Environnement

La fonte des glaces s’accélère

CHRONIQUE / L’une des premières manifestations visibles du réchauffement climatique concerne l’évolution de la cryosphère. C’est la partie de la planète qui reste gelée saison après saison, soit la glace des inlandsis continentaux que sont l’Antarctique et le Groenland sur lesquels reposent des couches de glace qui peuvent dépasser deux kilomètres d’épaisseur, la banquise pluriannuelle de l’océan arctique et les plaques glaciaires qui entourent le continent antarctique, les glaciers de montagne et enfin, le pergélisol. Plusieurs études parues récemment à partir d’observations satellitaires montrent que la fonte de la cryosphère s’accélère depuis une trentaine d’années avec des conséquences qui laissent craindre pour le futur.

Voyons d’abord la glace de mer. Dans l’océan Arctique, la banquise ne cesse de s’amincir et la surface d’eau libre s’agrandit chaque été. Le phénomène est bien compris et on le suit chaque mois par le site HTTP ://nsidc.org/arcticseaicenews/. On y apprend que la couverture de glace de mai 2018 est la deuxième plus faible après 2016 et que la tendance à la réduction de la surface de glace est de 36 000 kilomètres carrés par décennie depuis 1981, c’est-à-dire une réduction annuelle équivalant à 36 fois la surface du lac Saint-Jean. La réduction la plus spectaculaire est celle des glaces vieilles de 5 ans et plus qui ont virtuellement disparu au détriment de glaces plus jeunes et plus minces, qui fondent plus facilement en été, ce qui accélère le phénomène. Dans l’Antarctique, avec l’automne austral, la surface glacée augmente à grande vitesse, mais la surface couverte par la glace était en mai la troisième plus faible jamais enregistrée.

Environnement

Un combat inégal

CHRONIQUE / Un travail scientifique n’a de valeur que lorsqu’il a été publié dans une revue ou un ouvrage arbitré par les pairs. Ce n’est pas anodin, car le texte publié doit correspondre à un haut standard de qualité qui est vérifié, non seulement par des éditeurs, mais aussi par au moins deux spécialistes anonymes, appelés réviseurs, dont les compétences dans le domaine traité par les auteurs de l’article font autorité. Les avis des réviseurs, de l’éditeur et de son comité éditorial sont ensuite communiqués aux auteurs qui doivent répondre dans des délais imposés à la satisfaction de tous par des corrections, des données supplémentaires ou des reformulations. L’article est ensuite accepté et publié et c’est seulement à ce moment qu’il peut être diffusé et cité. Le processus dure de trois mois à plus d’un an. On s’assure ainsi d’un minimum de contrôle de la qualité, ce qui distingue les publications scientifiques de toute autre forme de communication publique.

Peu après son entrée en fonction l’an dernier, le président Trump a nommé à la tête de l’Agence pour la protection de l’environnement des États-Unis (EPA), un avocat, Scott Pruitt, dont les opinions climato-sceptiques et les clients dans l’industrie des carburants fossiles étaient de notoriété publique. À l’instar de son patron, M. Pruitt n’a pas tardé à affaiblir les exigences règlementaires visant à limiter la réduction des émissions de gaz à effet de serre et à prôner que les scientifiques ne s’entendent pas sur la responsabilité des humains dans le réchauffement du climat observé depuis le début de l’ère industrielle. Jusque-là, on est dans la politique et la communication d’opinions. Mais M. Pruitt a évoqué des « preuves scientifiques secrètes » à l’effet que le réchauffement était dû à des causes naturelles. Or, il n’existe pas de telle chose qu’une « science secrète », sauf peut-être dans le domaine de la Défense nationale. Et même là, il s’agit rarement de science fondamentale. Par exemple, dans le développement de la bombe atomique, il y a eu une période dans laquelle les architectes du projet Manhattan n’ont pas eu le droit de publier leurs résultats, mais les travaux fondamentaux sur le noyau atomique qui ont servi à Enrico Fermi et à son équipe avaient été publiés auparavant dans des revues spécialisées.

Claude Villeneuve

Transition énergétique en panne?

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Il y a péril en la demeure. Le dernier rapport du Global Carbon Budget a estimé qu’après une période de deux ans de stabilité, les émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant de la combustion des carburants fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) et de la production de ciment avait fait un bond de 2 % en 2017 par rapport aux années précédentes. Nous sommes bien loin de la trajectoire nécessaire pour stabiliser le climat planétaire à moins de 2 degrés d’augmentation au 21e siècle comme les pays s’y sont engagés à Paris en 2015. Cela s’explique, selon le dernier bilan de Enerdata par une croissance économique de 3,2 % en 2016-17 à l’échelle mondiale qui a augmenté de 2,1 % la demande en carburants fossiles.

La transition énergétique se caractérise par deux grands principes. Il faut fournir des services énergétiques optimaux pour répondre aux besoins de la population de la manière la plus efficace possible et remplacer autant que faire se peut l’énergie fossile par des sources d’énergie renouvelables. Cela dit, il y a du chemin à parcourir et il faut travailler fort dans les coins, car les carburants fossiles représentent encore aujourd’hui plus de 80 % de toute l’énergie primaire consommée dans le monde.

Malheureusement, même si on produit aujourd’hui beaucoup plus d’énergie de sources renouvelables comme l’éolien, le solaire, la géothermie et la biomasse, cette augmentation de la production n’arrive même pas à couvrir la croissance de la demande. Pour sa part, l’efficacité énergétique voit ses progrès effacés par l’effet rebond. Plus les appareils sont efficaces, plus les consommateurs demandent de puissance et de confort. Dans le domaine des voitures par exemple, tous les gains d’efficacité du parc automobile depuis 1990 au Québec ont été largement effacés par la préférence des consommateurs pour des VUS et des camions, ce qui fait que les émissions de GES du transport n’ont cessé d’augmenter dans ce secteur. Une note de l’Institut de recherche en économie contemporaine parue le 31 mai montre que le déploiement des bornes pour les voitures électriques sera un frein pour le développement de cette filière sur laquelle le gouvernement compte pourtant dans sa stratégie de transition énergétique.

La croissance économique et les préférences des consommateurs sont-elles les seules responsables de cette faible performance ? Il semble que non. Les gouvernements n’arrivent pas à agir avec cohérence et continuent de subventionner les filières d’énergie fossile. L’achat du pipeline Trans Mountain par le gouvernement Trudeau la semaine dernière et le projet d’en tripler la capacité pour exporter toujours plus de pétrole des sables bitumineux vers l’Asie, est un bel exemple de la schizophrénie dont font preuve nos dirigeants dans le domaine de la transition énergétique.

Et nous sommes loin du compte ! Une autre étude, parue dans Environmental Research Letters, montre que pour atteindre la cible de l’Accord de Paris, il faudrait arrêter immédiatement 20 % des centrales thermiques de production d’électricité (ce qui représente une puissance de 1200 Gigawatts (32 fois la puissance installée d’Hydro-Québec). Début 2017, les producteurs d’électricité avaient des projets pour 3440 GWe supplémentaires de centrales au gaz et au charbon, de quoi doubler le bilan carbone du secteur électrique mondial.

Dans le domaine des technologies, l’Agence internationale de l’énergie a identifié 38 technologies prometteuses, mais seuls la voiture électrique, l’éclairage aux LED, les panneaux photovoltaïques et les centres de données à faible consommation énergétique connaissent une croissance satisfaisante. Les autres sont en retard ou très en retard faute d’investissements.

La transition énergétique est une idée séduisante. Mais au-delà des mots, il faut une véritable volonté et des stratégies cohérentes pour en faire une réalité.

Claude Villeneuve

Le poids des vivants

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Les biologistes appellent biomasse le poids des êtres vivants. Dans l’étude des écosystèmes, on utilise la biomasse comme indicateur de la productivité ou des stocks de ressources disponibles. Dans le numéro du 21 mai dernier de Proceedings of the National Academy of Sciences, une étude a pour la première fois évalué la biomasse globale de tous les organismes, bactéries, plantes, invertébrés et vertébrés qui vivent sur la planète. Les résultats sont surprenants et nous aident à mieux comprendre les enjeux de la protection de la biodiversité et les impacts étonnants de l’espèce humaine sur son environnement global.

Première surprise, bien que les océans couvrent 70 % de la surface planétaire, ils n’abritent que 14 % de la biomasse totale, l’écrasante majorité (13 %) étant composée de bactéries des fonds marins. Donc 86 % du poids des êtres vivants se trouve sur les continents. Cela porte à réfléchir quand on considère que l’ensemble des pêcheries à l’échelle mondiale dépend de si peu.

Les plantes forment de façon moins surprenante 82 % de la masse des êtres vivants. Cette disproportion est explicable non seulement parce que les forêts stockent d’énormes quantités de biomasse, mais surtout parce que les plantes font la photosynthèse en captant l’énergie solaire et le CO2 atmosphérique. Elles sont donc à la base de tous les réseaux alimentaires. Les animaux s’en nourrissent et à chaque niveau trophique, des herbivores aux carnivores, il y a des pertes énergétiques, ce qui diminue proportionnellement la biomasse à chacun des niveaux.

Les sept milliards et demi d’humains qui vivent sur la planète ne pèsent que 0,01 % de la biomasse totale, mais si on compare leur poids à celui de tous les mammifères vivants sur terre et dans les mers, cette proportion passe à 36 %. Plus surprenant encore, le poids des animaux d’élevage qui sont destinés à notre alimentation représente 60 % de la biomasse des mammifères ne laissant aux mammifères sauvages que 4 % du total. Pour leur part, les volailles d’élevage, poulets, dindes, canards, autruches et autres pintades forment 70 % de la biomasse des oiseaux sur la planète, ne laissant que 30 % pour les oiseaux sauvages. Comment cela est-il possible ?

Dans l’histoire de l’humanité, nos ancêtres ont fait disparaître progressivement d’immenses populations d’animaux sauvages et de forêts pour développer l’agriculture. Dans l’est de l’Amérique du Nord, par exemple, les forêts qui existaient là où on cultive aujourd’hui des céréales sont disparues au 19e siècle. Les millions de bisons qui vivaient dans les plaines de l’Ouest ont été pratiquement exterminés pour faire place à des champs de céréales et à des troupeaux de vaches. Au Brésil et ailleurs, des superficies immenses de forêts tropicales ont cédé le pas à des champs de soja et à des troupeaux de bovins. Dans un élevage industriel de poulets, on retrouve beaucoup plus de biomasse que l’ensemble des perdrix qui vivent dans une zone de 100 kilomètres carrés autour du poulailler. En conséquence, il y a eu un remplacement des espèces sauvages par les humains et leurs animaux domestiques.

C’est ainsi que les auteurs de l’article concluent que depuis 10 000 ans, les humains ont fait disparaître massivement la vie sauvage. On aurait ainsi perdu en terme de biomasse 86 % des mammifères terrestres, 80 % des mammifères marins, 50 % des plantes et 15 % des poissons. Certaines espèces ont carrément disparu, d’autres se sont raréfiées au même rythme que se transformait leur habitat.

Tout cela fait réfléchir. En prenant conscience de ces chiffres, il devient impératif de repenser notre développement, notre alimentation et nos efforts de protection de la nature. 

Belle discussion autour de votre prochain barbecue !

Environnement

Une histoire écrite dans la glace

CHRONIQUE / Une vieille expression du Lac-Saint-Jean disait que si on voulait oublier ses dettes, il fallait les écrire sur la glace. Avec la fonte printanière s’en allait le souvenir. Une étude publiée la semaine dernière dans le prestigieux journal Proceedings of the National Academy of Sciences montre qu’au contraire, la glace peut servir à retracer l’histoire des milliers d’années plus tard.

On fait depuis longtemps l’histoire du climat en forant des carottes dans la glace du Groenland et de l’Antarctique. Ces carottes sont obtenues par des forages dans la glace qui peuvent atteindre plus de deux kilomètres de profondeur. On peut ainsi remonter plus de 100 000 ans dans le temps, puisque la glace est formée par les dépôts de neige qui tombe chaque année et qui ne fond pas. C’est la pression qui transforme la neige en glace. Mais la neige n’est pas seulement un moyen de connaître la température. Elle se charge aussi dans les nuages de polluants atmosphériques divers, comme le mercure ou le plomb.

L’étude, réalisée par une équipe de l’Université d’Oxford, a examiné une section de 425 mètres de long d’une carotte de glace datée entre -1235 à +1257 de notre ère. Sur cette période, les scientifiques ont analysé la concentration de plomb présente dans chaque section d’un mètre mise à fondre du bas vers le haut en continu. Avec un spectromètre de masse capable de détecter le plomb à des concentrations infinitésimales (0,01 picogramme ou un millionième de millionième de gramme). La courbe obtenue a ensuite été comparée avec celle obtenue par d’autres méthodes de datation utilisant les anneaux de croissance des arbres et les éruptions volcaniques pour corroborer les événements historiques. On a ainsi pu obtenir une courbe qui a permis de reconstruire les grandes lignes de l’histoire de l’Empire romain avec une très grande précision, puisqu’on pouvait isoler l’équivalent de 12 échantillons par année de la période à l’étude.

Le plomb était utilisé abondamment dans l’Empire romain. On l’extrayait des mines et le métal une fois fondu, on en faisait des tuyaux d’aqueduc ou des feuilles qui servaient à renforcer la proue des navires. Comme le plomb est souvent associé à l’argent dans les gisements, son abondance est aussi un indice de l’activité économique puisque la pièce d’un denier, couramment utilisée dans l’Empire romain était faite d’argent. Pour séparer l’argent du plomb, il fallait chauffer le minerai. La demande d’argent pour frapper la monnaie entraînait donc plus d’émissions de plomb. La signature historique des concentrations de plomb dans la glace du Groenland montre des fluctuations qui coïncident avec des périodes historiques bien documentées et permet ainsi de suivre un indicateur de l’économie de la civilisation dominante du bassin méditerranéen. Par exemple on peut détecter des événements aussi pointus que la décision de Néron de réduire la proportion d’argent à 80 % dans la pièce d’un denier à partir de l’an 64, ce qui a diminué la demande pour l’argent. La grande crise de l’Empire survenue entre 235 et 284, tout comme son effondrement en 476 sont aussi bien visibles.

De nombreux historiens ont tenté d’établir ce que pouvait être le produit national brut de l’Empire romain. Leurs méthodes comportaient toutefois beaucoup d’approximations et d’hypothèses difficiles à démontrer. Avec la signature du plomb dans les carottes glaciaires, on dispose d’un témoignage étonnamment précis de l’activité économique. Avec un peu d’imagination, c’est comme si vous y étiez.

Lavoisier disait que « Rien ne se perd, rien ne se crée ». Si nos aïeux pensaient qu’on peut oublier ses dettes en les écrivant sur la glace, la science nous montre que l’histoire laisse des traces indélébiles dans la glace par la pollution qui y est séquestrée. La glace a la mémoire plus longue qu’on pensait !

Chroniques

Une percée technologique (2)

CHRONIQUE / Le 10 mai dernier, on annonçait un projet d’usine au Saguenay pour mettre à l’échelle et développer un nouveau procédé d’électrolyse de l’aluminium utilisant des anodes inertes, ce qui permettra d’éliminer progressivement les émissions de gaz à effet de serre liées à l’utilisation des anodes de carbone. Dans ma dernière chronique, nous avons vu les bénéfices environnementaux de cette percée technologique à l’échelle québécoise. Cette fois, nous élargirons la perspective à l’échelle canadienne et mondiale dans un contexte de lutte aux changements climatiques.

D’abord, voyons quelques chiffres. En 2016, il s’est produit dans le monde environ 65 millions de tonnes d’aluminium, dont la moitié en Chine. Au Québec, on en a produit 2,8 millions de tonnes sur les 3,6 millions de la production canadienne. Le nouveau procédé Elysis élimine les émissions liées à la réaction chimique qui permet de séparer l’aluminium métallique de l’oxygène décomposant ainsi l’alumine. Ainsi, au lieu de produire 1,2 tonne de CO2 pour chaque tonne d’aluminium, on ne produit que de l’oxygène. C’est naturellement la réaction théorique. Dans les faits, les alumineries du Québec émettent environ 2 tonnes de CO2 par tonne d’aluminium produite et à ce titre, elles figurent parmi les meilleures au monde. Le nouveau procédé n’émettra que 890 kilos d’oxygène par tonne d’aluminium. Cette avancée spectaculaire peut-elle contribuer significativement à réduire les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire et renverser la hausse de la température globale prévue au 21e siècle ? Voyons un peu avec les derniers chiffres du Global carbon budget (http ://www.globalcarbonproject.org/carbonbudget/).

Selon cette évaluation scientifique, le secteur des carburants fossiles et de l’industrie a émis en 2017 un total de 36,8 milliards de tonnes de CO2éq. (en hausse de 2 %). Donc, si le procédé nouveau éliminait toutes les émissions liées à l’électrolyse de l’aluminium, même aux meilleurs standards, on aurait un potentiel de réduction mondial de 130 millions de tonnes, c’est-à-dire 0,35 % des émissions totales. Ainsi dire pas grand-chose. Et cela suppose qu’on ait transformé toutes les alumineries du monde pour l’adapter aux nouvelles cuves. Cela ne sera vraisemblablement pas possible avant 2050. Au Canada, les émissions en 2016 dépassaient 704 millions de tonnes de CO2éq, celles de l’industrie de l’aluminium ne comptant que pour 1 % de ce total. Leur élimination d’ici 2035 serait une contribution mineure à l’atteinte des cibles, surtout si le gouvernement canadien continue de vouloir augmenter l’exploitation des sables bitumineux et du gaz de schiste.

Malgré l’importance de la réduction d’émissions de procédé, il faut savoir que dans le reste du monde, les émissions du secteur aluminium sont surtout dues à la production d’électricité. Il faut plus ou moins 14 000 KWh pour produire une tonne d’aluminium. Selon le mode de production chaque KWh a une empreinte carbone qui peut aller de moins de 10 grammes au Québec et jusqu’à un kilo pour une centrale au charbon chinoise. En somme, il y a beaucoup plus d’émissions de l’industrie de l’aluminium par la production d’électricité que par la réduction de l’alumine. 

La conclusion à tirer de tous ces chiffres est éloquente. Malgré la percée technologique formidable qui permettra de produire un aluminium à faible empreinte carbonique, c’est dans la réduction de l’usage des carburants fossiles qu’il faut accélérer l’action. Au Québec, les gains se feront essentiellement dans le transport, au Canada, il faudra arrêter l’extraction de pétrole des sables bitumineux et dans le monde il sera nécessaire d’éliminer rapidement la production d’électricité au charbon. C’est là que se situent les gains les plus importants. Les nouvelles technologies peuvent représenter un gain, mais si on ne s’attaque pas au cœur du problème, les conséquences seront catastrophiques.

Chroniques

Une percée technologique

ENVIRONNEMENT / Parmi les outils qui peuvent nous permettre de limiter l’augmentation incessante des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et le réchauffement climatique qui y est associé, les experts s’entendent sur le rôle de la transition énergétique, mais aussi sur l’évolution des technologies. La semaine dernière, avec l’annonce du nouveau consortium Elysis, l’industrie de l’aluminium a annoncé ce qui constitue l’une de ces percées technologiques. Voyons un peu ce que cela peut signifier.

D’abord un petit rappel de chimie. L’aluminium est l’un des éléments les plus abondants dans la croûte terrestre, mais il n’existe pas à l’état métallique, comme l’or par exemple. L’aluminium est présent sous diverses formes dans les roches, les argiles ou des terres comme la bauxite. C’est dans les gisements de bauxite qu’on retrouve des concentrations économiquement exploitables d’alumine dont la formule est Al2O3, c’est-à-dire une molécule composée de deux atomes d’aluminium et de trois atomes d’oxygène. L’alumine est une molécule extrêmement stable, ce qui veut dire qu’il faut énormément d’énergie pour la briser. Dans les alumineries, c’est l’électricité qui fournit cette énergie dans un processus appelé électrolyse. L’électrolyse utilise depuis la fin du dix-neuvième siècle des cuves dans lesquelles des anodes composées de carbone servent à capter l’oxygène de manière à ce qu’il puisse être arraché à l’aluminium. Au terme de la réaction, on retrouve de l’aluminium métallique sous forme liquide dont on fait des alliages et des lingots. C’est ce qu’on appelle l’aluminium primaire. Il est ensuite envoyé sur le marché pour la transformation.

ACFAS

Compétences émergentes

CHRONIQUE / Les 9 et 10 mai, la chaire en écoconseil et son partenaire, l’Institut de la Francophonie pour le développement durable, tiennent un colloque dans le cadre du 86e congrès de l’ACFAS. Celui-ci porte sur un champ de compétences émergent : l’analyse systémique de durabilité (ASD). Mais qu’est-ce que l’ASD et comment cela peut-il influencer nos vies et le futur de la planète ?

Il y a trente ans, avec une équipe de professeurs de l’UQAC, je donnais un premier cours universitaire sur le développement durable (DD). Le livre de référence pour le cours à cette époque était le rapport de la Commission Brundtland, Notre avenir à tous, qui venait d’être publié. Le cours était en même temps un projet de recherche financé par l’UNESCO. Cette organisation des Nations Unies voulait qu’on crée un contenu pour l’enseignement de cette nouvelle forme de développement censée contribuer à régler les crises multiples qu’on voyait poindre dans l’avenir de l’humanité, en particulier la crise écologique, dont les premiers symptômes laissaient présager le pire. Un soir, un étudiant me pose la question « Monsieur, comment peut-on mesurer la durabilité du développement ? » J’étais bien embêté. L’idée est noble et généreuse, mais comment peut-on la mettre en œuvre, en apprécier les résultats et tirer des leçons de nos expériences ? Tout un chantier ! À l’époque, les compétences en ce domaine n’existaient pas.

Claude Villeneuve

L'ACFAS, une occasion exceptionnelle

CHRONIQUE / La recherche scientifique est souvent décrite comme une activité solitaire composée de lectures, de calculs et d’expériences pour élucider les mystères du monde. Mais on l’oublie souvent, l’activité scientifique est un monde de création où l’imagination côtoie la rigueur et où la communication des idées est fertile, et quelquefois même festive.

Car il y a un moment pour chaque chose, et une idée ne vaut pas cher si on ne sait pas la communiquer, la comparer à celle des collègues ou la confronter à d’autres visions du monde. Les revues savantes, les colloques, séminaires ou symposiums, tout comme les congrès scientifiques, sont là pour cela. En particulier, le congrès de l’Association francophone pour le Savoir (ACFAS) qui est un événement annuel très couru, où des milliers de chercheurs de toutes les disciplines viennent échanger sur l’avancement de leurs travaux. De jeunes chercheurs s’y font les dents, de vieux routiers y retrouvent des collègues éminents. On s’échange des hypothèses audacieuses, des résultats percutants. Bref, c’est la fête de la science francophone.

J’ai présenté ma première communication au congrès de l’ACFAS en mai 1973 à l’École polytechnique de Montréal. Depuis, j’ai eu des dizaines de fois l’occasion de présenter des communications scientifiques sur mes travaux, et même une dizaine de fois d’y organiser des colloques. Inutile de dire que j’attendais avec impatience le retour du plus grand congrès scientifique de langue française au monde dans notre université. 

Lors de son dernier passage, en 2005, nous avions innové en y appliquant un concept d’écoresponsabilité qui avait permis de tester notre nouveau système de gestion des matières résiduelles et le tout nouveau concept de la compensation carbonique par la plantation d’arbres sur des territoires naturellement dépourvus de couvert forestier en zone boréale. 

La Chaire en éco-conseil était alors à ses débuts, et nous avions organisé un colloque de haute tenue « Le développement durable, quels progrès, quels outils, quelle formation ? », dont les résultats sont encore aujourd’hui consultés.

Le congrès de l’ACFAS vivra sa 86e édition du 7 au 11 mai, à Saguenay. La Chaire en éco-conseil, qui aura 15 ans cet automne, y participera de diverses façons. Tout d’abord, les 9 et 10 mai, nous avons organisé un colloque sur l’analyse systémique de la durabilité. Ce champ de compétence émergent prend de plus en plus d’importance à l’échelle internationale, et notre équipe fait figure de leader, en particulier avec nos outils qui comptent maintenant parmi la panoplie des outils recommandés par les Nations Unies pour la mise en œuvre du Programme de développement durable à l’horizon 2030. Plusieurs conférenciers internationaux nous feront l’honneur d’y prendre la parole. Dans le cadre de notre partenariat avec l’Institut de la Francophonie pour le développement durable, un livre sera publié à la fin de l’année avec les contributions des conférenciers.

L’UQAC présentera aussi la nouvelle infrastructure de recherche Carbone boréal, qui est née cet hiver à partir du projet du même nom que la Chaire a lancé avec ses partenaires il y a dix ans. Aujourd’hui, avec plus d’un million d’arbres plantés, l’UQAC s’engage à faire durer dans le temps cette initiative qui a permis à plus d’un millier de personnes et d’entreprises de compenser leurs émissions de gaz à effet de serre, tout en contribuant à la recherche sur le rôle de la forêt boréale dans la lutte aux changements climatiques. Enfin, le congrès de l’ACFAS sera un modèle d’écoresponsabilité. Je n’en dis pas plus… 

J’ai un très clair souvenir de ma première participation au congrès de l’ACFAS il y a 45 ans et j’encourage tous les étudiants qui envisagent une carrière universitaire de s’y inscrire. Une semaine de bouillonnement intellectuel n’a jamais fait de mal à personne !

Environnement

La durabilité des bioproduits

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / La semaine dernière, je participais à un séminaire à l’Université de Maastricht en Hollande. La thématique portait sur l’évaluation, en termes de développement durable, de bioproduits, c’est-à-dire issus de la biomasse. En effet, dans un contexte de lutte aux changements climatiques et d’économie verte, il devient impératif de substituer aux carburants fossiles des produits moins nocifs pour l’environnement planétaire.

On peut remplacer des produits issus du gaz naturel ou du pétrole dans la fabrication des plastiques, mais aussi des carburants, ou encore des produits pharmaceutiques. En fait, il n’y a pas de barrière théorique à remplacer les produits pétroliers par de la biomasse dans tout ce qui a trait à la chimie du carbone. En revanche, il y a de nombreuses barrières techniques, économiques et même sociales. L’outil traditionnellement utilisé pour évaluer et comparer les options et leurs impacts potentiels sur l’environnement s’appelle l’analyse de cycle de vie (ACV). Encadrée par la série de normes ISO 14 040, l’ACV est une technique que nous utilisons régulièrement à la Chaire en éco-conseil. 

En gros, l’ACV consiste à faire l’inventaire de tous les intrants qui peuvent être nécessaires pour fabriquer un produit ou offrir un service et toutes les émissions qui y sont associées du berceau au tombeau, c’est-à-dire de l’origine des matières premières jusqu’à la disposition des déchets en fin de vie utile. Pour une auto, il faut compter à partir de l’extraction des métaux et du pétrole, la consommation d’électricité des usines, le transport, l’essence et les lubrifiants qui seront consommés pendant sa vie utile, les pneus et les pièces de rechange ainsi que les déchets qui ne seront pas recyclés lors de son démantèlement. Cet inventaire doit être le plus exhaustif possible, mais il y a quand même des critères de coupure. On ne s’intéressera pas au petit sapin « sent-bon », par exemple. Une fois l’inventaire terminé, les données sont traitées avec un logiciel qui nous donne les impacts potentiels de chaque kilomètre parcouru et on peut faire des comparaisons déclinées en impacts sur le réchauffement climatique, la santé humaine, la santé des écosystèmes et l’appauvrissement des ressources non renouvelables.

Mais l’ACV est-elle suffisante pour qualifier quelque chose de durable ? Malheureusement, bien que les informations qu’on peut en tirer soient éclairantes, il faut faire des études économiques et sociales, s’interroger sur l’éthique, la gouvernance et même les aspects culturels si on veut réellement répondre à la question de la durabilité. Dans ma conférence, j’ai donné l’exemple des bioproduits issus de la forêt boréale du Québec en utilisant les outils d’analyse que nous avons développés et quelques analyses de cycle de vie que nous avons publiées dans les dernières années sur le sujet. Le diaporama de ma conférence est disponible sur le site de la chaire (http ://ecoconseil.uqac.ca). 

Pour ce faire, nous avons d’abord utilisé la fiche de gouvernance du développement durable complétée par le Québec dans le cadre d’une initiative de l’Organisation internationale de la Francophonie. Nous avons aussi utilisé une analyse de la Stratégie d’aménagement durable des forêts, plus quelques indicateurs comme les aires protégées et les superficies récoltées dans des territoires soumis à une certification forestière et cinq ACV (une sur les plantations, une sur la production d’un livre, une sur la production de bois lamellé-collé, une sur le chauffage d’un hôpital avec de la biomasse forestière et une sur la perte de puits de carbone liée à l’inondation de territoires forestiers pour la production d’électricité).

Le résultat a beaucoup intéressé les participants. Même s’il reste encore du chemin à parcourir, la foresterie au Québec et ses bioproduits peuvent se targuer d’être bien orientés vers le développement durable.