Célébrer deux pays

CHRONIQUE / Il y a eu Canadiens-Nordiques, mais il y a aussi eu Québec-Canada. Les uns fêtent le 24 juin, les autres préfèrent le 1er juillet. Certains fêtent avec leur cœur, d’autres avec leur tête, voire pas du tout.

Je suis née quelques mois après le Parti québécois. Dans l’euphorie du nationalisme, je l’ai vu grandir, évoluer et vivre une apothéose innommable. Or, sans vouloir faire l’avocat du diable, si j’en ai le temps, je le verrai peut-être mourir.

Le concept de la souveraineté a connu ses heures de gloire, toutefois, si un référendum se tenait demain matin, je doute fortement que le Oui l’emporterait. L’idée de séparation est de moins en moins populaire, mais que de moments forts ont été vécus dans l’engouement des années 70. « Un référendum demain matin ? Pfff ! Il nous faudrait de solides explications. On est moins énervés qu’on l’était dans le temps », m’a confié mon vieil oncle de 87 ans, entre deux bouffées de pipe.

Tant de souvenirs
Lors des réunions familiales, j’entends encore les tablées s’obstiner pour faire valoir les arguments pour le Oui ou le Non. À travers les voiles de fumée de cigarette et les bouteilles de bières bombées, les mononcles et les matantes en radotaient assez long pour que j’y comprenne que dalle, mais j’avais mauditement envie de voter Oui.

Mai 1980…
Le 20 mai 1980, le très charismatique René Lévesque tente sa chance dans le cadre d’un référendum. Un peu moins de 60 % des Québécois ont voté Non. Le soir du dévoilement des résultats, dans l’aréna Paul-Sauvé, pendant de longues minutes, des milliers de personnes ont ovationné le premier ministre qui a eu toute la misère du monde à déclarer : « Mes chers amis, si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire “À la prochaine fois”. » Pendant qu’il prononçait ces paroles historiques, presque tous en larmes, les gens dans la salle, avec des calottes des Expos et des drapeaux du Québec grands comme des tentes qui flottaient dans les airs, lui chantaient : « Mon cher René, c’est à ton tour… »

Or, monsieur Lévesque avait tort…
Dans son discours, il tranchait en prétendant que les « ceuzes » qui avaient voté Non étaient des fédéralistes. Les « ceuzes » qui ont voté non, tel que j’en suis, sont ceux qui n’avaient pas tout à fait compris, les rationnels, ceux qui avaient besoin de davantage d’explications pour considérer si la séparation était, somme toute, une bonne chose. Si mon cœur, qui avait alors 20 ans, avait été le seul à voter, il aurait voté Oui sans hésiter, mais c’est ma tête qui cochait Non ; c’est ma tête qui ne saisissait pas tous les enjeux. J’étais trop « pea soup » et je refusais de confier mon avenir à une partie politique de roulette russe.

Y’a pas grand-chose dans l’ciel à soir !
Pendant ces années que je qualifie de mémorables, à l’aube de ma vie d’adulte, je fêtais avec les autres en me taisant, en faisant semblant que j’avais coché oui et que j’avais tout compris. « Faut qu’on s’sépare, y faut qu’on splitte. C’est toi qui pars ou moi j’te quitte. Prends l’Pacifique, j’garde l’Atlantique », hurlait-on pour évoquer le brillant Charlebois. Le verre au bout du bras, les soirs du 24 juin, tous réunis au bar La Turlutte, nous chantions et criions des Wé ! Wé ! Québec ! sur les airs de Paul Piché, Harmonium, Marjo et Gilles Vigneault. Que de frissons ! Wé ! Wé ! Québec ! … Et une semaine après cette fête, ici et là, nous recevions des p’tits drapeaux cartonnés du Canada, brochés au bout d’une paille. Mais ils étaient trop raides pour onduler dans le vent.