Le déclin démographique mine la vitalité d’environ 20 % des municipalités québécoises, mais leur combativité peut surprendre, selon le géographe Majella Simard.

Futurologie et vitalité régionale

CHRONIQUE / Ne comptez pas sur le professeur Majella Simard pour prédire quel village du Québec sera rayé de la carte et quelle municipalité fermera d’ici 2025.

M. Simard refuse de joueur les futurologues et ne lit pas dans une boule de cristal.

Il est professeur de géographie à l’Université de Moncton et Ph. D. en développement régional. La fragilité des petites localités rurales du Québec et du Nouveau-Brunswick, il la connait. 

«Qui peut vraiment prédire que telle petite municipalité va fermer?», affirme M. Simard lors d’une entrevue téléphonique.

Le professeur a été étonné par la déclaration du président du Groupe Ambition, Pierre Bernier, qui soutenait récemment dans le Journal de Québec que 200 municipalités dévitalisées étaient «en fort danger de fermeture» d’ici 2025, dont Percé, Trois-Pistoles, Saint-Siméon, Murdochville.

«Ça ne tient pas la route», affirme Majella Simard.

Certes, il existe des tendances structurelles lourdes, des statistiques et des données démographiques et économiques inquiétantes, mais le professeur estime que des variables impondérables devraient inciter à la prudence avant d’annoncer la disparition d’un village. «L’arrivée d’une famille peut tout changer». L’inverse est vrai aussi. 

De jeunes nouveaux arrivants dans une localité peuvent permettre de garder l’école ouverte. Le départ d’une ou deux familles peut signifier que les quelques enfants qui restent devront être scolarisés à l’école du village voisin. 

Un second souffle peut venir du tourisme, d’activités de plein air, d’une microentreprise, de la diversification économique.

La combativité, la créativité, l’économie sociale et le leadership de la population locale peuvent également réussir à maintenir en vie un patelin.

M. Simard ne se met pas pour autant la tête dans le sable. Vingt pour cent des municipalités ne vont pas bien au Québec à cause de leur déclin démographique et économique, note-t-il.

Il déplore que le gouvernement se désengage et se préoccupe uniquement des régions en période électorale. Il se désole de l’absence de politiques de ruralité et démographiques fortes alors que des lumières rouges sont allumées depuis des années, notamment dans le Bas-Saint-Laurent où, selon lui, la situation est sur certains points plus catastrophique qu’en Gaspésie.

Dévitalisation

De son côté, le consultant Pierre Bernier n’en démord pas.

La dévitalisation de certaines municipalités s’accentuera avec le vieillissement de la population et la rareté de la main-d’œuvre et commandera des décisions difficiles et déchirantes. Les bris de services deviendront de plus en plus fréquents.

Le sort de certaines municipalités s’avèrera de plus en plus incertain. Il prévoit une ère de réorganisation, de fusions. «Pourquoi autant de villages et de municipalités au Québec? A-t-on encore besoin de ça?», demande-t-il lors de notre entretien. Sans relève, sans activité économique, cela lui parait fort difficile de maintenir en vie des localités fortement dévitalisées. 

M. Bernier n’est ni géographe ni démographe. Détenteur de certificats universitaires en administration, en ressources humaines et en marketing, il analyse des indicateurs, notamment l’indice de vitalité économique fourni par l’Institut de la statistique du Québec, et les vulgarise pour ses clients.

Le débat sur la fermeture des municipalités est très émotif, selon lui. Le sentiment d’appartenance est grand chez ceux qui restent. D’autres sont dans le déni. «Ils n’acceptent pas les faits, les statistiques.» 

M. Bernier soutient toutefois que certains acteurs municipaux sont rationnels. Quand la revitalisation d’une municipalité ne se réalise pas malgré maints efforts, quand le point de bascule ne vient pas, quand les bris de services s’accumulent, la fermeture devient un scénario envisagé.

Le président du Groupe Ambition doute que la «nature» puisse convaincre un lot de jeunes de rester ou d’aller s’installer dans de petites localités en région. Il voit aussi les limites du télétravail et du numérique. 

Les emplois de qualité, les loisirs et les services, c’est la ville centre qui les offre. M. Bernier rappelle que 17 % des petites communautés du Québec de moins de 1000 habitants n’ont plus aucun commerce. En 2006, 11 % étaient confrontées à cette réalité.

«Pour moi, une communauté qui est fragilisée se doit d’avoir des données et statistiques pour prendre des décisions. Les chiffres sont là pour se mesurer, stimuler une communauté et prendre des décisions. Le choix appartient au milieu et c’est la conscientisation et le dynamisme de la population qui feront la différence», écrivait le consultant dans une lettre transmise aux médias à la fin de juillet pour répondre à ses détracteurs. 

On verra en 2025 qui avait raison et combien de municipalités compte toujours le Québec.

Jacques Roy, président du comité provisoire pour créer une coopérative de solidarité à Saint-Léon-de-Standon, croit que l’audace et le leadership peut garder un village vivant.

+

LES SCEPTIQUES CONFONDUS

Les sceptiques ont été confondus. Ce ne sont pas 100 000 $ mais 147 000 $, voire 175 000 $ qu’un comité a réussi à amasser durant l’été afin que le village de Saint-Léon-de-Standon, dans Bellechasse, conserve son épicerie et ait à nouveau une station d’essence sur son territoire.

«Ça va numéro un. Dès cet automne, les gens auront du gaz au village», prévoit Jacques Roy, le président du comité provisoire créé pour mettre sur pied une coopérative de solidarité qui fournira les deux services de proximité aux 1128 résidants et aux communautés environnantes.

Je vous ai parlé de cette initiative locale au début de juillet. Une histoire de citoyens non défaitistes et mobilisés qui refusent de voir disparaitre leurs services de proximité, de devenir un village-dortoir, voire de mourir à petit feu en perdant l’un après l’autre leur école, leur caisse populaire, leur quincaillerie, leur épicerie, leur casse-croute. 

Depuis, le comité a obtenu son numéro de coopérative, il a signé une offre de vente avec le propriétaire actuel de l’épicerie et une entente avec un fournisseur d’essence, rapporte M. Roy. D’autres démarches administratives sont en cours.

Le comité dépasse même l’objectif de 100 000 $ qu’il s’était fixé au début de la mobilisation.

Jusqu’à maintenant, quelque 250 personnes se sont engagées à devenir membres de la coopérative. La somme promise est maintenant de 147 000 $, mais elle pourrait grimper à 175 000 $. «Certains étaient sceptiques au départ et embarquent depuis qu’ils voient qu’on est capable de s’offrir des services chez nous».

Cette mobilisation citoyenne rend particulièrement fier le maire de la petite municipalité, Bernard Morin. 

Pour sa part, Jacques Roy, qui a dû sacrifier des jours de vacances cet été, ne se laisse pas abattre par les propos de ceux qui prédisent la disparition de communautés à travers le Québec à cause du vieillissement de la population. Avec du «guts» et du leadership, il est persuadé qu’un village peut demeurer bien vivant.

Sentiment identitaire 

Spécialiste en développement régional et professeur de géographie à l’Université de Moncton, Majella Simard constate en effet que la résistance, le leadership partagé, la participation citoyenne et la force du sentiment identitaire d’une population peuvent contribuer à freiner la dévitalisation d’une municipalité et son démembrement. 

Saint-Léon-de-Standon ne fait pas partie des municipalités dont les jours sont comptés d’ici 2025. Des localités du Bas-Laurent, de la Gaspésie et de la Côte-Nord sont dans une situation pas mal plus préoccupante et critique, signale M. Simard.

Selon les données de l’Institut de la statistique du Québec, Saint-Léon-de-Standon affiche un indice de vitalité économique négatif de 0,4214. En comparaison, dans la même MRC de Bellechasse, Saint-Henri a un indice positif de 17,1605, Beaumont de 14,7355, Saint-Malachie de 4,9168. 

Ailleurs au Québec, Percé affiche pour sa part un indice de vitalité économique de -11,2167 et Murdochville, de -13,0189. 

Le professeur Simard a examiné d’autres statistiques qui concernent Saint-Léon-de-Standon. Entre 1986 et 2016, le taux de pauvreté a reculé, le taux de chômage a baissé, le nombre d’emplois a augmenté, les revenus aussi. Son déclin démographique et le vieillissement de sa population viennent cependant mettre un bémol sur les indicateurs économiques positifs. 

Les moins de 24 ans ne représentent plus que 20 % de sa population, comparativement à 33 % en 1986. La proportion de personnes de plus de 65 ans est par contre en hausse. Un peu plus de 27 % en 2016, comparativement à 16 % trente ans plus tôt.

M. Simard relève également que les trois quarts de sa population active travaillent à l’extérieur de la municipalité.

Ce qui laisse présumer au professeur que l’esprit identitaire et l’attachement des résidants à leur village doivent être bien grands dans cette localité pour qu’ils se mobilisent pour y conserver des services de proximité. Brigitte Breton