Les syndicats d’enseignants et l’opposition soutiennent qu’avec son projet de loi 40, le ministre de l’Éducation vient «légaliser» la manipulation des notes dans les écoles.

«Tripoter» les notes en toute légalité

CHRONIQUE / Peut-on vraiment parler d’avancée, de valorisation de la profession enseignante et prétendre mettre fin au «tripotage» de notes lorsqu’on permet à un directeur d’école de majorer le résultat d’un élève après avoir consulté son enseignant?

Les deux fédérations syndicales représentant les enseignants sont catégoriques : non.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, est convaincu du contraire. 

Serait-il du même avis s’il était toujours enseignant et que le directeur de son école — qui n’est pas dans sa classe, qui ne connaît pas en détail le cheminement, les forces et les difficultés de Léa ou de Louis-Philippe, modifie son évaluation après l’avoir consulté?

Lorsqu’il était dans l’opposition, M. Roberge s’offusquait de la manipulation des notes et prenait parti pour les enseignants qui se plaignaient de subir les pressions des commissions scolaires ou des directions d’école pour revoir une note à la hausse ou de voir leurs évaluations falsifiées.

Il déplorait que des commissions scolaires imposent des façons de faire aux enseignants. «Qu’on laisse les enseignants donner la note qu’ils jugent que l’élève mérite», disait-il au printemps 2017.

Ce Jean-François Roberge semble loin. Consulter l’enseignant avant de modifier une note rend aujourd’hui acceptable l’opération «gonflage». 

Certes, l’enseignant devenu ministre de l’Éducation a émis une directive pour mettre fin au gonflement automatique des notes aux examens ministériels. Des 58 % et 59 % ne deviennent plus par magie des 60 % qui marquent le succès plutôt que l’échec aux épreuves du ministère de l’Éducation. 

Mais, syndicats d’enseignants et opposition soutiennent cependant qu’avec son projet de loi 40, le ministre Roberge vient «légaliser» la manipulation des notes dans les écoles.

«Unanimement dénoncé, le tripotage de notes par les directions d’école sera désormais parfaitement légal, moyennant une simple consultation des enseignants et des enseignantes concernés», a rappelé mercredi la députée libérale Marwah Rizqy, à l’Assemblée nationale, reprenant les propos de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Celle-ci organise d’ailleurs ce jeudi, à Montréal, une manifestation pour exiger le retrait du projet de loi 40 qu’elle juge comme l’une des pires attaques contre la profession enseignante et contre l’école publique. 

La présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, Josée Scalabrini, y voit également une attaque à l’autonomie professionnelle. 

En entrevue, Mme Scalabrini convient qu’un directeur peut demander à un enseignant des explications sur le cheminement et l’évaluation d’un élève. Mais, elle juge inacceptable que le directeur change la note de passage d’un élève après cet échange, après cette consultation.

Les syndicats se demandent aussi quels seront les «motifs raisonnables» donnés pour justifier cette démarche exceptionnelle. 

Un fossé sépare le ministre et les représentants syndicaux des enseignants. Leur interprétation du projet de loi diffère.

Si le changement législatif proposé est si positif pour les enseignants, s’il vient augmenter leur autonomie professionnelle et consacrer leur expertise comme le prétend le ministre, pourquoi les syndicats s’y opposent-ils?

Josée Scalabrini aimerait bien avoir des explications de la part du ministre Roberge et échanger avec lui. La Fédération des syndicats de l’enseignement n’a cependant pas été invitée en commission parlementaire pour l’étude du projet de loi 40. 

Mercredi, à la période des questions à l’Assemblée nationale, le ministre s’est dit ouvert à bonifier son projet de loi, notamment l’article 34 décrié.

Manifestement, cela s’impose. Sinon, certains lui reprocheront avec raison de vouloir embellir la réalité et d’atteindre des cibles de réussite en trichant.