout en contribuant à la recherche. Ce serait une façon intelligente de mettre en valeur notre région, notre université et de contribuer au développement durable.

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Un problème émergent

CHRONIQUE / Le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé en agriculture dans le monde. Cela s’explique par son efficacité, son faible coût et sa faible toxicité pour les humains et les animaux. Depuis une trentaine d’années, on a aussi développé des plantes génétiquement modifiées qui résistent à son effet.

En employant ces semences, l’agriculteur peut éliminer les mauvaises herbes rapidement des cultures comme le maïs ou le colza. Apparu en 1974 sous brevet de la compagnie Monsanto, il est rentré dans le domaine public en 2000 et est produit depuis par plusieurs autres compagnies. Le glyphosate tue les plantes en les empêchant de fabriquer des molécules qui leur sont indispensables pour leur métabolisme. Les plantes génétiquement modifiées disposent d’enzymes bactériennes qui leur permettent d’utiliser une voie métabolique qui n’est pas affectée par l’herbicide pendant quelques jours. Elles survivent donc à l’épandage pendant la dégradation de l’herbicide et couvrent complètement le terrain par la suite, ce qui réduit la nécessité pour l’agriculteur d’effectuer du sarclage ou du hersage.

Ces jours-ci, en Europe, le glyphosate fait débat. De nombreux pays veulent en interdire l’utilisation d’ici moins de 10 ans. Les raisons invoquées sont doubles. D’abord, le Centre international de recherche sur le cancer, une division de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), a classifié en 2015 le glyphosate comme « cancérigène probable ». Par ailleurs, des documents obtenus en marge d’un procès en cours aux États-Unis par le journal Le Monde ont justifié une série d’articles montrant que l’entreprise Monsanto avait rémunéré des scientifiques pour produire, sous leur nom, des études écrites partiellement par des employés de l’entreprise. Ces textes ont pu tromper les autorités sanitaires.

Cette tricherie explique peut-être qu’en 2016, un panel d’experts de la FAO et de l’OMS a conclu qu’il est improbable que le glyphosate soit cancérigène par voie alimentaire, comme plusieurs agences de sécurité sanitaire, de protection de l’environnement ou d’agriculture dont Santé Canada qui a statué sur le sujet en avril dernier. Il n’en fallait pas plus pour que certains groupes lèvent des doutes sur la fiabilité de leurs conclusions. Jusqu’à nouvel ordre, le caractère cancérigène probable du glyphosate demeure donc un élément sérieux pour qu’on réclame son interdiction. Cela ne fait pas nécessairement l’affaire des agriculteurs. 

Les parlementaires européens ont beaucoup de mal à s’entendre sur ce dossier. Nicolas Hulot, le ministre de l’écologie français veut bannir le produit d’ici trois ans. On pense que la Commission européenne le bannira d’ici 5 à 10 ans. Aux États-Unis et au Canada la question ne semble pas à l’ordre du jour. Pourtant nous sommes de beaucoup plus gros utilisateurs de glyphosate que les Européens et les champions dans le domaine sont toujours le Brésil et l’Argentine. 

Cancérigène ou pas, le glyphosate utilisé massivement a favorisé l’apparition de « super mauvaises herbes » résistantes, avec lesquelles plusieurs agriculteurs ont des problèmes. Il existe bien des solutions, mais l’expérience nous montre que l’efficacité de cet herbicide ira en décroissant dans les prochaines années.

L’histoire du glyphosate illustre bien les défis d’une agriculture durable. Ce produit miracle a été répandu partout. On a fait fortune avec des plantes qui en sont dépendantes dans la régie agricole. Beaucoup d’agriculteurs se demandent comment ils pourraient faire autrement. Mais on se rend compte que le glyphosate persiste plus longtemps que ce que prétendait son fabricant et que ses traces se retrouvent dans le sol, dans l’eau et dans la nourriture. Devrions-nous attendre d’être sûrs de son innocuité avant de songer à s’en passer ? Les solutions alternatives sont connues, pourquoi ne pas les appliquer ?

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La réalité tue

CHRONIQUE / Le 17 octobre, j’étais conférencier d’ouverture pour le Forum Naturallia à Roberval. Mon propos portait sur les opportunités des changements climatiques pour les entreprises. Il s’agit d’un discours assez inhabituel, mais voyons sa logique.

Les conséquences des changements climatiques sont déjà mesurables et il est peu probable que cela s’atténue avant un siècle au moins. Le relèvement du niveau de la mer, la migration des espèces marines et terrestres, les sécheresses et les canicules exceptionnelles, les hivers plus doux, tout cela était prédit par les modèles dans les années 1990 et se vérifie maintenant sur le terrain, à des degrés divers, ici et ailleurs. Un article dans la revue Nature Climate Change en témoigne au sujet des feux qui ravagent actuellement la Californie. On ne peut naturellement pas attribuer un événement précis aux changements climatiques, mais les tendances sont claires.

Une étude publiée en 2016 dans la revue « Proceedings of the National Academy of Sciences » (http ://www.pnas.org/content/113/42/11 770) montre que la superficie des feux attribuables aux changements climatiques induits par l’activité humaine a doublé depuis 1984 en raison des sécheresses. Une autre étude publiée l’an dernier montre que la superficie de forêts brûlées dans le nord-ouest des États-Unis était 50 fois (5000 %) plus grande entre 2003 et 2012 que pendant la période de référence 1972 à 1983. Cette tendance est confirmée dans quatre autres massifs forestiers de l’ouest du continent. Les feux exceptionnels vécus en Colombie-Britannique et en Alberta l’an dernier et cette année ne font que confirmer cette tendance.

Paradoxalement, au Québec, les changements climatiques se manifestent surtout l’hiver, le printemps et l’automne. Les étés ne sont pas vraiment plus chauds contrairement à ce qui se passe dans l’Ouest. Des printemps plus frais et des étés pluvieux ne favorisent pas les feux de forêt. De plus, avec la Sopfeu, nous jouissons d’une des meilleures agences de prévention des incendies forestiers au monde. Nous pouvons ainsi nous enorgueillir d’une diminution des surfaces brûlées depuis une quinzaine d’années. Cela représente une opportunité pour les entreprises forestières.

Parmi les autres secteurs que j’ai mentionnés dans ma conférence qui peuvent favoriser nos entreprises dans un contexte de changements climatiques, on peut mentionner la bioénergie, l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire, la fabrication de piles au lithium pour les voitures électriques, le biochar obtenu par la pyrolyse de déchets végétaux ou de biomasse forestière, l’efficacité énergétique et l’innovation technologique pour la fixation du carbone et son élimination géologique. Entendons-nous bien, il y a encore loin de la coupe aux lèvres, mais le potentiel économique de la lutte aux changements climatiques et de l’adaptation à leurs effets sur le territoire est énorme.

Mais il faut que les entreprises, surtout les PME, soient proactives en ce domaine. Cela implique qu’elles doivent intégrer dans leurs procédés et dans leurs offres de services la nouvelle réalité climatique. D’abord, il faut réaliser et mesurer ses émissions de gaz à effet de serre pour diminuer son empreinte carbonique. Cela permet d’augmenter sa compétitivité sur le marché international dans le contexte de l’Accord de Paris où tout le monde devra réduire son empreinte. Ensuite, il faut innover et faire valoir ses innovations en lien avec la lutte aux changements climatiques et l’adaptation des différents secteurs de notre société qui sont encore vulnérables à leurs manifestations.

La réalité tue. Ceux qui ne sont pas préparés à l’évolution du climat vont en être les victimes. Et cela s’applique aux populations autant qu’aux entreprises. Celles qui seront préparées y trouveront des opportunités.

Environnement

Les enjeux d'une ville durable (3)

CHRONIQUE / Ce dernier texte sur les enjeux d’une ville durable traitera de deux sujets dans lesquels l’administration précédente de Ville de Saguenay n’a pas particulièrement brillé, mais qui interpellent la durabilité pour les villes dans le dixième objectif de développement durable (ODD 10) du Programme de développement durable des Nations-Unies. L’horizon 2030 n’étant qu’à trois mandats, il est légitime d’interpeller vos futurs élus sur ces problèmes.

Comme nous le rappelle la petite maison blanche, les précipitations exceptionnelles peuvent avoir des conséquences pour la sécurité publique et le patrimoine bâti. Dans un monde au climat perturbé par l’activité humaine, on prévoit de plus en plus d’événements climatiques extrêmes. Pour déclencher une catastrophe, il faut la combinaison d’un événement inhabituel et d’une population vulnérable. C’est pourquoi la cible 5 de l’ODD 10 préconise de prendre les mesures pour réduire la vulnérabilité des villes aux changements climatiques. Dans ce domaine, c’est surtout dans l’aménagement du territoire que la réflexion doit se faire. Les milieux humides et les bords de rivières sont indispensables pour la biodiversité et pour la régulation des crues. Or, les gens veulent y construire des maisons ou dénaturer les berges pour améliorer la vue ou l’accès au plan d’eau. 

Un conseil municipal soucieux de développement durable devrait agir efficacement pour contrer cela. Lorsque les berges ne sont pas protégées par la végétation naturelle, lorsque les maisons sont construites dans des zones susceptibles aux inondations, les conséquences d’une pluie inhabituelle ou d’une crue de fonte des neiges peuvent faire des victimes, sinon coûter très cher. Il faut s’adapter aux changements climatiques, bien sûr, mais aussi réduire les émissions qui sont sous la responsabilité de la ville. Cela reste à faire à Saguenay qui n’a pas de politique établie pour mesurer et réduire de manière durable ses émissions de gaz à effet de serre, malgré des incitatifs gouvernementaux qui ont été consentis pour le faire.

La gestion des matières résiduelles a toujours été une épine au pied du maire sortant. Sans cesse à la recherche d’une solution utopique, il a refusé de voir l’évidence et de prendre les mesures qui avaient déjà fait leurs preuves dans d’autres municipalités. Au terme de vingt ans de tergiversations, le site de Laterrière devra être fermé, alors qu’il aurait pu durer dix ans de plus et les déchets de Saguenay iront au Lac-Saint-Jean. Bel exemple de transfert de responsabilité environnementale.

Il faudrait que les nouveaux élus aient une idée claire de ce qui serait une politique de gestion des matières résiduelles. C’est une responsabilité municipale qui demande une vision globale, une communication avec les citoyens et les entreprises, et qui peut s’avérer payante au bout du compte comme en témoigne Victoriaville qui est exemplaire à cet égard. Plutôt que d’aller visiter de lointains pays pour trouver des solutions inappropriées, consultons nos voisins. La Régie des matières résiduelles du Lac-Saint-Jean en aurait long à nous enseigner sur ce sujet. C’est l’objet de la sixième cible de l’ODD 10.

Les cibles traitées dans ces chroniques ne sont que les plus évidentes de l’ODD 10 consacré aux villes. On pourrait y ajouter la contribution à la protection du patrimoine naturel et culturel de l’humanité et les politiques pour le bâtiment durable par exemple. Naturellement, certaines de ces cibles ont été abordées peu ou prou durant la campagne. Si Saguenay veut se voir désigner exemplaire en termes de développement durable un jour, il est encore temps de mettre ces préoccupations à l’ordre du jour de vos questions avant de faire votre choix. La prochaine fois, pourquoi ne pas amorcer la discussion par « et qu’avez-vous en tête pour le développement durable ? »