Chroniques

«Nous sommes en 2033»

CHRONIQUE / Vendredi dernier se déroulait à l’UQAC le rendez-vous du génie régional. Une activité de perfectionnement offerte aux membres de la profession par le chapitre local de l’Ordre des ingénieurs du Québec. J’en assumais la présidence d’honneur, bien que j’aie abandonné depuis longtemps ma règle à calcul et mes équerres. La thématique, orientée vers le développement durable au service de la région, expliquait sans doute ce choix.

Parmi les activités, un panel animé par le député Sylvain Gaudreault et mettant en vedette Catherine Munger, chef des services environnement de Rio Tinto, Nicolas Gagnon, directeur du Centre québécois de développement durable (CQDD), et Richard Larouche, PDG de Génitique. J’y siégeais aussi comme expert, compte tenu de mes travaux dans le domaine depuis plus de trente ans. Chacune et chacun ont pu exprimer sa compréhension du développement durable et ses avancements dans le domaine. J’avoue avoir pu constater avec plaisir l’avancement du développement durable dans les pratiques et dans le discours de ces importants acteurs régionaux. Cela n’avait rien à voir avec les années 1990 ! La récente reconnaissance mondiale des alumineries et de toute la chaîne de production de l’aluminium régional par l’Aluminium Stewardship Initiative, le travail du CQDD auprès des PME régionales, les choix de l’entreprise Génitique dans ses orientations stratégiques et son recrutement de personnel montraient clairement le chemin parcouru.

Les 70 participants ont ensuite été conviés à une activité de type « Word Café » où ils devaient répondre à la question : nous sommes en 2033, la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean est reconnue comme un modèle de développement durable. Comment en sommes-nous arrivés à ce résultat ? » Chaque table devait discuter de la question en prenant comme point de départ une des six dimensions du modèle de développement durable développé par la chaire en éco-conseil : éthique, sociale, économique, gouvernance, culturelle et écologique. J’avais comme responsabilité de faire la synthèse de leurs réponses, ce que j’ai tenté au mieux, mais les phrases recueillies à chaque table seront transmises à chacun des participants pour alimenter leur réflexion. Il ne faut surtout pas laisser derrière le fruit de l’intelligence collective !

Les ingénieures et les ingénieurs ont un rôle incontournable à jouer dans l’évolution de notre société vers le développement durable. Pas seulement en raison de leurs compétences techniques et de leur créativité, ce sont aussi des citoyens, des électeurs, des influenceurs et des mères et pères de famille qui éduquent les générations montantes. Leurs valeurs, leur éthique professionnelle, leur attachement à la région et à son environnement unique constituent le socle sur lequel se construit leur contribution. Mais dans le travail de l’ingénieur, la rigueur d’exécution ne suffit pas. Personne ne peut faire de développement durable tout seul. Il faut une écoute des préoccupations et des besoins des parties prenantes, pas seulement de celles des donneurs d’ordre. Leur aptitude à sortir des sentiers conventionnels et à voir plus loin est un gage de créativité et d’adaptation aux conditions changeantes que nous imposeront par exemple les changements climatiques. 

En 2033, je serai bien vieux, mais mes petits-enfants auront entre 18 et 27 ans. J’espère que le futur que nous leur préparons aujourd’hui sera le résultat rêvé lors de ce « World Café ». Une région qui se distingue par le niveau de bonheur de ses habitants, qui met en évidence son appartenance et sa responsabilité envers l’environnement et qui attire des gens du monde entier. Mais pour en arriver là, il faut agir maintenant et continuer sur la lancée des pionniers avec qui nous avons créé en 1991 la région laboratoire du développement durable !

Environnement

La fin des pompistes?

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Coup sur coup, en juillet dernier, la France et l’Angleterre ont annoncé qu’il n’y aurait plus de véhicules propulsés par des moteurs à combustion interne vendus sur leur territoire en 2040. On justifiait cette mesure draconienne par l’effort de lutte aux changements climatiques et pour la protection de la santé respiratoire et cardio-vasculaire des citadins. Les deux grands pays avaient été précédés par la Norvège et les Pays-Bas qui ont pris le même engagement à encore plus court terme.

Des fabricants automobiles s’y mettent aussi, avec Volvo qui veut éliminer progressivement le moteur à explosion de ses modèles. Volkswagen et Toyota ont promis d’emboîter le pas en offrant la motorisation électrique sur tous leurs modèles d’ici 2030. Tesla, pour sa part, n’a jamais utilisé cette technologie. Après 150 ans de domination incontestée, l’invention de Gottlieb Daimler ne se retrouvera-t-elle plus qu’au musée ?

L’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) a publié la semaine dernière une note signée par Gilles L. Bourque, économiste au Fondaction de la CSN. La fiche technique intitulée Bannir les véhicules à combustion : pourquoi pas au Québec ? qu’on peut télécharger, montre de manière convaincante que pour atteindre ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ce serait un moyen efficace qui comporterait un minimum de risques économiques. En effet, le Québec dispose d’importantes réserves d’hydroélectricité propre et ne dépend en rien de l’industrie automobile. En plus, le sous-sol québécois dispose d’importantes réserves de minerais stratégiques (lithium, cobalt, graphite et cuivre) que nous pouvons extraire dans des conditions enviables, surtout si les projets miniers font l’objet d’analyses de développement durable. Tout bénéfice ?

Bien sûr, comme le propose l’auteur, les bénéfices économiques, environnementaux et sociaux seraient tangibles. L’électricité est beaucoup moins chère et plus efficace que l’essence. Pour 10 kilowattheures présents dans un litre d’essence, on ne peut en utiliser qu’environ 1,4 pour mouvoir un véhicule à combustion interne, le reste est perdu en chaleur et en bruit. Pour sa part, le kWh d’électricité est transformé en mouvement à plus de 85 %. On fait donc 10 fois plus de kilométrage avec un dollar d’électricité qu’avec un dollar d’essence. Les avantages sociaux sont aussi de la partie, et évidemment l’environnement ne s’en porterait que mieux. La façon de faire cette transition serait aussi fort simple : il s’agirait de réviser la Loi sur les véhicules zéro émissions adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en 2016. Cette loi impose des seuils croissants de ventes de véhicules sans émission. En rehaussant la proportion des véhicules neufs sans émissions qui doivent être offerts chaque année par les concessionnaires, on pourrait arriver progressivement à interdire la vente de véhicules à combustion interne en 2030. Trop facile ?

L’idée est belle, mais la réalité est têtue. Même si ce plan est séduisant, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. En revanche, il faut regarder la question dans sa globalité et avec une pensée systémique. Plus de véhicules électriques individuels, ça fait juste des embouteillages plus propres et moins bruyants (si on débranche les klaxons). L’enjeu du transport urbain demande une combinaison de moyens dont le transport actif et collectif électrifié. Il faut aussi penser aux bornes de recharge. Elles sont coûteuses et le temps de recharge est encore rédhibitoire pour bien du monde. L’autonomie des véhicules est aussi un enjeu, surtout dans des régions forestières où on doit souvent parcourir deux cents kilomètres entre deux points de service. Certes, le métier de pompiste a connu ses heures de gloire, mais il reste encore quelques décennies avant qu’il ne disparaisse tout à fait. 

Environnement

Un cadre de référence utile

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Mercredi dernier, 28 mars, j’étais conférencier au premier sommet africain du Club Rotary International à Marrakech au Maroc. Le Rotary est une grande organisation de bienfaisance créée aux États-Unis en 1905 par Paul Harris, un homme d’affaires de Chicago qui a voulu réunir des confrères pour mener des actions sur le terrain dans le but d’aider concrètement les moins nantis. Dès 1921, le mouvement était présent sur tous les continents. Aujourd’hui, le Club Rotary International regroupe plus de 1,3 million de membres partout dans le monde et les clubs sont réunis dans une structure complexe. Une fondation indépendante juridiquement soutient les actions des clubs et les axes d’intervention du mouvement en redistribuant des dons qu’elle reçoit de mécènes. Malgré la présence de nombreux clubs en Afrique, c’était le premier sommet africain du Rotary International.

La session où j’intervenais s’intitulait « Environnement et développement durable ; un impact réel sur la paix en Afrique ». Mon sujet portait sur le développement durable, et en particulier le Programme de développement durable à l’horizon 2030 (PDD H-2030) et comment les axes prioritaires du Rotary International et de sa Fondation cadraient avec les 17 objectifs (ODD) qui le composent. C’était un sujet relativement facile. Les six axes du mouvement interpellent directement les cibles de huit des 17 ODD et il serait facile pour eux d’en rejoindre cinq autres s’ils adoptaient ce cadre de référence pour planifier leurs activités. Ma présentation peut être téléchargée sur le site de la Chaire en éco-conseil (http ://ecoconseil.uqac.ca).

Il existe plusieurs mouvements qui œuvrent dans la même veine que le Rotary. Certains comme le Kiwanis, les Optimistes, les Lions sont très présents dans nos communautés et y font des projets concrets, contribuant aux mieux-être des jeunes, des personnes handicapées, et bien d’autres. Ces mouvements, réunissant des personnes de bonne volonté intéressées à s’entraider pour construire un monde meilleur font souvent du développement durable sans s’en rendre compte. En reliant leurs actions ou leurs campagnes de financement à des objectifs plus larges qui font le consensus à l’échelle internationale, ils pourraient eux aussi trouver un cadre de référence qui leur permettrait de mieux situer leurs actions dans cette mouvance mondiale. 

Se situer dans la mise en œuvre du développement durable ne veut pas dire être militant écologiste. Beaucoup de gens l’ignorent. Il y a même des militants écologistes qui rejettent carrément le développement durable qui se disqualifie à leurs yeux parce qu’il n’est pas assez radical. Il faut dire que le spectre des positions dans ce domaine est large. Le modèle de développement durable de la Chaire en éco-conseil développé à partir des travaux originaux que j’ai initiés avec des collègues de la Région laboratoire du développement durable au tout début des années 1990 et poursuivi avec mes étudiants et de nombreux intervenants de terrain comporte six dimensions. La gouvernance, l’éthique, l’économique, l’écologique et le social s’y retrouvent déclinés en 40 thèmes qui interagissent de façon dynamique. Les outils que nous avons créés en partenariat avec l’Institut de la Francophonie pour le développement durable permettent d’encadrer les politiques, stratégies, plans, programmes et projets pour les bonifier avec l’aide des parties prenantes en respectant les objectifs de chacun. Ces outils sont gratuits et ils sont maintenant utilisés partout dans le monde. 

« Tous les humains sont de ma race » disait Gilles Vigneault dans sa chanson Mon pays, c’est l’hiver. Le développement durable vise le bénéfice des humains d’aujourd’hui et de demain, partout sur la planète dans la paix et le respect des équilibres écologiques. Nous n’aurons jamais trop de bonnes volontés pour y arriver ! 

Chroniques

Grande tristesse à Pâques

CHRONIQUE / L’Île de Pâques est un rocher volcanique de moins de 15 kilomètres dans sa plus grande largeur. Sa superficie de 162 kilomètres carrés représente moins du sixième du lac Saint-Jean. Elle est située dans l’océan Pacifique, à 2068 kilomètres de l’île habitée la plus proche (Pitcairn) et à 3525 kilomètres de la côte la plus proche, celle du Chili. Elle est peuplée de 6370 habitants, les Pascuans, qui constituent la population humaine la plus isolée au monde. On la connaît surtout pour les statues géantes (de 6 à 8 mètres de haut) appelées Moa (ou Moaï au pluriel) que leurs ancêtres polynésiens ont érigées dans les quelques siècles d’occupation qui ont précédé sa découverte par les navigateurs européens au 18e siècle. Les Moaï étaient disposés sur des plateformes localisées en bord de mer qui servaient aussi de lieux de sépultures familiales pour les divers clans qui se partageaient le territoire.

Les Pascuans ont déboisé complètement cette île et leur civilisation s’est effondrée après moins de 600 ans d’occupation comme l’ont démontré de nombreuses études relatées dans le livre Effondrement  de Jared Diamond paru en 2006. Mais aujourd’hui, l’Île de Pâques est menacée par le réchauffement climatique qui provoque une hausse du niveau de l’océan.

La semaine dernière, le New York Times publiait un reportage très bien fait sur le phénomène de l’érosion lié au rehaussement du niveau de la mer qui menace l’île et ses statues mythiques. Pour cause, les vagues de tempête provoquent l’effondrement des falaises et des zones côtières plus friables où ont été érigées les Moaï. Les Pascuans observent avec tristesse les ossements de leurs ancêtres qui font surface à mesure que les plateformes sont érodées. Plusieurs statues sont ainsi menacées de disparaître dans les deux prochaines décennies, une perte pour le patrimoine culturel de l’humanité. Avec une élévation du niveau de la mer de 1 à 2 mètres, prévue avant la fin du siècle, la situation est alarmante.

L’Île de Pâques fait partie des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1995 et l’essentiel de son économie est aujourd’hui tributaire du tourisme. Le rehaussement du niveau de la mer affectera donc aussi bien le passé de l’île que son avenir. Les Pascuans devront-ils émigrer, chassés par les changements climatiques, même si le relief de l’île culmine à 507 mètres ? En effet, les zones habitables et cultivables y sont très rares et les moyens pour la population de maintenir une économie minimale sont peu diversifiés.

Plusieurs populations du Pacifique sont menacées par le même sort. Les îles Marshall, Vanuatu, Kiratibi et même la méga-cité de Jakarta sont vouées à être inondées ou fortement affectées dans les prochaines décennies. L’enjeu des réfugiés climatiques n’est pas près d’être réglé !

Les changements climatiques posent des problèmes d’équité et de justice. Ce sont surtout les pays industrialisés et maintenant les grands pays émergents qui ont causé l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère par leur consommation de carburants fossiles et par leur agriculture. Les premières victimes de l’augmentation du niveau de l’océan qui résulte du réchauffement du climat sont des gens qui ont très peu contribué à ce problème. Non seulement les engagements des pays signataires de l’Accord de Paris sont-ils très insuffisants pour contenir le problème et stabiliser le climat, mais les questions de l’aide aux pays les plus vulnérables et de l’accueil des réfugiés climatiques piétinent. On peut donc comprendre la tristesse des Pascuans. 

Joyeuses Pâques à tous, mais n’oubliez pas de poser un geste pour réduire vos émissions de gaz à effet de serre ou les compenser. Les Pascuans ont coupé leurs arbres. Pourquoi ne pas en planter avec Carbone boréal ? (http ://carboneboreal.uqac.ca

Environnement

La consigne est plus efficace

CHRONIQUE / Il y a des années qu’on demande qu’une consigne soit imposée sur tous les contenants de plastique, bouteilles d’eau, de jus et autres breuvages non gazeux. Malheureusement, l’industrie s’y oppose, les marchands sont plus que tièdes à l’idée et le gouvernement tergiverse. Un air bien connu, mais pendant ce temps, le volume des déchets explose. Le plastique représente aujourd’hui plus de 6 % de la consommation mondiale de pétrole et, si on en croit les projections, cela pourrait être 20 % en 2050. Aujourd’hui, ce sont 8 millions de tonnes de déchets plastiques qui se retrouvent dans les océans chaque année. C’est un peu plus d’un kilo par habitant de la planète. En conséquence, on estime qu’aujourd’hui la quantité de plastique qui flotte dans les océans représente un cinquième de la biomasse de poissons qui y nagent et en 2050 la quantité de déchets plastiques à la dérive dépassera la biomasse des poissons. C’est bien sûr inacceptable, mais quoi faire ?

Il semble que la consigne soit une partie de la solution. Une étude scientifique parue dans Marine Policy vient de démontrer de façon très élégante que la consigne des contenants de plastique pourrait réduire de 40 % la quantité de ces déchets sauvages. Comment les scientifiques ont-ils pu en arriver à une telle conclusion ?

L’étude s’est faite en recensant les bouteilles de plastique sur les côtes de l’Australie et des États-Unis. On a ensuite comparé le nombre de bouteilles par unité de surface entre les états des deux pays qui appliquent une consigne et ceux qui font simplement inciter leurs citoyens à les mettre au recyclage de façon volontaire. Les résultats sont étonnamment similaires entre les deux pays. Il y a 40 % moins de contenants abandonnés dans la nature qui se retrouvent sur les plages et les rochers dans les états qui imposent une consigne, que dans ceux qui ne le font pas. Mais n’y a-t-il pas d’autres facteurs qui pourraient expliquer cette différence ?

Pour s’assurer que c’était bien la consigne qui faisait la différence, les chercheurs ont été un peu plus loin. Ils ont regardé par exemple la richesse des habitants de chaque état examiné et ont trouvé une légère différence entre les états les plus riches dont les citoyens semblent jeter un peu moins de bouteilles dans la nature, mais la différence est minime. Il fallait creuser encore un peu. C’est là que la recherche montre toute son élégance.

Les chercheurs ont recensé séparément les bouteilles et les bouchons. On peut supposer que si la bouteille est consignée, les bouchons ne le sont pas. Les gens se voient donc rembourser la consigne, qu’ils retournent la bouteille avec ou sans bouchon. En supposant que les gens sont réellement influencés par la consigne et non pas par leur conscience environnementale, on peut poser l’hypothèse que plus de bouchons que de bouteilles se retrouveraient sur les rives des états qui imposent une consigne. 

Et c’est exactement ce qu’ils ont trouvé ! Dans les états où on impose une consigne, il y a 40 % plus de bouchons que de bouteilles dans les déchets de plastique collectés sur les côtes.

C’est la première fois qu’une étude d’envergure montre l’efficacité de la consigne à une aussi grande échelle. Au-delà de la beauté de la méthode et de la clarté des résultats, le message qu’elle nous donne est clair : la consigne peut contribuer à régler le problème du plastique océanique à la source. Bien sûr, il faut plus d’éducation et des campagnes de sensibilisation pour changer les comportements, mais une politique de consigne est à la portée de tous les états. Qu’attend le Québec pour imposer la consigne à toutes les bouteilles de plastique ? 

Environnement

Le 21 mars, le printemps?

CHRONIQUE / Le printemps est une saison définie astronomiquement par la période qui se situe entre l’équinoxe (21 mars) et le solstice d’été (21 juin). Dans l’hémisphère nord, les jours s’allongent et l’angle de la Terre par rapport au Soleil permet que la lumière arrive plus directement au sol et réchauffe le climat. Plus on s’éloigne de l’équateur vers le nord, plus cette variation est perceptible. D’ailleurs, au-delà du cercle polaire arctique, il fait jour 24 heures sur 24 au solstice d’été. La durée du jour s’appelle photopériode. Les humains n’y peuvent rien changer. Il n’en va pas de même du climat que nous contribuons à réchauffer par nos émissions de gaz à effet de serre.

Sur le terrain, tout le monde sait que sous nos latitudes l’hiver n’est pas fini le 21 mars. On a donc tendance à considérer que la saison printanière coïncide avec le débourrement des bourgeons et la feuillaison, c’est-à-dire fin avril ou début mai dans le sud du Québec et jusqu’à la mi-juin dans le Grand-Nord. La température influence donc la phénologie, c’est-à-dire les comportements des plantes et des animaux. La phénologie des animaux qui vivent ici à l’année est coordonnée avec la phénologie des végétaux, ce qui explique qu’on ne voit pas d’insectes en hiver.

Dans les zones tropicales où hivernent beaucoup des oiseaux qui nichent ici en été, la variation des températures est moins perceptible que celle que nous vivons ici. Leur départ pour nos latitudes est donc souvent coordonné avec l’allongement de la photopériode, alors que le débourrement des bourgeons et l’éclosion des larves d’insectes dépendent de la température locale. Lorsque les migrateurs arrivent chez nous pour nicher, ils doivent normalement précéder la sortie de leur nourriture, ce qui explique qu’ils s’installent en mai. L’élevage des jeunes demande une nourriture abondante et de haute qualité. Pour les insectivores, il vaut mieux disposer de larves bien grasses et tendres, comme les chenilles, que d’adultes fibreux, comme les papillons. Pour les herbivores, il faut une végétation en croissance et tendre plutôt que du foin mûr et dur.

Une étude parue le 2 mars dernier dans la revue Scientific reports observe que le printemps arrive de plus en plus tôt dans l’hémisphère nord et que cette tendance est d’autant plus marquée à mesure qu’on s’en va plus au nord. Ainsi, sur la période 1928-2013, ils ont remarqué que le printemps arrive en moyenne de plus en plus tôt et que le rythme de la dernière décennie varie en fonction de la latitude, de deux jours dans le sud des États-Unis à 16,5 jours plus tôt par décennie en Alaska. La tendance est plus marquée au nord du 50e parallèle soit à partir de Sept-Îles ou de Chibougamau. C’est très inquiétant, disent les chercheurs, car il est possible que les oiseaux qui migrent sur de très longues distances arrivent alors que leur nourriture favorite n’est plus au rendez-vous.

Le rythme actuel de devancement de l’arrivée du printemps dans les latitudes nordiques risque de s’accélérer à mesure que le climat se réchauffe. Bien sûr, les oiseaux peuvent s’adapter à des variations de quelques jours, voire de deux ou trois semaines. Mais si on parle de mois, dans 40 ou 50 ans, quelles seront les limites à leur adaptation ? Comment ce décalage affectera-t-il leur succès reproductif ? Ces questions restent ouvertes.

Il faut bien sûr plus de science pour y répondre. Les modifications de la phénologie et leur lien avec les changements climatiques sont une question fascinante qu’il faut étudier. Les changements climatiques vont bouleverser certains éléments qui nous semblaient immuables. Cela dit, il faut célébrer le printemps et profiter du retour des oiseaux migrateurs qui viendront égayer nos forêts. Demain le printemps astronomique, bientôt le printemps phénologique ! 

Environnement

Épurer la fumée des navires

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Jadis, les navires à vapeur émettaient une épaisse fumée noire. Cette fumée provenait de la combustion du charbon qui alimentait leurs chaudières. Il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de navires au charbon, mais les navires qui brûlent du diésel ou du mazout émettent toujours une fumée plus ou moins foncée en raison du noir de carbone ou de la suie qui s’échappe de leur cheminée. À Londres, la semaine dernière, se tenait une réunion de l’Organisation maritime internationale (OMI) qui vise à s’attaquer aux émissions de noir de carbone de la flotte mondiale.

Les échappements des navires représentent un cinquième des émissions mondiales de noir de carbone. Ce polluant produit un réchauffement local et à court terme en raison de sa capacité à absorber les rayons lumineux et à les transformer en chaleur. La fumée des navires, en plus de la suie et des gouttelettes de diésel, contient des oxydes de soufre qui acidifient les océans et contribuent au smog dans les villes portuaires, affectant la santé humaine, provoquant des surmortalités liées aux maladies cardio-vasculaires. La fumée des navires contient enfin des métaux lourds qui s’accumulent dans les réseaux alimentaires océaniques et affectent les poissons prédateurs et les mammifères marins.

L’enjeu émergent le plus grave concerne la navigation dans les glaces. En effet, le noir de carbone en se déposant sur les surfaces blanches comme la glace ou la neige produit son effet maximal. Alors qu’on parle de plus en plus de navigation commerciale et de croisières dans les eaux de l’Arctique, de l’Antarctique ou même du Saint-Laurent et du Saguenay, cela devrait préoccuper les autorités. La banquise de l’océan Arctique fond de plus en plus rapidement et tarde à se reconstituer en hiver, ce qui a des effets paradoxaux sur le climat à nos latitudes, comme on l’observe cette année.

Mais comment règlementer ce qu’on a de la difficulté à mesurer ? S’il est facile par exemple de transformer le nombre de litres de diésel brûlé en émissions de CO2 par une simple multiplication, la mesure du noir de carbone n’est pas une chose évidente. Il existe deux méthodes. La première consiste à passer un faisceau laser dans la fumée pour mesurer la quantité de polluants en fonction de la lumière absorbée par les particules. La seconde permet d’évaluer les émissions polluantes. À l’aide d’un filtre placé dans la cheminée pendant un temps donné. Les deux imposent des contrôles aux armateurs, ce qui ne fait évidemment pas leur affaire.

Mais il n’est pas nécessaire de mesurer les émissions pour les réduire. En changeant le mazout pour des carburants plus légers, on peut réduire le carbone noir de 35 à 80 % selon le type de navire et de chaudière. En installant un système de captage dans la cheminée, on pourrait collecter au moins 85 % des émissions de noir de carbone. 

Les aérosols acides causés par les émissions d’oxydes de soufre ont un effet contraire à celui du noir de carbone. Ils reflètent la lumière et contribuent à un effet refroidissant. L’industrie maritime est actuellement obligée de réduire le contenu de soufre dans ses carburants pour passer de 3,5 % à 0,5 % en 2020. Le Canada, les États-Unis et l’Europe ont déjà appliqué ces normes, mais peu de bateaux sont immatriculés dans ces pays. Les armateurs préfèrent les pavillons de complaisance, moins exigeants.

En revanche, si on réduit le soufre sans réduire le noir de carbone, on n’est pas sortis de l’auberge. Un article paru le 6 février dans Nature Communications évalue que la nouvelle norme sur le soufre, si elle n’est pas accompagnée d’une réduction du noir de carbone, augmenterait le réchauffement attribuable à l’industrie maritime de 3 %. 

Ce dilemme illustre la nécessité de penser à l’ensemble des composantes d’un problème. Il n’existe pas de solutions magiques en environnement !

Environnement

«Parfum de sécheuse!»

CHRONIQUE / Vous arrive-t-il parfois, en marchant dans le quartier, d’être incommodé par des odeurs provenant des assouplisseurs qu’un voisin ajoute dans le sèche-linge ? Très prégnants, ces parfums artificiels sont une source majeure de composés organiques volatils (COV) issus de produits pétroliers. On les vend pour donner une illusion de fraîcheur, mais ces odeurs constituent, dans l’air ambiant, une nuisance commune aux effets insoupçonnés jusqu’à tout récemment.

Dans une étude parue dans la revue Science du 15 février dernier, Brian McDonald et ses collègues ont démontré que les COV provenant des pesticides, des peintures, des revêtements, des agents nettoyants et des produits de soin personnel détrônaient dorénavant les émissions provenant de l’essence et du diésel dans les villes.

Environnement

Protéger la haute mer?

CHRONIQUE / Nous avons la chance au Saguenay de vivre près d’un des premiers parcs marins du Canada. Cette désignation amène une certaine protection aux écosystèmes maritimes uniques du fjord du Saguenay et d’une partie de l’estuaire du Saint-Laurent sous l’autorité du gouvernement du Canada. Cette protection n’interdit pas les activités comme la navigation et la pêche, mais elle leur impose une certaine surveillance pour favoriser la conservation. Il existe plusieurs autres parcs marins dans le monde, mais ils sont situés dans les eaux territoriales des pays qui les contrôlent, c’est-à-dire à moins de 200 milles marins des côtes. Au-delà de cette limite, l’océan n’appartient à personne. Si les océans couvrent 71 % de la surface du globe, la haute mer, au-delà des eaux territoriales, représente pour sa part 45 % de la surface du globe. Donc près de la moitié de la planète est laissée sans protection.

Après plus de 10 ans d’alertes scientifiques, de controverses légales et de débats politiques, le 24 décembre dernier, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait la résolution 72/249 qui engageait les États à négocier une convention internationale « contraignante » pour la protection de la haute mer. Cette résolution, appuyée par 130 pays, appelle à la création d’un réseau mondial d’aires marines protégées dans les eaux internationales. Ces zones sont nécessaires pour préserver la biodiversité océanique malmenée par les changements rapides de l’environnement marin auxquels on assiste dans les dernières décennies. Pour n’en nommer que quelques-uns, la pression accrue des pêcheries hauturières sans contrôle, le réchauffement du climat, l’acidification océanique et l’accumulation de déchets plastiques rendent la vie dure aux poissons, aux oiseaux, aux tortues et aux invertébrés qui constituent une part encore méconnue de la biodiversité mondiale.

Environnement

Individuel ou collectif?

CHRONIQUE / Le lancement du projet Accès libre par la Société de transport du Saguenay (STS) le 10 janvier dernier m’a fait réfléchir sur l’importance des services collectifs dans la dynamique du développement durable. L’économie traditionnelle bénéficie de l’individualisme. Chacun sa maison, chacun son véhicule, chacun son chalet, tout cela coûte très cher et génère une énorme inefficacité, un gaspillage de ressources, d’énergie et d’espace.

 

Il suffit de voir combien nos garages et garde-robes sont encombrés pour le constater. Même si on essaie dans un souci de production et de consommation durable d’éviter les impacts environnementaux et de favoriser le recyclage, il n’en demeure pas moins qu’un mode de vie individualiste est impensable pour une population planétaire toujours croissante. Le fait que plus de la moitié de la population mondiale vive aujourd’hui dans les villes et que cette tendance s’accélèrera dans les prochaines décennies offre un certain espoir pour le développement de services en commun. Les villes doivent offrir à leurs citoyens des outils collectifs. La jeune génération semble plus ouverte à cette dynamique.

Le projet Accès libre vise à augmenter la desserte de l’UQAC et des autres institutions situées sur le plateau de Chicoutimi (CEGEP, CIUSSS) en implantant un terminus, des circuits à haute fréquence pour la Zone Talbot, la rue Racine, des stationnements incitatifs ainsi que des dessertes plus rapides et plus efficaces vers les arrondissements de Jonquière et de La Baie, y compris des navettes spéciales les soirs de party. Le terminus offrira aussi des services intermodaux comprenant entre autres des vélos et des autos électriques en location pour satisfaire un ensemble de besoins de mobilité dans la ville. Le projet envisage aussi une tarification très avantageuse pour les étudiants de l’UQAC de 40 $ par trimestre. Il y a toutefois une condition, c’est que le tarif soit universel et prélevé avec les frais d’inscription. En échange, tous les étudiants bénéficieront d’un accès illimité aux services de la STS. Toutes et tous, qu’ils les utilisent ou pas. Le regroupement des associations étudiantes MAGE-UQAC tiendra un référendum à cet effet à la mi-février. Si la majorité des étudiants se prononce en faveur de l’universalité du prélèvement, ce sera chose faite et l’UQAC réduira son tarif de stationnement de 30 $ par an pour les étudiants. Mais la partie n’est pas gagnée. On entend certains dire : « Moi je continuerai à utiliser mon auto et à payer mon stationnement, alors je ne vois pas pourquoi je paierais 10 $ de plus pour un service que je n’utiliserai pas ! » Individuel versus collectif ? Le débat est lancé.

Dans une perspective de développement durable, les bénéfices du transport en commun sont multiples. On note une augmentation de l’activité physique, donc de la santé cardio-vasculaire, une amélioration de la sécurité de la mobilité, une amélioration de l’accessibilité aux services publics et de la fluidité du trafic urbain si le taux de pénétration est suffisant. La disponibilité de services efficaces de transport en commun réduit d’autant la nécessité d’avoir une automobile individuelle. Sans compter la réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’autres polluants atmosphériques précurseurs du smog par kilomètre-passager lorsque l’occupation des véhicules est suffisante.

La contribution universelle est un peu comme l’assurance maladie. Tout le monde paye sa cotisation même s’il n’a pas de maladie. La participation de tous permet de maximiser les bénéfices collectifs et d’aider ceux qui en ont besoin. C’est le thème majeur du Programme de développement durable à l’Horizon 2030. En ce sens, il sera intéressant de voir le résultat du référendum. Si nous sommes réellement dans une période de transition socioécologique, il sera clairement positif.