Florence a dû réapprendre à marcher.

Ça me fait mal encore

CHRONIQUE / Je pensais bien, sept ans plus tard, que je pourrais parler ou me remémorer l’accident de la petite Florence Boucher sans en ressentir encore les effets.

Mais non, après toutes ces années, ça me fait encore mal en dedans juste d’y penser. Imaginer en parler.

Le 5 octobre 2011 restera marqué dans ma mémoire pour le restant de ma vie.

Alors affecté aux faits divers pour Le Quotidien, j’entends sur les ondes de la police qu’un étudiant vient de se faire frapper par un autobus dans le secteur du Séminaire de Chicoutimi, à quelques pas du journal.

Je me rends sur les lieux. Juste avant de quitter Le Quotidien, mon collègue Roger Blackburn me demande de vérifier si c’est un grand adolescent qui est impliqué, parce que le fils de sa conjointe, Catherine Munger, fréquente cette école. Je le rassure en lui disant que je vais l’appeler dès mon arrivée.

Ça a pris quelques minutes et j’ai constaté que c’était une jeune fille. J’ai essayé de joindre Black pour le rassurer, mais il était déjà parti vers les lieux de l’accident.

Ce que je ne savais pas, c’est que cette adolescente, c’était la fille de sa conjointe.

La suite de l’histoire est plus difficile à raconter, à se remémorer et à vivre. Pour la famille de Florence Boucher, certes, soit sa mère, son père, son frère et Black, notre collègue du Quotidien. Mais difficile aussi pour le journaliste que je suis, et ce, même sept années plus tard.

Même si les journalistes sont habitués d’être dans le feu de l’action, il est tout de même assez rare (et c’est mieux ainsi) que nous arrivions sur les lieux d’un drame où les victimes soient encore sur place.

Normalement, l’ambulance est repartie depuis plusieurs minutes ou la scène est protégée afin que les badauds ne puissent mettre leur grand nez là où il ne devrait pas.

Pas cette fois. À mon arrivée, la jeune fille, toute menue, se trouve toujours sous l’imposant véhicule de la STS. Elle ne peut pas bouger. Est-ce qu’elle souffre ? Je pense bien. Et pas à peu près à part ça.

Les services d’urgence ne peuvent agir rapidement pour la sortir de sa mauvaise posture. L’important, c’est de la maintenir en vie, de la placer sur une civière sans lui infliger d’autres blessures.

Ça aura pris 45 minutes. Minimum. Durant tout ce temps-là, j’ai assisté impuissant à la scène. J’ai vu mon ami Black, on se connaît depuis 40 ans, de l’autre côté de la rue qui aurait bien voulu se rendre à côté de sa belle-fille pour la réconforter, mais il ne pouvait rien faire.

Retour au bureau

À mon retour au journal, tout le monde voulait savoir ce qui s’était passé et savoir qui était impliqué, mais j’avais d’autres priorités.

Je suis entré dans le bureau du rédacteur en chef, Denis Bouchard, qui se trouvait en pleine réunion de production avec le chef de pupitre Gilles Lalancette et la chef de nouvelles, Catherine Delisle.

J’ai interrompu la réunion. « J’ai à vous parler. La blessée, c’est la belle-fille à Black. On fait quoi ? Nous ne pouvons passer l’information sous silence, mais je n’ai pas l’intention d’en mettre plus que le client en demande », que je lance aux patrons.

On m’a dit de ne pas m’en faire, d’écrire ce que j’avais à écrire comme si c’était un fait divers comme un autre.

Le problème, c’est que ce n’en était pas un comme les autres. Ça concernait un collègue de travail et sa conjointe que je connais également.

J’ai fait les textes en conséquence, tout en sachant que la jeune fille avait été transportée en avion-ambulance vers l’hôpital Sainte-Justine, où plusieurs spécialistes attendaient cette adolescente mal en point.

Deux mois plus tard, j’ai pu me rendre à l’hôpital Sainte-Justine afin d’assister aux premiers pas de Florence dans le cadre de sa réhabilitation. Elle avait même pu rencontrer les joueurs du Canadien de Montréal. On avait réussi à faire entrer l’ancien des Saguenéens de Chicoutimi, David Desharnais, dans sa chambre, ce qui n’avait pas été prévu.

Vous vous demandez pourquoi le journaliste a vécu ça difficilement ? Encore aujourd’hui, sept années plus tard, j’ai toujours de la difficulté à revivre cet événement parce que ça m’a touché profondément.

J’ai eu et j’ai encore de la misère à raconter cette histoire lorsque des gens me posent des questions. Je croyais pourtant que c’était derrière moi jusqu’au début du mois où j’ai voulu relire ce que je voulais publier à ce sujet sur Facebook.

Je n’ai pas été en mesure de lire les six ou sept lignes de ma courte rédaction. J’étais ému. J’avais les larmes aux yeux, exactement comme maintenant, au moment où je conclus ce texte.

Imaginez, ce n’est pas moi qui ai été frappé, qui a vécu toutes les difficultés de Florence.

Je n’ai été qu’un messager, mais un messager qui a été profondément ému et touché par cette histoire. Pas parce que je connaissais Black et Catherine. Non seulement parce que ce fait divers n’en était pas un comme les autres.