Sébastien Lévesque

Ces monstres pas si différents

CHRONIQUE / Tout le Québec est présentement éprouvé par le drame de la petite Rosalie Gagnon, cette fillette de deux ans retrouvée sans vie dans une poubelle, vraisemblablement poignardée à mort par sa mère. Pour les résidants du Saguenay-Lac-Saint-Jean, cette histoire d’horreur n’est pas sans rappeler celle impliquant Marie-Pier Normand-Lejeune, cette jeune femme de 25 ans qui, en février 2015, avait jeté son nouveau-né dans une poubelle à Métabetchouan-Lac-à-la-Croix. La ressemblance ne s’arrête par ailleurs pas là. Dans un cas comme dans l’autre, nous savons qu’une certaine forme de déséquilibre mental est en cause dans le terrible événement. Mais pourrait-il en être autrement ? Une personne saine d’esprit pourrait-elle vraiment poser un geste si ignoble, si funeste, sans avoir elle-même perdu la tête ? La question se pose sérieusement.

Il n’en demeure pas moins que pour l’instant, nous savons peu de choses des circonstances exactes entourant le drame de la petite Rosalie et de sa mère Audrey Gagnon. Tout au plus savons-nous que cette dernière était en proie à de graves problèmes de toxicomanie. Cela devrait normalement nous inciter à la prudence. Qu’à cela ne tienne, nombreux sont ceux qui n’ont pas hésité à condamner la jeune femme, allant même jusqu’à la qualifier de « monstre ». C’est un réflexe naturel, je suppose. En effet, cette histoire est si horrible, si insupportable, qu’il est probablement plus simple et consolant de condamner plutôt que chercher à comprendre. C’est d’ailleurs comme ça chaque fois qu’un drame semblable se produit. Habités par l’indignation et un profond désir de justice (qu’ils confondent trop facilement avec la vengeance), les gens font brusquement l’impasse sur la complexité et les nuances qui s’imposent dans l’analyse d’une telle tragédie humaine. C’est alors que la colère laisse place à la haine.

Cela dit, n’en déplaise aux « haters », le fait est que ces soi-disant monstres ne sont généralement pas si différents de nous. Ce sont des hommes et des femmes qui, comme nous tous, aspirent à mener une vie simple et heureuse, mais qui pour diverses raisons s’avèrent incapables d’y accéder. Ce sont des hommes et des femmes qui, bien souvent, ont vécu des choses difficiles qui les empêchent par la suite de retrouver un semblant de vie normale. Évidemment, je ne dis pas cela pour excuser les gestes qu’ils ont commis, ni même pour que nous les prenions en pitié. Seulement, je suis d’avis qu’une telle analyse nous permet de mieux comprendre ce qui pousse parfois les gens à commettre l’irréparable, et cela même au mépris de toute considération raisonnable. Et c’est en cherchant à comprendre la détresse des uns que nous pourrons possiblement prévenir celle des autres, et ainsi éviter que de tels drames se produisent à nouveau.

Mais c’est une utopie, évidemment. Nous ne vivrons jamais dans un monde parfait, exempt de toute souffrance et de toute injustice. Par ailleurs, je sais bien qu’il sera toujours plus facile et rassurant de « chosifier » ces personnes plutôt que de chercher à les comprendre, voire même à les pardonner. Et si nous les traitons de monstres, c’est parce que nous préférons croire qu’ils ne font pas partie des nôtres et qu’un être humain ne pourrait pas commettre de telles atrocités. Mais nous nous mentons à nous-mêmes, bien sûr. Au fond de nous, nous savons de quoi les êtres humains sont capables lorsqu’ils sont soumis aux pires conditions. Nous nous souvenons tous, par exemple, de ce qui s’est passé en Allemagne dans les années 30 et pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous savons donc à quel point le mal peut parfois s’immiscer de façon insidieuse. Et à ce propos, qui parmi nous pourrait prétendre avec une parfaite assurance qu’il ne se serait pas lui aussi laissé duper par l’idéologie nazie, comme des millions d’Allemands à l’époque ?

Finalement, je crois que ce dont nous avons le plus peur, c’est d’admettre que les monstres sont potentiellement partout autour de nous et en nous. Ce qui nous fait peur, c’est donc la « banalité du mal », pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt. Et le pire, c’est que personne n’est tout à fait à l’abri.