Chroniques

Pas à nous de payer

CHRONIQUE / Le 1er octobre, les Québécois ont choisi un nouveau gouvernement qui a martelé durant la campagne sa volonté de représenter le changement. Dans une première chronique, j’ai suggéré une modification radicale de la gouvernance du développement durable. Dans celle-ci, nous allons nous intéresser aux changements nécessaires sur le plan de lutte aux changements climatiques.

Depuis plus de 20 ans, les gouvernements du Québec se sont fixé des cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La première, une réduction de 6 % des émissions de 1990 à 2012 a été atteinte surtout en raison de la fermeture d’usines et de modifications de procédés industriels, par exemple la réduction des effets d’anode des alumineries et le remplacement de carburants fossiles par la biomasse dans les papeteries. Dans son plan d’action sur les changements climatiques pour 2020 (PACC 2020), le gouvernement a mis en place diverses initiatives et fait du marché du carbone WCI le principal outil pour atteindre une cible de -20 % des émissions pour 2020. En décembre 2015, lors de la 21e Conférence des Parties à Paris, le premier ministre de l’époque, Philippe Couillard, a imposé une cible de réduction de 37,5 % en 2030, toujours par rapport au point de référence 1990. Dans son bilan de mi-parcours, la ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte aux Changements climatiques (MDDELCC) avouait candidement que nous n’allions pas atteindre cette cible sans faire l’achat de 9 millions de tonnes de réductions à la Californie, et cela, malgré les fonds considérables accumulés dans le Fonds vert pour mettre en place des mesures de réduction des émissions sur notre propre territoire. Bref, on va devoir payer les entreprises et les municipalités californiennes avec l’argent des Québécois pour réduire à notre place les émissions. Je vous laisse juger si c’est une bonne idée ! Pire encore, le gouvernement n’a aucune idée de comment il va atteindre la cible de 2030, puisqu’il n’a établi aucun scénario, aucune modélisation et qu’il n’a sollicité l’avis d’aucun expert sur le sujet avant l’an dernier. La pensée magique, c’est fort…

Environnement

Des conseils pour le changement

CHRONIQUE / Le 1er octobre, les Québécois ont choisi un nouveau gouvernement qui a martelé durant la campagne sa volonté de représenter le changement. En toute humilité, je voudrais suggérer ici quelques propositions dans mon domaine d’expertise qui pourraient incarner cette volonté et porter à court, moyen et long terme, les germes d’une véritable évolution de la gouvernance du développement durable au Québec.

Depuis un an, un groupe d’experts, sous la gouverne du professeur Normand Mousseau, militent à travers l’initiative « Le climat, l’État et nous » pour une réforme en profondeur de la gouvernance environnementale au Québec. En effet, force est de constater que les résultats ne sont pas au rendez-vous, malgré la volonté gouvernementale affichée depuis plusieurs années dans le domaine de la lutte aux changements climatiques. D’autres aberrations, par exemple la dispense de l’obligation de compenser pour les pertes de milieux humides au nord du 49e parallèle, fait sourciller. Enfin, la confusion des genres entre l’environnement et le développement durable dans l’appareil gouvernemental nous condamne à une schizophrénie institutionnelle qui ne cesse de s’aggraver. Les rapports annuels du commissaire au développement durable illustrent depuis 10 ans ces aberrations.

Chroniques

Une toxicité inattendue

CHRONIQUE / Le monde biologique ne cessera jamais de me fasciner par sa complexité. Au cours de millions d’années d’évolution, les êtres vivants, en apparence les plus insignifiants, ont développé entre eux des relations d’interdépendance qui leur permettent de vivre en santé pendant la majeure partie de leur existence. Bien sûr, toute naissance se termine par un décès, mais en conditions normales, l’espérance de vie des diverses espèces se fait en santé, les individus souffrant de tares étant éliminés très tôt par la sélection naturelle.

Le microbiote est une expression qui désigne l’ensemble des communautés microbiennes qui vivent sur notre peau et dans notre tube digestif. Chaque semaine, de nouvelles découvertes nous montrent l’importance de ces communautés pour le maintien de notre santé. Si c’est le cas pour les humains, on imagine que ça l’est aussi pour les animaux. En effet, les animaux bénéficient largement de communautés microbiennes qui leur sont transmises dès la naissance et qui colonisent leur peau, leurs poils, leurs plumes et leur intestin. Ces populations bactériennes protègent leur hôte contre les pathogènes qui pourraient les affecter, elles contribuent à améliorer leur digestion et l’absorption des nutriments essentiels. Les ruminants par exemple dépendent de bactéries méthanogènes qui leur permettent de digérer les végétaux. Les termites hébergent des protozoaires qui digèrent la cellulose du bois qu’ils consomment, ce qui leur permet d’en tirer de l’énergie sous forme de sucre. Ces associations qui sont bénéfiques aux deux partenaires sont essentielles. Elles constituent le secret du fonctionnement des écosystèmes.

Environnement

Déjà trois décennies

CHRONIQUE / Le développement durable (DD) a été un des sujets auxquels j’ai consacré le plus de travaux dans ma carrière. Dans les années 1970, révolté par l’incroyable ignorance de nos sociétés et l’incurie des politiques envers l’environnement, j’ai d’abord réagi de façon radicale pour défendre mes convictions. À l’époque, j’aurais volontiers milité pour des mesures draconiennes à l’encontre des pollueurs. Il faut dire que le mouvement contre-culturel était alors une culture en soi. Qu’à cela ne tienne, les évidences scientifiques de la dégradation de l’environnement étaient déjà bien visibles. Elles justifiaient largement qu’on remette en question le système. La science permettait de construire un socle solide pour contester la société industrielle. Mais le combat était inégal. Opposé à l’économie, l’environnement était toujours perdant.

Avec la Stratégie mondiale de la conservation en 1980, l’idée de DD a fait son chemin à l’échelle internationale. En 1987, avec la publication du rapport Brundtland, le terme devenait incontournable, mais le concept demeurait immature. Toutefois, l’approche DD exigeait de travailler avec les pouvoirs établis et les parties prenantes pour faire changer le cours des choses. C’est en 1988, alors que je donnais un cours sur le rapport Brundtland qu’un étudiant m’a demandé comment on pouvait mesurer la durabilité. Depuis, je travaille à répondre à cette question. En créant à l’UQAC les programmes en écoconseil et la chaire en écoconseil, nous avons pu à la fois partager nos acquis en formant des professionnels du DD et continuer de faire avancer la question. Cette semaine, nous recevons nos partenaires de l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD) pour faire le bilan d’un partenariat de recherche de 4 ans sur l’analyse systémique de durabilité (ASD). Les acquis de ce partenariat sont remarquables, mais ils n’auraient pas été possibles sans la profondeur de nos travaux depuis 1988.

Chroniques

Si c’est raté, on fait quoi ?

CHRONIQUE / Il y a cinq ans, je publiais un livre Est-il trop tard ? dans lequel j’estimais que l’atteinte de la cible de réchauffement de moins de 2 degrés au 21e siècle était probablement déjà compromise. Par la suite, l’Accord de Paris a été conclu en 2015 et là encore, j’ai émis de sérieux doutes sur la capacité de la communauté internationale de réaliser cet objectif avec les engagements qui y étaient consentis. Le 17 septembre, on apprenait que l’Australie abandonnait ses engagements dans l’accord de Paris, comme l’ont fait les États-Unis l’an dernier. Un article publié dans Nature le même jour quantifie un nouvel enjeu qui remet en question la fiabilité de l’approche du budget carbone qui sert à baliser l’atteinte de cet objectif.

 En effet, le calcul du chiffre magique de la quantité d’émissions nécessaires pour réchauffer le climat planétaire ne tient compte que des émissions humaines. Mais le réchauffement va provoquer la fonte de pergélisol. Cela cause d’importantes émissions de méthane et de CO2 par la décomposition de la matière organique qui y est stockée. Cet effet indirect est difficile à quantifier, mais les simulations réalisées par Thomas Gasser, chercheur à l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués en Autriche et ses collègues ont permis de recalculer le budget carbone en tenant compte de cet effet pergélisol. Si cela devait nous surprendre, le résultat montre que la cible sera encore plus difficile à atteindre. Comme je le disais en 2013, il est déjà trop tard. Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Opinions

Est-ce possible ?

CHRONIQUE / Dans mes lectures de la semaine, je me suis posé la question « Est-ce possible ? » à plusieurs reprises. Les indicateurs montrent une déconnexion du politique et de la réalité physique. Si la tendance se maintient, il s’annonce une crise inéluctable.

La 24e conférence des Parties Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques se tiendra à Katowice en Pologne début décembre. C’est là que les pays doivent entériner leurs engagements envers l’Accord de Paris qui rentrera en vigueur à la fin de 2020. Les représentants des pays signataires sont sortis cette semaine de la conférence préparatoire un peu perdus. D’abord, le retrait des États-Unis et les mesures prises par l’administration Trump pour affaiblir les pouvoirs de l’Agence de protection de l’environnement affaiblissent l’Accord. Le deuxième plus grand émetteur de la planète continuera vraisemblablement d’alourdir son bilan. Il faudra donc que les autres pays rehaussent leurs cibles de réduction. Sans cela, il n’y a aucune chance de maîtriser le réchauffement du climat d’ici 2100 à moins de 3 ou 4 degrés Celsius. Cela entraînera une augmentation du niveau de la mer qui dépassera 1 mètre et qui se continuera jusqu’à 6 ou 7 mètres dans les trois siècles à venir. Un article paru cette semaine dans Nature prévoit que les réserves d’eau douce qui alimentent Miami seraient contaminées par l’eau salée dans moins de 30 ans. Est-ce possible de l’éviter ?

Chroniques

Adapter la forêt au nouveau climat

CHRONIQUE / L’été a été chaud. Des feux violents ont détruit des milliers de kilomètres carrés de forêt boréale surtout dans l’ouest, mais aussi en Ontario et au Québec. Nous vivons aussi une importante épidémie de tordeuses de bourgeons de l’épinette. Ces phénomènes combinés sont beaucoup plus destructeurs que l’exploitation forestière. Mais ce sont des phénomènes naturels. En revanche, le rôle des changements climatiques induits par les humains dans l’intensité de ces perturbations est difficile à quantifier, mais apparaît de plus en plus déterminant.

Le 18 août, une étude signée par des chercheurs québécois établissait qu’en l’absence de modifications dans le régime des perturbations, la productivité de la forêt boréale pourrait augmenter de 10 à 16 % si le climat se réchauffait jusqu’à 2 degrés Celsius, mais décliner rapidement si le réchauffement est plus élevé. Or, il est plus que probable qu’en l’absence d’un solide engagement des États et d’un déploiement rapide, massif et soutenu des moyens de réduction des émissions de gaz à effet de serre, le seuil de 2 degrés sera atteint dans moins de 30 ans. Les prévisions modérément pessimistes nous prédisent même un réchauffement de plus de 4 degrés d’ici la fin du siècle. Cela se traduirait par des conditions de croissance fort mal adaptées aux espèces typiques de la forêt boréale dans la majorité de leur aire actuelle de répartition. Comment devrions-nous réagir à cette situation, compte tenu de la forte dépendance de l’économie régionale à la ressource forestière ?

Environnement

Une nouvelle révolution verte?

CHRONIQUE / Parmi les neuf frontières planétaires identifiées par le Programme international Géosphère-Biosphère, le déséquilibre du cycle de l’azote fait partie des limites dépassées par l’humanité depuis plus de trente ans. En effet, depuis 1986, les activités humaines fixent plus d’azote atmosphérique sous forme d’ammoniac et de nitrates que l’ensemble des mécanismes naturels réunis. La majeure partie de cette activité se justifie par la nécessité de produire des engrais azotés pour l’agriculture. En 2015, les agriculteurs du monde ont acheté 104 millions de tonnes d’engrais azotés, soit près de 15 kilos par habitant. Pourquoi ?

Les engrais azotés sont devenus nécessaires, selon un article paru le 15 août dans la revue Nature avec la Révolution verte qui a permis de doubler entre 1961 et 1985 la production de céréales de 741 millions de tonnes à 1,62 milliard de tonnes. La population mondiale s’accroissait de 50 % dans la même période. Cette performance, qui a contribué à réduire la faim dans le monde, s’est faite en développant de nouvelles variétés agronomiques et de nouvelles techniques de culture mettant en vedette la mécanisation, la fertilisation et la lutte chimique aux ravageurs des cultures. Mais l’augmentation de la demande en engrais azotés s’explique en partie parce que les variétés de plantes développées pendant cette période pour en augmenter le rendement ont perdu leur capacité naturelle à absorber l’azote. Selon les auteurs, cela est dû à une protéine synthétisée par les plantes qui les empêche d’assimiler efficacement les nitrates. Il faut donc en mettre beaucoup plus dans les champs, avec comme conséquence le lessivage vers les eaux de surface et le transport par l’érosion des sols qui se traduisent par un enrichissement catastrophique des eaux douces et des estuaires maritimes. Cet enrichissement, appelé eutrophisation, provoque des éclosions massives d’algues et une déplétion de l’oxygène dans l’eau qui rend précaire la survie des espèces de poissons les plus exigeantes.

Claude Villeneuve

Climatisation et réchauffement ?

CHRONIQUE / La presse s’est intéressée cet été aux effets d’une demande accrue en climatisation sur le réchauffement du climat planétaire. Beaucoup de généralités ont circulé et il convient de faire le point pour clarifier cet enjeu. En effet, même s’il est vrai que l’utilisation plus grande de climatisation se traduit par une amplification de certains facteurs de réchauffement global et local, la gravité de ces impacts dépend largement des appareils, de la situation locale et de la nature de l’approvisionnement en électricité. Comment ça marche ?

D’abord, la très grande majorité des systèmes de réfrigération utilisent des fluides frigorigènes qui transportent la chaleur lorsqu’ils s’évaporent. Ainsi, on capte l’énergie calorique d’un côté de l’échangeur (intérieur du frigo, de l’auto ou de la pièce) pour rejeter cette énergie à l’extérieur. Pour recommencer le cycle, il faut compresser le gaz, ce qui consomme de l’électricité. Des ventilateurs peuvent permettre de faire circuler l’air froid ou l’air chaud. Donc, plus on demande de climatisation, plus on consomme d’électricité. Le premier lien avec le réchauffement climatique est lié avec cette consommation, car l’électricité, dans la plupart des pays, est produite, au moins en partie, avec des centrales thermiques utilisant de l’énergie fossile dont la combustion émet des gaz à effet de serre (GES). Au Québec, toutefois, l’électricité étant à 99 % de source renouvelable, cette contribution est plus que mineure. Dans le monde, comme on prévoit un triplement de la demande électrique pour la climatisation d’ici 2050, il y a des raisons de s’inquiéter.

Chroniques

Le dossier du plastique

CHRONIQUE / « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », disait Lavoisier pour expliquer la loi de la conservation de la matière. Les plastiques sont des polymères (chaînes d’unités de longueur variable) d’hydrocarbures qu’on fabrique à partir de produits pétroliers. Ils sont utilisés partout dans notre société, des composantes de l’automobile et jouets d’enfants jusqu’aux pellicules à usage unique qui servent à l’emballage des aliments. Bien sûr, les bouteilles d’eau plate ou gazeuse, les styromousses, les pailles et autres ustensiles jetables monopolisent environ 3 % de la production pétrolière mondiale. Dans leur cycle de vie, les plastiques produisent un ensemble de polluants, et encombrent les lieux d’enfouissement où ils mettent des siècles à se décomposer. Ils constituent aussi une part importante des déchets sauvages qui se retrouvent dans les océans au rythme de huit millions de tonnes par année. Ils y causent des problèmes écologiques dont nous avons parlé abondamment dans cette chronique.

Pour la première fois, une étude publiée dans la revue PLOS ONE le 1er août 2018, par des scientifiques de l’Université d’Hawaï, a démontré que les plastiques, lorsqu’ils se dégradent, produisent une quantité importante de méthane et d’éthylène sous l’effet du soleil. En fait, les chaînes d’hydrocarbures qui les composent se dégradent en composés plus simples qui s’échappent sous forme gazeuse. Ce phénomène, parfaitement concevable au point de vue chimique, n’avait jamais été étudié auparavant et il soulève des inquiétudes en raison de l’effet du méthane sur les changements climatiques. Ce gaz est en effet 28 fois plus puissant que le CO2 comme agent de forçage climatique. Le mécanisme de dégradation s’amorce lorsque le plastique est exposé au soleil et se poursuit par la suite, même si le plastique est enfoui ou immergé.