Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton

Une reconnaissance temporaire

CHRONIQUE / «Anges gardiens», «travailleurs essentiels». Que de bons mots en temps de pandémie pour les préposés aux bénéficiaires, les employés d’épicerie, les livreurs, les travailleurs agricoles. Le président de la FTQ, Daniel Boyer, ne se fait toutefois pas d’illusions. La crise passée, certains diront encore que les préposés sont des gras dur parce qu’ils travaillent dans le secteur public et ont une sécurité d’emploi, et qu’un salaire minimum à 13,10 $ l’heure est amplement suffisant dans le privé.«D’ici six mois, un an, ces commentaires vont revenir», prévoit M. Boyer.

Probablement aussi les mêmes «bonnes raisons» pour justifier l’augmentation de traitement des hauts dirigeants, alors qu’une hausse de quelques dollars sur la paye des bas salariés sera une menace pour l’économie.

La reconnaissance sociale que l’on accorde présentement à des emplois et des métiers habituellement peu valorisés risque de disparaître avec la COVID-19. Et avec elle, l’opportunité d’obtenir une reconnaissance financière et des conditions de travail moins précaires.

Au Québec comme ailleurs, plusieurs prétendent que les milieux de travail seront transformés, que la crise va changer la société.

Interrogé récemment à ce sujet par le journal Le Temps, le philosophe français André Comte-Sponville a eu cette réponse : «Ceux qui croient qu’elle ne changera rien se trompent. Ceux qui croient qu’elle changera tout se trompent aussi. Cette pandémie pose toutes sortes de problèmes, mais n’en résout aucun. L’économie gardera ses contraintes et ses exigences. Peut-être allons-nous revaloriser les salaires de certains métiers d’utilité sociale? Tant mieux! Mais des footballeurs continueront à gagner des millions, ce qui a peu de chances d’arriver aux infirmières.»

Certes, il y a aura probablement plus de télétravail, plus d’espace entre les postes de travail et plus de mesures d’hygiène dans les usines, les bureaux, les commerces.

Le maigre salaire réservé à certaines catégories d’emploi risque lui de demeurer inchangé. Le rehaussement de quelques dollars accordé par certains employeurs durant la crise n’est que temporaire. 

Les programmes d’aide déployés par Ottawa, plus généreux que de travailler au salaire minimum au point que Québec a dû mettre en place un programme incitatif pour la rétention des travailleurs essentiels à faible revenu, auront aussi une fin. 

Après, ce sera le retour à la case départ. 

Au nom de la compétitivité des entreprises, au nom de la santé des finances publiques, des milliers de personnes, surtout des femmes, continueront de vivre dans la pauvreté même si elles occupent un emploi. 

Un espoir demeure toutefois pour les préposés aux bénéficiaires du secteur public qui font toujours l’objet de négociations entre Québec et leurs syndicats. 

Parce que des entreprises ont subi des pertes, parce que le chômage est en hausse et qu’on ignore quand l’économie reprendra sa vigueur, l’embellie salariale est encore repoussée pour les salariés au bas de l’échelle.

Le gouvernement Legault a heureusement maintenu le 1er mai la hausse du salaire minimum à 13,10 $ même si certains, notamment le Conseil québécois du commerce de détail, souhaitaient qu’il reporte l’augmentation de 0,60 $ l’heure qui profitera à 409 000 personnes. 

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, estime qu’il est possible d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés sans nuire à l’emploi et à la compétitivité des entreprises. 

Il y voit un geste qui témoigne de la gratitude et à de la reconnaissance du travail réalisé par ces personnes.

Daniel Boyer rappelle que ce ne sont pas uniquement les étudiants qui travaillent au salaire minimum. «La moitié sont des adultes qui ne peuvent vivre dignement à ce salaire.» 

Ces dernières années, malgré la vigueur de l’économie, les banques alimentaires ont vu augmenter le nombre de personnes en emploi qui doivent recourir à leurs services. Le Bilan-Faim Québec 2019 fait état de 13,5 % de la population active.

L’adoption d’un décret de convention collective pour fixer les conditions de travail dans des secteurs précaires fait partie des solutions à envisager, selon le syndicaliste. Cette voie a été notamment proposée pour améliorer les salaires des préposés aux bénéficiaires syndiqués et non syndiqués du secteur privé.

Le président de la FTQ croit par ailleurs que la négociation multipatronale pourrait aussi être envisagée. Selon lui, salariés et employeurs d’un même secteur pourraient y trouver leur compte. «Comme dans l’industrie du papier ou de l’automobile. On décide d’un pattern et il s’applique à tous. Pas de surenchère». Une formule qui favorise aussi la stabilité de la main-d’œuvre.

Pour changer le sort des bas salariés, tant dans le secteur public que privé, Daniel Boyer ne compte cependant pas uniquement sur la mobilisation syndicale, mais bien aussi, sur une forte mobilisation sociale.

Il pense que la crise que nous traversons peut nous inciter à faire les choses autrement au Québec. «On réalise que les services publics sont importants, que l’on a avantage à être plus autonome, notamment en agroalimentaire, à développer également notre économie locale et régionale.» 

Dans cette logique, la reconnaissance sociale accordée à certains emplois pourrait se traduire aussi en reconnaissance salariale.