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Chronique

Des bras pour les maraîchers

CHRONIQUE / Cela vous plairait de planter des choux, de récolter des asperges et des fraises, de troquer la ville pour la campagne et de fournir vos bras aux producteurs d’ici qui ne peuvent compter autant que par le passé sur les travailleurs du Mexique et du Guatemala? Si la réaction des Québécois est semblable à celle des Français à la campagne «Des bras pour ton assiette», nos maraîchers ne manqueront pas de main-d’oeuvre.

Il reste encore quelques fils à attacher avant que le gouvernement québécois et le milieu agricole lancent leur campagne de recrutement de main-d’oeuvre, nous a indiqué mardi Geneviève Lemonde, directrice générale d’Agricarrières. 

Tout ce qui entoure l’arrivée et le protocole d’accueil des travailleurs étrangers temporaires- le Québec en reçoit habituellement 16 000 du printemps à l’automne- doit aussi être complété. La santé de tout le monde doit être protégée.

Le temps presse. Les travailleurs étrangers arrivent habituellement à la fin d’avril. Il faut préparer les sols, faire les semis, se mettre à l’ouvrage pour récolter et pouvoir garnir les étals et les assiettes de légumes et de fruits locaux au cours des prochains mois.

À cause de la COVID-19 et de la fermeture des frontières, les travailleurs étrangers seront peut-être moins nombreux cette année, mais en contrepartie, les chômeurs et les sans-emploi abondent.

Combien d’entre eux seraient prêts à donner un coup de main aux producteurs d’ici?

La semaine dernière, le ministre français de l’Agriculture, Didier Guillaume, a fait appel aux volontaires pour combler les besoins de personnel des producteurs français. «Je veux lancer un grand appel à l’armée de l’ombre, un grand appel aux femmes et aux hommes qui ont envie de travailler, un grand appel à celles et à ceux qui sont confinés chez eux, à celles et ceux qui sont serveurs dans un restaurant, hôtesses d’accueil dans un hôtel, au coiffeur de mon quartier, à celles et ceux qui n’ont plus d’activité», a déclaré le ministre.

Une plate-forme a été créée, «Des bras pour ton assiette», afin de mettre en contact chômeurs et agriculteurs. Les «bras» peuvent cumuler prestations de travail et de chômage. 

De ce côté-ci de l’Atlantique, on imagine mal notre ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, emprunter les termes du ministre français pour inciter les Québécois à réorienter leur carrière et à prendre le chemin des fermes.

La formule envisagée par Québec aura toutefois des similitudes.

Geneviève Lemonde indique qu’ici aussi les gouvernements et les acteurs agricoles cherchent une façon de concilier à la fois les intérêts financiers des producteurs et les différents types de travailleurs sur l’assurance-emploi ou au salaire minimum. «C’est sûr qu’on ne versera pas des salaires semblables à ceux de l’industrie aérospatiale». 

Les centres d’emploi agricoles des différentes régions seront mis à contribution pour jumeler producteurs et travailleurs.

Mme Lemonde s’attend à un large intérêt de la part des Québécois. Même au début, à une forme de «tourisme». 

L’intérêt accru pour l’achat local, la solidarité exprimée depuis le début de la crise sanitaire, les efforts constants déployés pour mousser le secteur agricole et des émissions de télé qui mettent en vedette le monde agricole peuvent, selon elle, inciter des travailleurs et des étudiants à se faire embaucher sur des fermes. 

Au-delà du «ça me tente», la capacité physique d’accomplir le travail sera requise. Il faudra également être assidu.

Certains réaliseront vite que la tâche est plus ardue que de cueillir trois paniers de fraises à l’île d’Orléans, un samedi après-midi ensoleillé. Après quelques jours de travail, peut-être que certains ne trouveront plus que le prix exigé des produits frais et locaux est exagéré. La prise de conscience de tout ce qui est nécessaire pour produire un casseau de fraises ou de framboises est assurée. 

Mme Lemonde croit que ceux qui vont rester à l’emploi des producteurs plusieurs semaines vont constituer un noyau solide, capable d’accomplir le travail désiré. Elle s’attend à des «Wow», à de belles rencontres, à des jumelages inédits.

Bien sûr, elle ne peut prévoir quelle sera la productivité de cette main-d’oeuvre inattendue et inexpérimentée. Depuis maintes années, les Québécois boudent les champs et laissent le boulot aux travailleurs étrangers temporaires. 

Mais dans la situation exceptionnelle que nous vivons, des producteurs n’ont pas le choix de faire preuve d’ouverture s’ils veulent semer, récolter et vendre. Une «brigade terrain» sera formée pour appuyer les producteurs. 

Le quotidien Le Monde rapportait mardi que 150 000 Français veulent déjà rejoindre «la grande armée de l’agriculture française».

Combien de Québécois voudront mettre leurs mains savonnées dans la terre?

Chronique

Préposé à 13$ l’heure, c’est pas assez  

CHRONIQUE / Cherchez l’erreur. En ce temps de pandémie, le salaire horaire d’employés d’épicerie, de Walmart, de Dollarama, de Couche-Tard ou d’usines de transformation de viande est augmenté temporairement, mais aucune hausse n’est prévue pour les quelque 10 000 préposés aux bénéficiaires qui touchent 13 $ ou 14 $ l’heure dans les ressources intermédiaires d’hébergement de personnes vulnérables, âgées ou en perte d’autonomie.

«Qui va prendre le risque de se contaminer ou de contaminer sa famille pour 13 $ l’heure», demande Johanne Pratte, directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ). «On perd du monde et on est incapable d’embaucher. Il faut pouvoir bonifier les salaires de nos préposés».

Le premier ministre François Legault l’a répété lundi lors de sa conférence de presse de 13h. Son gouvernement veut améliorer le salaire des préposés aux bénéficiaires. 

Le hic est qu’il n’est pas assuré que tous les préposés pourront en profiter.

Québec vient en effet de débloquer 73 millions $ pour aider les ressources intermédiaires d’hébergement d’aînés ou de personnes vulnérables à faire face à la crise sanitaire lié au coronavirus.

Cette somme pourra servir pour payer de l’équipement de protection et de désinfection, pour défrayer des heures supplémentaires de travail, pour embaucher du personnel additionnel, mais non pour augmenter les salaires des préposés qui gagnent déjà beaucoup moins que ceux qui travaillent dans les hôpitaux ou les CHSLD (centre d’hébergement et de soins de longue durée), explique Mme Pratte en entrevue téléphonique.

Le communiqué de presse de la ministre Marguerite Blais indique en effet que les montants dégagés permettront aux ressources d’hébergement «de composer avec leurs enjeux de ressources humaines (heures supplémentaires et embauche de personnel additionnel) ». 

La directrice générale se réjouit que Québec réponde à l’appel à l’aide lancé par son association il y a deux semaines. Elle soutient toutefois que les propriétaires ne pourront retenir et attirer plus de personnel s’ils sont incapables d’offrir plus de 13$ l’heure. 

Ce n’est pas la première fois que l’ARIHQ interpelle le gouvernement du Québec. Lorsque les libéraux étaient aux commandes, elle avait également fait part de ses difficultés de recrutement et de rétention de main-d’oeuvre. 

Dans les CHSLD, les préposés aux bénéficiaires touchent à leur arrivée près de 21 $ l’heure. «Si l’écart se creuse davantage, ça va devenir indécent», dit Johanne Pratte. Elle précise que le personnel est à 80 % féminin. 

Les ressources, dites intermédiaires, sont nécessaires pour accueillir des personnes âgées ou en perte d’autonomie qui ne peuvent demeurer à domicile ou dans des résidences privées pour aînés, mais dont l’état de santé ne requiert pas encore une place dans un CHSLD. 

Elles sont financées à 100 % par l’État et Mme Pratte assure que ses membres sont ouverts à une reddition de comptes. Quelque 16 000 personnes vivent présentement dans des ressources intermédiaires.

L’ARIHQ souligne que le réseau de la santé compte sur ses services en temps de crise pour dégager des lits d’hôpitaux qui serviront à accueillir des malades atteints du coronavirus. 

Les ressources intermédiaires doivent donc avoir le personnel pour prendre soin des personnes qui devront être hébergées.

Or, pour un individu à faible revenu, il est plus avantageux de ne rien faire et de se tourner vers le programme d’aide d’Ottawa de 2000$ par mois, plutôt que de laver, nourrir ou changer les culottes d’incontinence de personnes âgées ou lourdement handicapées hébergées dans une ressource intermédiaire.

Le premier ministre Legault a indiqué lundi que son ministre des Finances concocte actuellement un programme qui assurera que les personnes qui travaillent dans les services essentiels gagneront au moins 2000 $ par mois. Cela s’impose.

Interrogé sur les négociations dans le secteur public, François Legault a aussi affirmé qu’il «va falloir que notre monde reste à long terme dans le réseau de la santé».

La même logique devrait s’appliquer dans les ressources intermédiaires d’hébergement.

Les personnes âgées et non autonomes qui vivent dans ce type de résidences méritent aussi d’avoir auprès d’eux du personnel qualifié qui ne change pas constamment.

Brigitte Breton

Pour qui le respirateur?

CHRONIQUE / Si le Québec est confronté à devoir choisir quel malade a droit ou non à un respirateur, l’âge du patient ne devrait pas être l’unique critère. «Une personne de 80 ans peut avoir une espérance de vie de qualité plus grande qu’une autre de 55 ans poquée», soutient Réjean Hébert, gériatre, professeur et ancien ministre de la Santé.

Autant M. Hébert que trois autres médecins gériatres interrogés, Serge Brazeau, David Lussier et Quoc Dinh Nguyen, sont d’avis que le Québec est loin d’être rendu à l’étape où il devra prioriser l’accès aux soins critiques comme ont dû le faire des médecins en France et dans le nord de l’Italie. 

«New York risque de devoir se poser la question avant nous», note Quoc Dinh Nguyen, interniste-gériatre au Centre hospitalier de l’Université de Montréal et professeur adjoint de clinique. 

La COVID-19 force néanmoins le gouvernement Legault à prévoir tous les scénarios, y compris les plus sombres et les plus déchirants. 

Interrogé mardi à savoir s’il envisageait un guide de priorisation, le ministère de la Santé et des Services sociaux a finalement confirmé jeudi qu’il avait formé un groupe de travail afin de produire un protocole national de triage pour les soins intensifs, si la pandémie rendait cette éventualité nécessaire.

Une porte-parole du ministère indique par courriel que le protocole en production «intègre les considérations cliniques, éthiques et organisationnelles des situations potentielles de manque de ressources en soins intensifs». 

Les «vieux» risquent-ils d’être poussés vers la sortie si la fameuse courbe n’est pas aplatie, si le nombre de patients à traiter — ceux atteints du coronavirus et les autres — dépasse celui des ressources et des équipements disponibles pour soigner? 

Les «jeunes» auront-ils priorité? Tasse-toi mon’oncle, tasse-toi boomer, le respirateur n’est pas pour les personnes âgées. 

Serge Brazeau, président de l’Association des médecins gériatres du Québec, espère que nous n’en viendrons jamais à devoir prendre de telles décisions déchirantes. «Toute question éthique est complexe et comporte des zones grises.»

Bien que le pronostic des personnes âgées est plus mauvais que celui des malades plus jeunes face au coronavirus, bien que les «vieux» sortent souvent d’une période d’hospitalisation avec plus de séquelles que les «jeunes», il prévient que les aînés et leur famille ne sont pas nécessairement prêts à être mis à l’écart ou à renoncer à des soins si une priorisation des malades est établie. «Les familles et les comités d’éthique ne sont pas rendus au même niveau.»

Il y aura des tensions et non seulement dans les hôpitaux. Le gouvernement aura aussi en effet à porter un poids politique si le système est incapable de répondre à toutes les demandes de soins intensifs.

Quoc Dinh Nguyen explique qu’il serait hasardeux qu’un triage soit fondé sur un chiffre, car l’âge n’est pas un marqueur qui fait foi de tout. Réjean Hébert croit que le critère de l’espérance de vie de qualité est plus approprié.

Les personnes âgées ne forment pas un groupe homogène. «Il y a des gens de 80 ans qui font des marathons et d’autres qui vivent dans des CHSLD», fait remarquer Quoc Dinh Nguyen. 

Il rappelle que les médecins, les intensivistes et les patients sont déjà confrontés à des choix, pandémie de coronavirus ou non. La façon de traiter un cancer ou un problème cardiaque impose aussi de devoir trancher. 

C’est quoi l’objectif de vie? Ça sert à quelque chose telle chirurgie, tel traitement ou le résultat espéré est minime et ne prolongera la vie que d’une année?

Une vision déontologique s’oppose à une vision plus utilitariste, selon l’interniste-gériatre. La valeur de chaque personne par rapport aux bienfaits que la médecine peut apporter à la collectivité. Même en santé, une personne de 80 ans a moins d’années devant elle que la personne de 20 ans. 

David Lussier, gériatre à l’Institut de gériatrie de Montréal et professeur à l’Université de Montréal, croit pour sa part qu’il faut évaluer la probabilité de guérison, la chance de s’en sortir ou non qu’a la personne malade. «Au-delà de l’âge, c’est quoi la probabilité que le traitement fonctionne?» 

La personne de 85 ans qui sort d’une semaine aux soins intensifs ne retrouvera peut-être pas la même forme qu’avant. «On sauve plus de vies ou plus d’années de vie?» demande M. Lussier. Une chose est claire pour lui : si les ressources sont comptées, la règle du premier arrivé premier servi ne peut plus s’appliquer.

Les gériatres voient par ailleurs d’un bon œil que les personnes hébergées dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée et leurs familles soient appelées ces jours-ci à préciser le niveau d’intervention thérapeutique qu’ils désirent obtenir si leur état de santé se détériore. 

David Lussier croit même que tout le monde devrait mener une telle réflexion. C’est toujours mieux que d’attendre d’être plongé dans l’urgence. «Il faut éviter de mobiliser des ressources médicales si ce n’est pas le souhait du malade», indique M. Hébert. 

Ce dernier et Serge Brazeau expriment des inquiétudes pour les personnes âgées en ce temps de pandémie. 

Bien des commissions et des rapports ont été réalisés au cours des dernières années, mais le sort réservé aux personnes âgées plus vulnérables n’est pas encore reluisant. L’âgisme n’est pas absent non plus de la société québécoise.

Comme il y a eu exagération chez certains pour l’achat de papier de toilette, M. Hébert craint que d’autres décident de fixer un âge pour l’accès à un respirateur aux soins intensifs. «Il y a un danger et je serai le premier à dénoncer si un tel débordement se produit». 

Serge Brazeau constate que le Québec parle depuis longtemps des deux côtés de la bouche lorsqu’il est question des aînés. «On dit que le budget pour les soins à domicile ou les centres d’hébergement augmente, mais ce sont toujours des miettes par rapport aux besoins des personnes âgées.»

À cause de la crise sanitaire, celles-ci sont maintenant privées davantage de physiothérapie et de soutien à la maison, donne-t-il en exemple. Elles risquent ainsi de perdre de l’autonomie. «Ce n’est pas seulement d’un sac d’épicerie dont les personnes âgées ont besoin.»

Chronique

Travailler sans se rendre malade

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault peut donner l’impression de vouloir profiter de la crise du coronavirus en voulant signer rapidement une entente avec les syndicats représentant les 550 000 employés de la santé, de l’éducation et de la fonction publique. L’empressement de Québec peut aussi s’avérer une bonne affaire pour les syndiqués.

«Travailler à se rendre malade, c’est terminé», est le slogan choisi par l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). 

«C’était vrai avant la COVID-19, c’est vrai pendant la crise sanitaire et ce sera vrai après», prévient Andrée Poirier, présidente de l’APTS.

Le coronavirus frappe la ronde de négociations engagée l’automne dernier dans le secteur public, la première pour le gouvernement de François Legault. Les stratégies établies au début du mois de chaque côté de la table de négociation ne tiennent plus.

Le cadre financier a complètement changé. Le renouvellement des conventions collectives qui viennent à échéance le 31 mars devait se dérouler à un moment où l’État avait d’importants surplus budgétaires dans ses coffres. 

La guerre à la COVID-19 et les efforts qui doivent et qui devront continuer d’être déployés pour soutenir les citoyens et les entreprises grugent la part que pouvaient espérer obtenir les salariés syndiqués. 

Le rapport de force qu’auraient pu bâtir les organisations syndicales est aussi amenuisé par la crise du coronavirus. 

Certes, dans l’immédiat, les syndicats d’employés du réseau de la santé ont le gros bout du bâton pour exiger de meilleures conditions de travail pour leurs membres sur la ligne de front pour lutter contre le coronavirus. C’est sûrement apprécié les remerciements du premier ministre dans le cadre de sa conférence de presse quotidienne, mais il faut plus pour maintenir le moral et l’intérêt des troupes.

On le voit d’ailleurs dans le secteur privé. Des entreprises, comme Olymel, Walmart, Dollarama ont haussé le salaire horaire de leurs employés jusqu’à nouvel ordre ou jusqu’en mai, afin de pouvoir compter sur leur personnel et répondre à la demande des consommateurs.

Dans le secteur public, les syndicats maintiennent depuis des mois qu’il est temps de bonifier le salaire ainsi que les conditions de travail de leurs membres. Après les années d’austérité libérale, l’appétit est grand. 

Avant l’état d’urgence sanitaire, l’État-employeur était aussi confronté à une rareté de main-d’oeuvre pour certains d’emplois. Il devait se faire plus attirant pour faire le plein de personnel, notamment de préposés aux bénéficiaires et d’enseignants. 

Les syndicats pouvaient donc espérer faire des gains importants, mais la donne vient de changer.

Qui verrait d’un bon œil après la sortie de crise nationale que les activités des hôpitaux, des CHSLD, des écoles ou d’autres services publics soient à nouveau perturbées par des moyens de pression ou une grève? 

Qui sera solidaire des revendications des infirmières, des enseignants, des travailleurs sociaux ou des fonctionnaires si le taux de chômage atteint 24%- et on ne sait pour combien de temps- dans le secteur privé?

Par ailleurs, le gouvernement Legault a aussi intérêt à ce que tout fonctionne rondement dans les ministères, les établissements scolaires et de santé quand la vie reprendra son cours normal. Il y aura du retard à récupérer. Le secteur public devra aussi continuer d’épauler le secteur privé et la population.

Même si M. Legault et son équipe font un travail efficace durant la présente crise, même si la cote de popularité du gouvernement caquiste demeure élevée, les attentes à l’égard des services publics ne seront pas moindres. La crise passée, les partis d’opposition et une partie de la population se montreront à nouveau critiques. 

Une source syndicale nous fait valoir qu’elle ne pense pas qu’à ses membres mais à tout le Québec dans les pourparlers avec le Conseil du trésor. «Il faudra repartir du bon pied et régénérer l’économie. Dans la santé, l’éducation et la fonction publique, tout le monde devra être en forme, efficace et valorisé. La présente crise nous a démontré l’importance d’un bon filet social».

Il y a des risques à négocier à vitesse grand V et en temps de crise? «Des négos s’étirent parfois sur plus d’une année et se règlent en une semaine».

Le président du Conseil du Trésor s’abstient de commenter les pourparlers. Sa porte-parole précise toutefois qu’il a établi un cadre de négociation et invité les parties syndicales à négocier de façon plus rapide. 

Pour sa part, Andrée Poirier n’a pas l’intention de négocier au rabais. 

Elle a la conviction que le rapport de force des travailleurs du secteur public, en majorité des femmes, n’est pas affaibli et que la présente crise prouve que leur contribution est importante et essentielle à la société québécoise. «Nous avons fait les frais de l’austérité, nous n’accepterons pas de faire les frais de la COVID-19».

Chronique

Pas le moment de décrocher

CHRONIQUE / Qu’importe la pandémie, qu’importe l’abandon des examens du ministère de l’Éducation, ce n’est pas le moment de mettre les cerveaux des enfants sur pause jusqu’en septembre et d’abandonner la lutte contre le décrochage scolaire.

Pour ce faire, des directions d’écoles privées et publiques sont prêtes à travailler ensemble et à partager leurs outils pour activer les méninges des jeunes à distance. À situation de crise exceptionnelle, collaboration exceptionnelle. 

C’est rare un front commun des directions d’écoles publiques et privées. Elles sont habituellement concurrentes et s’arrachent la clientèle ainsi que le financement.

En ce temps de crise du coronavirus et de fermeture d’écoles, l’Association québécoise du personnel de direction des écoles, la Fédération québécoise des directions d’établissement, la Fédération des établissements d’enseignement privé et l’Association montréalaise des directions d’établissements scolaires unissent leur voix pour demander au ministre de l’Éducation de ne pas annuler l’année scolaire. Un choix qu’a fait l’Alberta la semaine dernière.

Selon elles, les petits Québécois du primaire et du secondaire auraient trop à perdre à rester passifs pendant cinq mois et à ne pas consolider leurs apprentissages. 

Il y a mieux à faire que de «passer deux mois sur le divan à jouer à Fortnite», explique Carl Ouellet, président de l’Association québécoise du personnel de directions des écoles. 

Président de la Fédération des établissements d’enseignement privé, David Bowles se défend pour sa part de vouloir submerger les écoliers de travaux scolaires de 9 à 5, et d’accaparer davantage les parents qui doivent plus que jamais concilier famille et travail à la maison.

Selon les deux hommes, il est cependant important que des actions soient prises et que du matériel soit disponible, tant pour les élèves du public que ceux du privé. 

Dans une lettre transmise au ministre de l’Éducation, eux et leurs confrères font valoir que «toutes les études démontrent qu’une longue période d’inactivité scolaire a un impact négatif sur la réussite des élèves, particulièrement celle des élèves en difficulté». D’où l’importance que les deux réseaux se mobilisent et partagent leurs idées, leur matériel et leur savoir-faire pour joindre et accompagner les jeunes et leurs parents, dit M. Ouellet.

«Il y a du bon dans les deux réseaux», ajoute M. Bowles.

La présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement du Québec, Josée Scalabrini, est d’accord pour qu’on ne mette pas le cerveau des enfants à «off». Elle signale toutefois qu’il faut être conscient des obstacles et des diverses réalités des enfants et des parents. Il y a des centaines de foyers sans accès Internet, sans ordinateur et parfois sans parents outillés pour aider ou encourager l’enfant. 

La dirigeante syndicale précise également que ses membres ne veulent pas être payés à ne rien faire à la maison. «Les enseignants sont au rendez-vous». La Fédération réclame cependant des conditions claires qui seront les mêmes pour tous les enseignants et qui leur permettront à eux aussi de concilier travail et obligations familiales, notamment en ayant accès à des services de garde.

Dimanche, le gouvernement Legault et son ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, ont indiqué que les écoles seront fermées au moins jusqu’au 4 mai. Les épreuves ministérielles sont aussi abandonnées. 

Le ministre promet que dès le 30 mars, les parents et les élèves auront accès progressivement à des vidéos et à des activités pédagogiques par l’entremise de Télé-Québec, du Web, d’outils numériques ou la bonne vieille poste. Rien ne sera toutefois obligatoire. 

D’un point de vue personnel, David Bowles aurait aimé que le ministre recommande fortement les activités à distance. Il reconnaît cependant qu’il serait difficile de faire un suivi du travail réalisé à la maison. 

Mme Scalabrini croit que le ministre a pris la bonne approche. Ce n’est pas le moment, selon elle, d’ajouter au fardeau des familles frappées par la maladie ou la perte d’un emploi. 

Les enfants qui éprouvent des difficultés devraient aussi profiter d’un soutien particulier de la part du ministère de l’Éducation. 

Au privé, 18 % des élèves ont des plans d’intervention. La proportion est encore plus élevée dans les écoles publiques qui doivent accueillir tous les enfants. 

«Ce sont les plus vulnérables», insiste M. Ouellet. Tant au public qu’au privé, il estime de plus qu’ils devraient avoir le soutien de professionnels dès maintenant. 

Pour la prochaine rentrée, les directions scolaires demandent à Québec de prévoir déjà des fonds accrus pour répondre aux besoins des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. 

«Il y avait déjà crise en éducation avant la crise du coronavirus», rappelle pour sa part Josée  Scalabrini. 

Une très longue période hors de l’école et sans soutien n’arrangera pas les choses.

Brigitte Breton

Dodo et Cœur de pirate, même combat

CHRONIQUE / C’est la guerre au coronavirus qu’il faut mener. Pas une guerre des générations, de «p’tits vieux» contre de «p’tits jeunes». Ne nous trompons pas d’ennemi. Dodo, Coeur de pirate, Louvain, Derome, Cormier, Marie-Mai, Koriass, FouKi, même combat

Le nombrilisme ou le je-m’en-foutisme, ce n’est pas un mal qui affecte seulement et tous les Québécois de 70 ans et plus. 

D’ailleurs, si les baby-boomers étaient si égoïstes, les organismes qui viennent en aide aux démunis ne seraient pas totalement désorganisés par manque de bénévoles en ce temps de pandémie.

On ne le réalise pas toujours, mais la vie des boomers ne se limite pas à aller au centre d’achats, à boire des cafés au Tim Hortons et à glisser sur les trottoirs glacés. Certains rendent bénévolement et à longueur d’année des services bien précieux à des plus jeunes qu’eux et à des personnes vulnérables de tous âges.

Des citoyens qui ne pensent qu’à leur petite personne et qui ne se soucient pas de l’impact de leur comportement sur les autres, il y en a dans toutes les strates d’âge. En période de pandémie comme en «temps normal».

Si le premier ministre François Legault et le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, ont jugé nécessaire en début de semaine de faire appel aux artistes et aux influenceurs pour rappeler les consignes de sécurité et d’hygiène aux jeunes, c’est forcément parce que certains d’entre eux avaient les yeux rivés sur leur nombril et se foutaient pas mal de ce qui pouvait arriver à leur sœur de 15 ans, leur cousin de 30, leur mère de 55 ou leur papi de 82 ans.

Et même si Coeur de pirate, Louis-Jean Cormier, Alaclair Ensemble ont formulé un message pour conscientiser les jeunes, il n’est évidemment pas assuré que tous obéiront, observeront une distance d’un mètre avec leur ami et cesseront de faire des partys, de tousser dans leur main et de partager la même bouteille de bière.

Certains continueront de faire à leur tête et de se croire invincibles et inoffensifs. 

Comme certains «vieux boqués» d’ailleurs qui ne répondront pas davantage aux messages lancés par Béatrice Picard, Michel Louvain, Dominique Michel et Bernard Derome 

Que le chanteur de la Dame en bleu leur dise de rester à la maison, qu’il les embrasse et pense à eux, ou que l’ancien chef d’antenne Bernard Derome termine son message avec son plus beau sourire ne convaincra pas tous les 70 ans et plus d’être bien sages et de ne pas sortir pour un café ou faire un peu d’épicerie. 

Les «vieux», pas plus que les «jeunes», ne forment un bloc monolithique qui réagit toujours de la même manière et partage les mêmes valeurs, la même vision du monde. 

Dans sa chanson La quarantaine composée pour rejoindre les jeunes, Émile Bilodeau glisse aussi un message aux «gens vieillissants». 

L’auteur-compositeur-interprète convient que les jeunes doivent faire des efforts de «leur bord». 

Mais, il souligne aussi que «quand tout ça sera fini, quand on aura épargné vos vies, j’espère que vous aurez envie de parler d’écologie».

Lorsque la guerre à la COVID-19 sera gagnée et derrière nous, il faudra en effet parler d’écologie et reprendre la lutte aux changements climatiques. 

Dans ce cas aussi, la mobilisation sera préférable à la division et au chacun pour soi.

Brigitte Breton

Familles et couples: le jour d’après

CHRONIQUE / «Le jour d’après quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant.» Cette affirmation du président français Emmanuel Macron vaut aussi pour les couples et les familles. «La vie ne sera plus pareille», estime André Perron, thérapeute conjugal et familial, à Québec.

Vraiment? À chaque crise, nous disons toujours qu’il y aura un avant et un après, que les comportements changeront, que des leçons seront tirées.

Et pourtant, les bonnes intentions s’étiolent avec le temps. Le naturel revient au galop.

Pourquoi en serait-il autrement lorsque nous aurons gagné la bataille contre la COVID-19, lorsque les enfants retourneront à l’école ou à la garderie, lorsque les parents regagneront leur tour à bureaux, lorsque les couples et les familles ne seront plus astreints à rester à la maison et pourront de nouveau — en solo, en couple, en famille ou en bande — se rendre au restaurant, au cinéma, au bar, au gym, au centre de ski? 

Pourquoi, «après» l’urgence sanitaire qui bouscule nos vies depuis une semaine, la dynamique familiale serait-elle transformée, moins agitée et davantage centrée sur l’essentiel?

«Parce que la crise est unique, répond M. Perron. En peu de temps, tout vient de changer.» Et pour tout le monde. Qui plus est, on ignore pour combien de temps.

Le thérapeute cite La Fontaine et sa fable Les animaux malades de la peste : «Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés».

Les habitudes, les routines, les certitudes, les structures, le sentiment de contrôle, la confiance dans le progrès, la prévisibilité à la maison ou au travail, la sécurité financière, tout fout le camp. «Le cerveau est perdu. Tout le monde vire fou à l’intérieur. Notre environnement n’est plus le même.»

Et évidemment, cela peut devenir très difficile pour les couples, les parents, les enfants. Ce qui était organisé et maîtrisé ne l’est plus. «Si tu n’es pas créatif, si tu ne communiques pas avec ton conjoint ou tes enfants, tu vas trouver ça dur.» Frustration et colère risquent de s’accumuler. 

Le fait de devoir vivre plus souvent ensemble, de ne pas avoir de période ou d’espace uniquement pour soi, de ne plus avoir de soupape peut amplifier un malaise, une insatisfaction qui était déjà là, en soi, chez l’autre ou dans la relation, explique M. Perron.

Des hommes et des femmes qui vivent une situation d’isolement et de confinement, de promiscuité, d’insécurité économique, de perte de repères et de désorganisation, le psychothérapeute en a croisé un lot dans sa carrière. «Un village», dit-il. 

M. Perron a évalué des détenus de pénitenciers, a travaillé en protection de la jeunesse avant d’avoir son propre bureau afin d’aider les couples et les familles. 

Si la crise du verglas a fait croître le nombre de naissances, celle du coronavirus pourrait pour sa part augmenter la détresse, la violence conjugale et le nombre de séparations. 

Le psychothérapeute ne voit cependant pas que des effets délétères à la présente crise. Bien au contraire.

Bons côtés à la crise

André Perron croit qu’elle offre de belles occasions d’apprentissages et d’échanges. «Les gens se retrouvent ensemble, dans l’intimité.»

L’urgence sanitaire permet aussi, selon lui, une sensibilisation au bien commun et incite à réfléchir aux valeurs qui nous animent individuellement et collectivement.

«Qu’est-ce qui est le plus important? La vie, l’argent, le travail, les voyages, les sorties? On n’a pas le choix de choisir la vie. Il y a un recadrage qui se fait. On remet la société en place». 

Tout devient relatif. Est-ce si grave d’avoir les cheveux hirsutes ou une repousse d’un centimètre parce que les salons de coiffure sont fermés? On protège plutôt sa santé et sa vie, ainsi que celles de son coiffeur.

Cela n’a rien à voir avec les relations familiales ou de couple, mais le psychothérapeute note un autre effet positif à l’actuel état de crise. «Les politiciens apprennent à nous parler. Avec intelligence, avec honnêteté, avec constance.»

Bien sûr, à travers le monde et à travers le Canada, ils ne le font pas tous avec la même aisance et la même efficacité. Au Québec, le premier ministre François Legault et son équipe réussissent à bien communiquer, à nous rassembler contre un ennemi commun, constate M. Perron. 

Est-ce qu’il y aura «un avant et un après» dans les relations entre les citoyens et les politiciens? Comme le dit souvent François Legault : on verra.

Chronique

Ni voyage, ni party, ni bingo

CHRONIQUE / Si la date du retour en classe demeure incertaine au Québec, une chose est sûre cependant : des jeunes devront mettre une croix sur les sorties éducatives et les voyages de fin d’année. Des directions scolaires ont déjà décidé d’annuler le séjour à Québec, à Montréal, à Ottawa, à New York ou à Boston que devaient réaliser des écoliers en mai ou juin.

La COVID-19 a peut-être, selon certains, l’avantage d’épargner présence en classe, devoirs et leçons pendant deux semaines, voire plus. Mais, elle a aussi des conséquences négatives pour les jeunes. 

S’éloigner de la maison et des parents pendant quelques jours, explorer une autre ville avec les amis, le voyage de fin d’année est un moment fort attendu des adolescents. Cette année, plusieurs devront en faire leur deuil.

Étant donné qu’elles ignorent quand les risques de propagation du coronavirus disparaîtront, quand les cours débuteront, quand les rassemblements pourront reprendre et quand la circulation redeviendra normale, des directions scolaires ont préféré annuler sorties éducatives et voyages pendant qu’il en est toujours temps.

Elles évitent ainsi aux parents et à l’organisation de payer en vain pour du transport, de l’hébergement ou des entrées à des musées ou à des activités dont les enfants ne pourront profiter si la COVID-19 menace toujours la santé publique en avril, mai ou juin.

Les commissions scolaires des Navigateurs, de la Capitale, et de la Beauce-Etchemin sont de celles qui ont pris une telle décision par précaution. «Il y aura si possible des sorties, mais sur le territoire de la commission scolaire de la Beauce-Etchemin», précise le porte-parole Jacques Légaré.

Décevant et triste pour les enfants dont les sorties et les voyages scolaires sont parfois l’unique occasion dans l’année de sortir de leur quartier, de leur ville, de leur province.

Propage l’info, pas le virus

Mardi, à son point de presse quotidien, le premier ministre François Legault a par ailleurs indiqué que divers scénarios étaient envisagés pour la réouverture des établissements scolaires. Un scénario pessimiste la prévoit pour l’automne, voire décembre. Une si longue pause est pas mal moins amusante qu’une «relâche de trois semaines».

Si le premier ministre et le directeur national cherchent une façon de joindre les jeunes et de les inciter à ne pas propager la COVID-19, ils devraient leur dire — ou suggérer aux influenceurs de leur dire — que l’année scolaire risque d’être perdue si le virus n’est pas contenu rapidement.

Depuis le début de la crise, le trio François Legault, Danielle McCann et Horacio Arruda font un travail efficace et remarquable. Ils l’ont démontré une fois de plus mardi en faisant appel aux artistes, sportifs, personnalités publiques, influenceurs du Web et youtubeurs pour les aider à sensibiliser les jeunes du Québec. 

Si les interventions du trio sont jusqu’à maintenant bien accueillies par la population adulte, MM. Legault et Arruda reconnaissent que leur profil n’est pas le meilleur pour capter l’attention des jeunes et leur livrer un message. Les jeunes n’écoutent pas suffisamment leurs consignes. Ils font appel aux talents des autres pour que le message porte. Bravo.

On l’a constaté dans d’autres campagnes de sensibilisation, notamment contre le tabac et la vitesse au volant. On ne peut s’adresser de la même façon ni tirer sur les mêmes ficelles pour convaincre les jeunes d’adopter un comportement plutôt qu’un autre. Dire que la cigarette nuit à la santé ne convainc pas un ado d’arrêter de fumer. Il y a plus de chance qu’il mette la cigarette de côté en lui montrant des photos de dents jaunies par le tabac et en lui soulignant que la cigarette donne mauvaise haleine. 

À 15 ou 20 ans, on se sent invincible. Le tabac ne tue pas, la vitesse au volant non plus. La COVID-19? C’est dangereux pour les vieux et pas pour les jeunes. J’ai très hâte de voir comment les influenceurs réussiront à formuler leur message de prévention et d’appel à la «distanciation sociale».

Le trio n’avait pas mardi qu’une remontrance pour les jeunes. La ministre de la Santé et des Services sociaux a pointé du doigt d’autres citoyens qui ne se sentent pas concernés par le combat contre le coronavirus : ceux des villages.

«Même si on vit dans un village plus retiré, il faut que tout le monde suive. Il n’y a pas de bingo, il n’y a pas de rassemblement». Elle rapporte qu’il y a des cas d’infection dans des villages plus retirés. «Ce n’est pas dans les grands centres nécessairement». 

La distanciation sociale doit s’appliquer, peu importe l’âge et peu importe la région. Compris?

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Bras droit des anges gardiens

CHRONIQUE / Des «bras droits» de nos anges gardiens étaient au poste lundi matin au service de garde d’urgence de l’école primaire Saint-Dominique, à Lévis. L’école étant située tout près de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, la directrice Nathalie Lavallée s’attendait à une file devant son service de garde scolaire. À son grand étonnement, seulement cinq enfants y sont inscrits.

Le service de garde de l’école Saint-Dominique fait partie des 400 services de garde que le ministère de la Famille et celui de l’Éducation maintiennent à travers le Québec afin que les employés des établissements de santé et ceux des services essentiels (pompiers, policiers) puissent continuer de travailler en sachant leurs enfants en sécurité et bien entourés.

En allant sur Québec.ca/coronavirus, les salariés peuvent trouver la liste, ainsi que le formulaire d’inscription, aux services de garde d’urgence — CPE, garderies, services de garde en milieu scolaire ou en milieu familial — qui ouvrent exceptionnellement leurs portes même si tous les autres sont fermés jusqu’au 27 mars. 

Sur le territoire de la commission scolaire des Navigateurs, les services de garde de neuf écoles sont disponibles.

Nathalie Lavallée avoue que les enfants qui sont arrivés lundi matin à 7h et 7h30 ont été un peu déçus de réaliser qu’il y avait si peu d’amis. Le service de garde de Saint-Dominique pourrait recevoir chaque jour 200 enfants de 4 à 13 ans. 

Peu de petits amis peut-être, mais suffisamment d’adultes pour les animer et prendre soin d’eux. Mme Lavallée et ses collègues ont travaillé toute la fin de semaine et jusqu’à 18h dimanche soir pour que tout soit en place afin de répondre à la demande de Québec. 

Elle n’a eu aucune difficulté à recruter du personnel. «Les gens sont solidaires et disponibles». Et ce, avant même de savoir comment ils seront rémunérés. Rester à la maison et être payé, ou travailler au service de garde et être payé de la même façon? La directrice ignore comme le gouvernement répondra à cette question. 

Pour suivre la consigne de la santé publique, la directrice a exclu du service d’urgence les deux employés de plus de 70 ans. Mme Lavallée a par ailleurs jugé bon qu’une éducatrice spécialisée se joigne aux éducatrices en service de garde au cas où des enfants vivraient de l’anxiété.

Si certains jeunes ont retrouvé lundi matin leur service de garde ou leur CPE, d’autres enfants arrivent en effet dans un milieu inconnu.

La directrice d’école est-elle inquiète par ailleurs que tous les écoliers manquent deux semaines de classe? 

Étant donné que l’école Saint-Dominique offre l’anglais intensif, elle admet que les choses pourront se corser si les cours sont annulés plus longtemps.

Comme elle le fait au moment du départ pour les vacances estivales, la directrice conseille aux parents de garder leurs enfants alertes en privilégiant la lecture et en intégrant les mathématiques aux activités quotidiennes. «On peut jouer ou cuisiner en faisant des maths». 

Mme Lavallée souligne également qu’Alloprof fonctionne toujours et que des ressources numériques gratuites pour le français et les mathématiques sont bien utiles aussi en cette période scolaire perturbée par la COVID-19. «Mais pas cinq heures par jour». 

Si des parents qui font du télétravail pensaient combler ainsi une partie de la journée de leur progéniture, ça semble irréaliste.

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Collaborer au bien des familles

CHRONIQUE / La COVID-19 a éclipsé une bonne nouvelle et un beau moment de politique cette semaine à Québec. Voir le ministre Jean Boulet et la députée péquiste Véronique Hivon à une même tribune pour annoncer que les parents adoptants auront droit, tout comme les parents biologiques, à 55 semaines de prestations parentales, cela aide à combattre le cynisme à l’égard des politiciens.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, en avait déçu, mais aussi étonné plusieurs en novembre dernier lorsqu’il avait présenté son projet de loi 51 concernant le Régime québécois d’assurance parentale.

La Coalition avenir Québec (CAQ) avait promis en campagne électorale de mettre fin à l’iniquité entre les parents biologiques et ceux qui adoptent un enfant.

Or dans son projet de loi, le ministre dont le gouvernement se fait un devoir de respecter ses engagements électoraux ne tenait pas parole. Il proposait certes d’augmenter le nombre de semaines de prestations parentales auquel les parents adoptants auraient droit, mais sans toutefois mettre fin à l’iniquité.

Il prévoyait de plus un traitement différent pour les parents qui adoptent un enfant au Québec et ceux qui recourent à l’adoption à l’international. Comme si le petit Québécois qui arrive dans une nouvelle famille avait moins besoin de la présence de ses parents que celui venant d’Asie ou d’Amérique du Sud.

Qui plus est, le ministre Boulet justifiait ses choix en soutenant que traiter de façon identique parents adoptifs et parents biologiques exposerait le gouvernement à des poursuites judiciaires provenant de mères biologiques.

Évidemment, le projet de loi avait été fort critiqué, notamment par la députée Hivon qui y voyait «le maintien d’une injustice absolument intolérable», et aussi par la Fédération des parents adoptants du Québec qui réclamait l’égalité depuis des années et qui croyait leur objectif atteint avec l’arrivée d’un nouveau gouvernement.

Au lieu de s’entêter, de profiter de son statut de gouvernement majoritaire pour imposer ses vues, le ministre Boulet a vite accepté de remanier son projet. Il a présenté jeudi des amendements qui satisfont la 

Fédération des parents adoptants et le Parti québécois puisqu’il en a discuté avec eux.

Le ministre dissipe aussi sa crainte des poursuites judiciaires en créant une prestation d’accueil et de soutien pour les parents adoptants. Parents biologiques et adoptants disposeront de 55 semaines de prestations pour rester auprès de leur enfant.

Tout le monde y gagne.

Les parents sont égaux, les enfants ont tous la même valeur et pourront profiter d’une année ensemble à la maison.

Certains diront que Jean Boulet et la CAQ ne veulent pas perdre de vote et espèrent plutôt en gagner en corrigeant ainsi le tir. Selon d’autres, la première version bâclée du projet de loi démontre le côté brouillon du gouvernement Legault.

C’est une façon de voir les choses.

On peut voir aussi dans ce remodelage de projet de loi qu’il n’est pas «péché» de faire un pas de côté- ça peut même donner des indulgences- qu’il est constructif d’écouter les propositions qui viennent de l’extérieur de sa propre machine et d’admettre que des éléments ou des réalités ont pu nous échapper à la rédaction d’un projet de loi.

Le ministre évite de prononcer le mot recul ou erreur. Véronique Hivon se garde bien aussi de crier victoire. Elle salue l’ouverture, l’écoute et le travail infatigable du ministre.

Tous deux parlent de collaboration, de «politique collaborative». Un travail d’équipe d’ailleurs souligné par la Fédération des parents adoptants.

Jean Boulet estime que «ce qui est important, c’est qu’on avance».

C’est en effet ce que souhaitent les Québécois, qu’importe leur allégeance politique.

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Coronavirus: prêt à affronter le pire?

CHRONIQUE / Pandémie. Le terme peut évidemment faire peur. Mais contrairement à ce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) constate dans certains pays, le Canada et le Québec ne manquent pas de ressources et nos dirigeants expriment clairement la volonté de combattre la COVID-19 sans lésiner sur les moyens. C’est rassurant, bien que leur plan demeure toujours perfectible.

Prenez l’exemple d’Ottawa. Justin Trudeau a annoncé mercredi un plan d’un milliard $ qui prévoit notamment l’élimination de la période de carence obligatoire pour les travailleurs qui devraient demander du chômage à cause d’un arrêt de travail lié au coronavirus.

À première vue, une telle mesure a l’air très bien. Mais, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a vite relevé ses limites : 60 % des travailleurs canadiens n’ont pas accès à l’assurance-emploi.

Si le télétravail est impossible pour eux et s’ils doivent se priver de revenus plusieurs jours, il y a fort à parier que des travailleurs seront plus réticents à rester à la maison pour éviter la propagation du coronavirus.

M. Trudeau et son équipe doivent trouver un moyen de venir en aide à ces derniers.

Ils doivent également donner des réponses à ceux qui estiment qu’Ottawa n’assure pas un encadrement suffisant à ses frontières.

Le gouvernement du Québec a beau par exemple annuler les déplacements hors Canada de ses employés, si des centaines de personnes arrivent dans nos aéroports sans trop de contrôle et de suivi de leur état de santé, les cas de malades atteints du coronavirus risquent d’augmenter.

Prévenir, établir un plan de santé publique en se basant sur la science, informer quotidiennement les citoyens pour éviter une propagation du virus et une épidémie de panique, en plus de tenter de limiter les impacts sur l’économie, c’est le défi des dirigeants. 

Jusqu’à maintenant, Ottawa et Québec ont bien géré la situation. Les premiers ministres assurent qu’ils déploieront tous les moyens nécessaires pour assurer la santé et la sécurité de la population.

Depuis plusieurs jours, les ministres de la Santé font fréquemment le point sur l’évolution de la situation, exposent leur plan sanitaire et relaient des informations aux citoyens sur la marche à suivre pour prévenir la contagion ou recevoir des soins.

L’information est un élément majeur dans de telles situations. D’où l’importance que les politiciens donnent l’heure juste à la population et évitent de créer un faux sentiment de sécurité.

À Québec, ce n’est cependant pas parce que le ministre des Finances n’a rien prévu spécifiquement dans le budget déposé mardi qu’il faut nécessairement s’inquiéter et douter de la capacité du Québec de faire face à la COVID-19.

Comme le souligne le premier ministre François Legault, avec une réserve de stabilisation de 14 milliards $, le Québec n’est pas dépourvu de moyens. Une équipe de vigilance économique est aussi en place.

«Ce ne sera jamais une question d’argent», a également indiqué mercredi la ministre de la Santé, Danielle McCann. Elle précise de plus que son réseau a fait provision des équipements nécessaires. Croisons les doigts pour que le personnel soit aussi en nombre suffisant pour répondre aux questions des citoyens qui composent le 811 et pour les soigner.

Mme McCann souligne qu’elle dispose d’un plan de pandémie et que son gouvernement se prépare au pire des scénarios. Le directeur de la santé publique, le Dr Horacio Arruda, confirme que dès le début, Québec a établi sa planification comme s’il devait faire face à une pandémie.

Les élus n’ont toutefois pas à porter seuls le poids du virus et de la santé de la population.

Chaque individu doit aussi prendre sa part de responsabilité. En s’informant et en consultant s’il éprouve des symptômes, en respectant les mesures d’hygiène préconisées, en évitant d’exposer des personnes vulnérables, en mesurant bien le risque et les conséquences d’un voyage à l’étranger.

Les impacts du coronavirus pourront être limités si chacun joue bien son rôle.

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Un budget Zamboni

CHRONIQUE / Pragmatique le ministre des Finances, Eric Girard? Certainement. Après avoir lundi chaussé ses patins, il a présenté mardi un budget Zamboni qui permet d’aplanir — tant que faire se peut — tout ce qui pourrait faire trébucher le gouvernement Legault et ses ministres. Ça se prépare les séries de 2022.

Les caquistes s’activent d’abord en tentant de combler une faille abyssale en matière d’environnement. 

Ils n’avaient rien proposé sur ce thème — ou très peu — en campagne électorale et dans leur premier budget.

Les enfants du ministre Girard et le fils du président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, leur avaient d’ailleurs reproché leur inaction en mars 2019. Charles-Olivier Dubé avait même rédigé et publié une lettre d’un millénial à un boomer dans laquelle il écrivait : «Tu as voté pour une coalition de l’avenir, pourtant tu ne réalises pas que notre navire a perdu le cap et va nous détruire.» 

Cette année, le gouvernement veut signifier que l’environnement fait partie de ses priorités. Le premier communiqué du ministère des Finances ne vante pas des investissements en santé, en économie ou en éducation, les priorités habituelles du gouvernement, mais «une somme record de 6,7 milliards $ sur six ans pour lutter contre les changements climatiques». 

De «l’écoblanchiment comptable», comme le déplore Manon Massé de Québec solidaire? C’est néanmoins un début. Avant même que soit connu le plan d’électrification et de lutte contre les changements climatiques du ministre Benoît Charette, le gouvernement peut déjà dire qu’il écoute les Québécois et leurs préoccupations en environnement qui se déclinent en différents tons de vert. 

Avec le décès de la fillette de Granby, les déboires de la DPJ de l’Estrie et la création de la Commission Laurent sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, le ministre Girard se devait de boucher les trous béants laissés par les gouvernements précédents, dans les services sociaux et la santé publique.

Québec ajoute 450 millions $ sur cinq ans. Le ministre Lionel Carmant devrait pouvoir évoluer plus aisément sur la patinoire.

D’autres ministres profiteront aussi du passage de la Zamboni Girard. Québec ajoute des sommes pour soutenir les femmes victimes de violence conjugale, pour offrir plus de services en santé mentale, pour bonifier les soins et les services aux personnes handicapées et à leurs parents, ainsi que les soins aux aînés. Il se montre aussi plus généreux pour les proches aidants. Une enveloppe de 200 millions $ sur cinq ans est aussi prévue pour améliorer le bien-être des communautés autochtones. 

Tous des dossiers qui ont embêté le gouvernement ces derniers mois et qui risqueraient de faire mal aux ministres profitent de l’attention du ministre des Finances.

Par ses choix budgétaires, le gouvernement veut aussi signifier qu’il prend les moyens pour créer de la richesse au Québec. Il investit afin que les entreprises augmentent leur productivité et leur compétitivité. 

Si tout le monde s’entend sur l’objectif, les moyens ne font pas l’unanimité. Le président de la Fédération des chambres de commerce du Québec trouve notamment que le gouvernement met beaucoup l’accent sur les équipements, et trop peu sur les humains, sur la main-d’œuvre.

Charles Milliard est loin d’être convaincu que le Québec peut réussir à satisfaire ses besoins de main-d’œuvre en misant davantage sur les travailleurs plus âgés et les personnes qui intègrent le marché du travail après en avoir été longtemps exclues. Il persiste à croire que le Québec doit accueillir davantage d’immigrants, mais aussi, miser davantage sur la formation continue. 

Malgré les investissements annoncés tant en santé, en éducation ou en économie, le problème de rareté de main-d’œuvre demeure. C’est vrai pour les entreprises privées, mais aussi pour les services publics.

Québec a beau investir pour ajouter ou rafraîchir les écoles, les hôpitaux ou les CHSLD, cela ne donne pas par magie du personnel pour éduquer ou pour soigner les enfants et les malades qui s’y trouvent. 

Québec annonce à nouveau l’ajout de professionnels dans les écoles et de classes spécialisées, notamment pour les enfants doués. 

Ces mesures pourront avoir une influence positive sur la réussite des élèves seulement si des enseignants et des professionnels sont au poste et auprès des enfants. Sinon, ce n’est qu’un beau chiffre dans un budget que le ministre décrit comme celui de la confiance en l’avenir.

Il n’y a rien dans le budget présenté mardi pour faire espérer de meilleures conditions de travail et des salaires bonifiés aux employés du secteur public, en négociation pour le renouvellement de leur convention collective. Ça n’augure rien de bon. 

Les syndicats représentant les salariés risquent de s’inviter sur la patinoire au cours des prochains mois. Avec l’incertitude qu’entraîne la propagation du coronavirus et le risque de ralentissement économique, les Québécois n’ont pas besoin en plus d’un conflit entre le gouvernement et ses employés.

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Brigitte Breton

La prime de la discorde

CHRONIQUE / Lorsqu’un gouvernement peine à combler des emplois, notamment de préposés aux bénéficiaires, ce n’est vraiment pas le moment de laisser planer un doute sur le versement d’une prime à compter du 1er avril pour ceux qui sont en poste. Le chantage et le bluff ont beau faire partie du jeu de la négociation entre Québec et les syndicats représentant ses employés, il faut savoir les utiliser avec soin. 

La manœuvre est tellement malhabile qu’on pourrait croire qu’il s’agit d’un poisson d’avril.

C’est parce qu’il existait des pénuries de personnel et des difficultés de recrutement que le gouvernement précédent et des syndicats ont signé en 2015 des lettres d’entente pour ajouter une prime à la rémunération des préposés aux bénéficiaires, des psychologues, de certains ouvriers spécialisés et d’employés travaillant auprès de gens avec de graves troubles de comportement.

Un petit plus sur le chèque de paye pour tenter de séduire les travailleurs et les attirer dans les services publics. 

Même si ces lettres d’entente viennent à échéance le 31 mars et même si Québec est en droit de cesser le versement des primes s’il les suit à la lettre, un empressement à les abolir paraît malavisé.

Une telle décision est aussi contradictoire avec le discours du gouvernement qui dit vouloir privilégier les préposés aux bénéficiaires dans la présente ronde de négociations.

Mieux vaut maintenir les primes jusqu’au renouvellement des conventions collectives, notamment parce que les pénuries de main-d’œuvre ne semblent pas résorbées, mais aussi parce que la problématique commande des actions plus larges et réfléchies.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux est toujours aux prises avec un manque de préposés. Le mois dernier, Le Devoir rapportait en effet que des 4565 nouveaux postes créés par le gouvernement Legault, seulement 350 avaient été comblés.

Il est bien sûr illusoire de penser qu’une prime peut venir à bout d’une rareté de main-d’œuvre dans un secteur. 

Ce n’est pas un 180 $ de plus sur la paye pour chaque bloc de 750 heures réalisées comme préposé aux bénéficiaires dans un CHSLD qui fera accourir les recrues dans ce type d’emploi payé de 20,55 $ à 22,35 $ l’heure.

Les autres composantes de la rémunération, mais aussi l’organisation et les conditions de travail, ont évidemment beaucoup plus d’importance. Il faut voir l’ensemble des conditions et négocier le tout. Pas seulement décider d’ici la fin du mois du maintien ou non d’une prime.

Le gouvernement et son président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, ont beau vouloir «innover» dans la façon de mener les négociations dans le secteur public, il serait fort étonnant qu’ils réussissent à convenir d’une nouvelle convention collective d’ici le 1er avril. 

Si évoquer l’abolition des primes est le moyen trouvé pour le Conseil du Trésor pour forcer les syndicats à participer aux forums qu’il a mis sur pied et que la majorité boude jusqu’à maintenant, cela n’augure rien de bon pour la suite des pourparlers.

Le cabinet de M. Dubé répète que les préposés sont la priorité du gouvernement. La démonstration reste à faire.

Dans le cas des ouvriers spécialisés, le président de la FTQ, Daniel Boyer, indique qu’un comité de travail — où siégeaient des représentants du Conseil du Trésor — a conclu le 18 février dernier que la prime qui représente 10 % de leur salaire devait être maintenue, car la rareté de main-d’œuvre perdurait.

Les ouvriers spécialisés ne font pas partie des employés que le gouvernement caquiste entend privilégier dans la présente ronde de négociations. 

C’est pourtant important que nos écoles, nos hôpitaux et nos centres d’hébergement et de soins de longue durée puissent aussi compter sur des électriciens.

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Prêcher sans signe religieux

CHRONIQUE / Pas besoin de porter un voile ou un signe religieux ostentatoire pour tenter d’imposer ses croyances ou sa religion à quelqu’un. La loi 21 n’y changera rien.

Les médias ont récemment fait état qu’un bénévole au Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) de Valcourt avait été remercié de ses services parce qu’il tentait de convaincre les résidents de ne pas réclamer l’aide médicale à mourir. 

L’homme, de confession catholique, est intervenu auprès de personnes qui souhaitaient devancer leur mort.

Le bénévole avait raconté au journaliste de La Tribune qu’il avait expliqué à un malade que le Bon Dieu ne veut pas qu’on se tue et que ce n’est pas pour ça qu’on a été créé. «Ce n’est pas un bon message qu’il lance à sa famille, car c’est comme dire que lorsqu’on a des problèmes, on peut s’enlever la vie. Le gouvernement aujourd’hui donne accès à ça.»

Étant donné que le bénévole n’avait pas l’intention de renoncer à son message, le CIUSSS de l’Estrie-CHUS a finalement révoqué son statut.

Pourquoi revenir sur ce cas? Pour illustrer que même sans soutane, sans voile, sans kippa, sans kirpan et turban, une personne peut prêcher auprès d’autrui — ici, des malades — pour les inciter à suivre des préceptes religieux et à ne pas déroger à certaines pratiques.

Même si la loi 21 interdit le port de signes religieux chez certains employés de l’État en autorité, certaines personnes, qu’importent leurs croyances et leur religion, essayeront d’en influencer d’autres, d’imposer leurs vues à d’autres. L’interdiction des signes religieux ne règle pas tout.

Le cas du bénévole de l’Estrie met également en évidence une politique de deux poids, deux mesures lorsqu’il s’agit de l’aide médicale à mourir dans les établissements de santé.

Le bénévole a été remercié de ses services, mais des médecins peuvent toujours tenter de dicter leurs valeurs et leurs croyances à des malades en fin de vie. Ils n’évoquent peut-être pas le Bon Dieu, mais le résultat est le même : le malade est privé de l’aide médicale à mourir ou l’obtenir est laborieux.

Certes, la Loi québécoise sur les soins de fin de vie prévoit qu’un médecin peut refuser de donner l’aide médicale à mourir s’il a des motifs liés à sa conscience. L’objection de conscience vient toutefois avec des obligations (informations à donner aux patients et le référer à d’autres médecins).

Or, il existe toujours des poches de résistance à travers le Québec. L’accès à l’aide médicale à mourir n’est pas uniforme à travers la province. La députée péquiste Véronique Hivon a déjà déploré cette résistance et cette obstruction qui prend différentes formes. 

Alain Naud, un médecin de Québec qui prodigue l’aide médicale à mourir, a aussi réclamé plus d’une fois que le ministère de la Santé et la Commission sur les soins de fin de vie cherchent à savoir avec plus de précision pourquoi le tiers des demandes d’aide médicale à mourir (830 sur 2462 entre décembre 2015 et mars 2018 ) n’a pas été réalisé même si la majorité des patients y étaient potentiellement admissibles.

Selon lui, l’opposition à l’aide médicale à mourir est à la fois idéologique et religieuse.

Un gouvernement doit veiller à faire respecter la loi. 

Les employeurs doivent également demeurer vigilants, et les utilisateurs d’un service public ne pas hésiter à porter plainte s’ils s’estiment lésés dans leur droit.

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Violence conjugale: l’heure de vérité

CHRONIQUE / «Combien pour nos femmes et nos enfants violentés?» La question lancée par la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes est on ne peut plus claire. Avec la présentation du prochain budget Girard, c’est en effet l’heure de vérité pour le gouvernement Legault.

C’est une chose de se dire attristé, indigné et bouleversé chaque fois qu’une femme et des enfants sont victimes de violence conjugale et sont assassinés.

C’en est une autre de prévoir un financement public adéquat et récurrent aux organismes qui peuvent prévenir et éviter de tels drames. 

Le Québec a eu malheureusement l’occasion de s’émouvoir trop de fois ces dernières semaines. 

Six femmes ont perdu la vie au cours des trois derniers mois au Québec. 

Ces femmes sont mortes non pas d’un cancer fulgurant, d’un accident de la route ou d’un incendie, mais bien parce qu’un ancien «chum» ou un conjoint violent les a tuées. 

La ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, a indiqué la semaine dernière qu’il y avait un «momentum» actuellement au Québec pour agir en matière de violence conjugale. «Il y a un contexte qui fait en sorte que tout le monde veut travailler dans la même direction avec un objectif commun», rapportait Le Devoir.

Tous les ministres et tous les organismes visés par cette problématique auront beau parler d’une seule voix et partager un plan d’action bien défini, si le financement n’est pas au rendez-vous, les personnes victimes de violence risquent encore d’écoper. Des femmes et des enfants devront rester avec une personne qui les maltraite et craindre le pire, faute d’avoir un endroit où se réfugier, se loger, se réorganiser. 

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a reconnu cet automne que les maisons d’hébergement avaient souffert d’un sous-financement. Elle a promis de «réparer ça».

Des rénovations d’envergure et durables ou du rafistolage?

Dans le cadre des consultations prébudgétaires, le ministre des Finances, Éric Girard, a reçu ces dernières semaines une foule de demandes et d’idées sur l’utilisation des fonds publics et des précieux surplus budgétaires. La liste est longue et variée.

Le gouvernement Legault répète pour sa part que l’éducation, l’économie et la santé sont au cœur de ses priorités. Il promet également des moyens pour lutter contre les changements climatiques.

Quelle somme va-t-il consentir pour prévenir la violence et pour aider les personnes qui en sont victimes? 

Le premier ministre, prompt à se porter à la rescousse des gens qui «souffrent» économiquement d’un blocus ferroviaire, va-t-il être aussi sensible à ceux qui doivent subir la violence physique et psychologique et qui craignent pour leur vie? 

Dans le mémoire présenté au ministre des Finances, la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes rappelle que le budget de la Santé et des Services sociaux est de plus de 40 milliards $ mais que l’enveloppe consacrée aux maisons d’hébergement ne dépasse pas 100 millions $ par année.

Le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale signale de son côté dans son mémoire que les maisons d’aide et d’hébergement doivent faire face à une pénurie de main-d’œuvre, notamment parce que la paye versée dans le réseau de la santé et des services sociaux est plus élevée et que le personnel ne craint pas pour sa sécurité.

Près de 50 % des intervenantes permanentes et sur appel auraient laissé leur emploi au cours des deux dernières années, selon une étude citée par le Regroupement.

À cœur d’homme, un réseau d’aide aux hommes pour une société sans violence, a aussi fait des représentations auprès du ministre Girard pour obtenir des fonds supplémentaires.

Cette trentaine d’organismes voudrait aussi réduire ses listes d’attente, offrir de meilleurs services, notamment pour les pères violents, développer des cellules de crise, et mieux rejoindre la clientèle immigrante. 

À cœur d’homme rappelle au ministre que «l’aide aux personnes auteures de violences conjugales et familiales attire peu de sympathie auprès de la population, réduisant du même coup les possibilités que nos organismes puissent recevoir du financement d’organisations privées ou de particuliers». En d’autres mots, le gouvernement doit aussi venir en aide aux hommes. 

Quelle suite sera donnée à ces appels à l’aide? La réponse dans le budget du 10 mars.

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Le gouvernement Legault plus tolérant à l’alcool qu’au pot

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault tolère plus l’alcool que le cannabis. Il s’est empressé de relever de 18 à 21 ans l’âge légal pour consommer du cannabis, et ce malgré les avis contraires d’experts en santé publique. Par contre, deux ans après la mort de la jeune Athéna Gervais, des acteurs en santé publique attendent toujours qu’il prenne des moyens pour prévenir les intoxications à l’alcool.

L’an dernier, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a répété pendant des semaines que le cannabis ce n’est pas «banal».

L’alcool n’est pas non plus un produit banal et sans risque.

Et pourtant, le gouvernement s’accommode assez bien dans ce cas de la réglementation existante. 

Les caquistes ont été prompts à hausser l’âge légal pour consommer du cannabis. Qu’importe que des experts en santé publique fassent valoir les effets négatifs d’une telle approche qui garde les jeunes à la merci du marché noir.

Les intervenants en santé publique seront-ils cette fois mieux écoutés pour la révision du règlement sur la promotion, la publicité et les programmes éducatifs en matière de boissons alcooliques? L’Association pour la santé publique du Québec a jugé nécessaire mardi d’interpeller le gouvernement pour qu’il accélère la révision de ce règlement lancée sous le gouvernement libéral.

Le 26 février 2018, Athéna Gervais, âgée de 14 ans, est morte dans un ruisseau, près de son école, après avoir consommé en peu de temps des boissons sucrées alcoolisées. L’équivalent de 12 verres de vin. 

À la fin de l’été 2018, la Régie des alcools, des courses et des jeux a formé un comité consultatif pour voir comment la réglementation pourrait être modernisée pour répondre aux enjeux de protection des mineurs et de consommation responsable. 

Les travaux ont débuté en décembre 2018, mais aucun avis n’a encore été transmis à la ministre de la Sécurité publique. Il le sera incessamment, nous indique la porte-parole de la Régie, Joyce Tremblay. 

Le temps qu’un règlement soit rédigé, qu’il soit publié dans la Gazette officielle du Québec et que des consultations soient menées, près d’une autre année s’écoulera, déplore pour sa part Marianne Dessureault, chargée de dossiers à l’Association pour la santé publique du Québec.

Pendant cette autre année, des centaines de mineurs continueront d’être hospitalisés pour intoxication. Il y en aurait 14 par jour, selon l’Association. Celle-ci constate que les mineurs sont exposés aux publicités d’alcool dans les abribus, dans le métro et dans les vitrines de dépanneurs situés près des écoles. Qui plus est, que la publicité est intensive, criarde et tape-à-l’œil et que la consommation d’alcool est banalisée.

Il ne suffit pas d’avoir retiré des tablettes le type de produits consommés par Athéna Gervais pour dire que le problème est réglé.

Selon la porte-parole de la Régie, la population sera agréablement surprise de l’avis que soumettra le comité consultatif à la ministre de la Sécurité publique. 

Cela reste à voir. 

L’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) a quitté en avril 2019 le comité consultatif ainsi que les sous-comités de travail de la Régie.

Si la porte-parole de la Régie indique qu’il reste bien d’autres joueurs autour de la table (l’Association pour la santé publique du Québec, Éduc’Alcool, l’industrie des boissons alcoolisées, la Société des alcools du Québec, le Secrétariat à la condition féminine, les ministères des Finances, de l’Économie et de l’Innovation), et que l’INSPQ s’est retiré du comité pour préserver son indépendance, la porte-parole de l’INSPQ, Nathalie Labonté, fournit une autre réponse. 

Elle explique pour sa part que «les experts de l’INSPQ se sont retirés devant les difficultés d’arrimage entre les motivations des organismes à mission sociale ou de santé et celles de l’industrie de l’alcool». Les experts de l’INSPQ se disent néanmoins disponibles pour jouer un rôle-conseil auprès de la Régie.

Il faudra voir si la ministre de la Sécurité publique et son gouvernement souhaiteront un éclairage scientifique et en tiendront compte pour prendre une décision dans l’intérêt de la population et de la santé publique.

Chronique

Formation des infirmières: le jour de la marmotte

CHRONIQUE / La formation collégiale demeure une bonne porte d’entrée pour la profession infirmière, estime la ministre de la Santé et des Services sociaux. Danielle McCann est néanmoins ouverte à réfléchir à la demande de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) qui souhaite que le baccalauréat devienne obligatoire pour accéder à la profession. Il y a cependant plus de cinq ans que son ministère et celui de l’Enseignement supérieur réfléchissent à la question.

Les infirmières jouent un rôle clef dans notre système de santé. Il est essentiel que les deux ministères s’assurent que la formation des infirmières et des infirmiers soit bien arrimée aux divers besoins des établissements de santé (hôpitaux, centre hospitalier universitaire, centres d’hébergement et de soins de longue durée, cliniques, soins à domicile), sur tout le territoire.

La tâche paraît toutefois laborieuse. Diplôme d’études collégiales (DEC) ou baccalauréat (BAC) comme norme d’entrée minimale à la profession? Le débat ressurgit périodiquement.

Je vous indiquais récemment que dans sa planification stratégique 2020-2023, l’OIIQ revenait à la charge avec la formation, un dossier qu’il porte depuis 40 ans. 

En entrevue, le président de l’ordre, Luc Mathieu, a expliqué que la situation était intenable. «Les examens de l’ordre sont établis sur les connaissances acquises au niveau collégial alors que le niveau de compétences exigées aujourd’hui et dans l’avenir dans les milieux de travail est beaucoup plus grand.»

La Fédération des cégeps trouve que cette orientation revient comme «une obsession», comme le jour de la marmotte. La Fédération de la santé du Québec et la Fédération des enseignantes et enseignants du Québec (CSQ), parlent d’une proposition «récurrente» de l’OIIQ, d’une «vieille solution à un problème qui n’existe pas... et n’a jamais existé! Pire encore, cette orientation sème injustement le doute quant à la qualité des soins que reçoit la population».

À la CSN, la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec demande à l’OIIQ de «prendre acte une fois pour toutes» que le «cégep est un trait distinctif de la nation québécoise et la formation qu’il offre en soins infirmiers en est un élément phare toujours pertinent».

Des positions aussi opposées expliquent la prudence, certains diront le surplace, dont font preuve les ministres et les ministères depuis des décennies.

Le président de l’OIIQ a signalé en entrevue qu’il n’avait pas encore vu la couleur d’une étude prospective sur l’évaluation des tâches de tout le personnel infirmier — de l’auxiliaire à la bachelière — commandée en 2014.

L’ancien ministre péquiste de la Santé, Réjean Hébert, avait en effet demandé celle-ci après qu’un groupe de travail sur la formation de la relève infirmière avait conclu qu’un rehaussement était «un incontournable pour répondre aux besoins évolutifs de la population et pour améliorer la performance du système de santé québécois».

La Fédération des cégeps indique également n’avoir toujours pas un réel portrait de la situation car l’analyse sectorielle prospective n’a toujours pas été rendue publique.

Lorsqu’on demande au ministère de la Santé et des Services sociaux où sont les résultats de cette précieuse analyse, on nous indique — deux jours plus tard — que celle-ci n’est pas terminée et que les travaux sont toujours en cours avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. 

Certes, il y a eu deux changements de gouvernement depuis 2014. Les libéraux ont remplacé les péquistes, et les caquistes ont pris la place des libéraux en 2018. 

Mais tout de même. Il est question de la formation des infirmières, un rouage important de notre réseau de santé.

Au cabinet de la ministre McCann, son attaché de presse précise que depuis l’été 2018, le ministère de la Santé, celui de l’Enseignement supérieur et l’Office des professions traitent les demandes de rehaussement de la formation. Aucun échéancier n’est toutefois fixé. 

La Fédération des cégeps soutient que la formation collégiale doit demeurer la norme d’entrée à la profession. D’autant plus, souligne-t-elle, que le Québec a besoin de 24 000 nouvelles infirmières d’ici 2026. 

Le regroupement de cégeps, dont 46 sur 48 offrent le programme en soins infirmiers, indique de plus que ce n’est pas le rôle d’un ordre professionnel de déterminer le niveau de formation nécessaire pour répondre aux besoins de la population. 

La majorité des infirmières qui œuvrent actuellement dans les milieux de santé sont des techniciennes formées au cégep. Cinquante-sept pour cent de la relève infirmière titulaire d’un DEC poursuit cependant sa formation à l’université. Pour les autres programmes techniques, la proportion de diplômés qui poursuivent à l’université est plutôt de l’ordre de 40 %.

Besoin d’une formation plus poussée pour se sentir à l’aise dans la profession infirmière, goût tardif pour les études universitaires ou désir d’exploiter d’autres champs de la profession? Un autre élément pour enrichir la réflexion.

Brigitte Breton

Un tremplin pour les écoliers

CHRONIQUE / Trop lourde, la tâche des enseignants? Impossible de mieux soutenir les élèves? Sarah Labbé croit que le fardeau des enseignants pourrait être allégé et les enfants bien servis si les écoles recouraient davantage aux services des techniciens et techniciennes en éducation spécialisée (TES). «La technicienne n’est pas une béquille pour un élève. C’est un tremplin.» 

Mme Labbé travaille depuis trois ans comme technicienne en éducation spécialisée à l’école primaire de la Nouvelle-Cadie, à Saint-Gervais de Bellechasse. 

Des enfants avec des difficultés d’apprentissage, des troubles de comportement ou qui traversent une période difficile, elle et ses six autres collègues TES en font «rebondir» dans une année scolaire.

Si elle disposait de plus de ressources financières, la directrice de l’école, Cynthia Lavoie, accorderait plus d’heures de travail aux TES afin qu’ils puissent intervenir plus souvent auprès de ses 210 élèves. «Les heures de soutien sont moindres avec la diminution des codes donnant accès à du financement, mais les difficultés des enfants demeurent». 

L’école de la Nouvelle-Cadie compte 13 classes dont une pour les enfants atteints du spectre de l’autisme ou d’une déficience intellectuelle. Deux autres classes regroupent les enfants qui ne peuvent être intégrés aux classes ordinaires.

«Les enseignants doivent transmettre la matière à 24 enfants et ils ne savent pas toujours quoi faire pour intervenir auprès des élèves en difficulté. Les techniciennes en éducation spécialisée ont cette formation. Elles peuvent fournir des outils et interagir avec les enfants pour faciliter leurs apprentissages et assurer le bon fonctionnement de la classe. Elles n’enseignent pas, mais ce ne sont pas des plantes vertes dans une classe», explique Mme Lavoie. 

«L’enseignante ne peut tout voir. À deux, avec deux paires d’yeux, nous sommes plus efficaces. Avec la directrice et avec l’enseignant, nous formons une équipe autour de l’élève», ajoute Sarah Labbé.

Des exemples? Les deux femmes ont spontanément le cas de quelques «petits cocos» en tête. 

Elles connaissent d’ailleurs tous les élèves par leur nom. «Je sais même le nom de leur chien et de leur poisson rouge», dit Sarah. Le ministre de l’Éducation serait fier d’elle, lui qui ne jure que pour ceux et celles qui connaissent les élèves par leur nom.

À l’école de Saint-Gervais, il y a ce petit bonhomme atteint du spectre de l’autisme qui, grâce à la présence d’une TES, peut suivre le cours d’anglais dont il raffole. 

Il y a aussi cette fillette qui, l’an dernier, avait un blocage, même physique, avec les mathématiques. L’enfant croisait les bras et refusait de faire les exercices demandés par l’enseignante. 

Sarah Labbé savait que cette élève détestait les maths, mais qu’elle adorait par contre la gymnastique et le cheerleading. La TES a donc utilisé cette passion pour lui démontrer qu’elle était capable de comprendre et de progresser en mathématiques. Si la fillette complétait ses exercices de maths, elle avait droit à une séance au gym avec des amies et Sarah. La TES a aussi confectionné un tableau rose décoré de paillettes pour que l’enfant puisse visualiser ses progrès.

Peu à peu, la phobie des maths est disparue, la confiance s’est installée et l’enseignante n’a plus eu à la convaincre d’ouvrir ses cahiers. Pas plus que l’enseignante qui l’accueille dans sa classe cette année. 

La présence de la TES a aussi été bien utile pour encourager un enfant dont les parents ne se souciaient pas qu’il fasse ses devoirs et apprenne ses leçons. Le suivi réalisé par la technicienne a motivé le jeune. Cette année, même si sa famille n’a toujours pas d’intérêt pour ses études, l’élève réalise ses travaux scolaires à la maison sans que l’école ait à jouer à la police le lendemain matin. 

Sarah a aussi contribué à transformer un leader négatif en lui organisant du soccer avec des amis. «Il dépense son énergie au soccer et lorsqu’il revient en classe, il est plus concentré, plus autonome et ne sens pas le besoin d’attirer l’attention en dérangeant tout le reste du groupe.»

La technicienne Labbé constate et déplore que le travail des siens soit si méconnu. Comme si l’école fonctionnait seulement avec l’apport des enseignants, du directeur et une poignée de professionnels (orthopédagogue, psychologue). 

Un peu comme dans les hôpitaux, où tout ce qui n’est pas médecin ou infirmière semble inexistant. On vient à peine de réaliser l’importance des préposés aux bénéficiaires dans les établissements de santé.

Et pourtant, la bonne personne à la bonne place peut faire toute une différence, selon Mmes Labbé et Lavoie. Les ajustements d’horaire sont fréquents dans la vie d’une TES. Elle s’adapte aux besoins des élèves. 

Sarah Labbé évolue aussi dans le milieu hospitalier. Étant donné la précarité de son emploi — l’école lui garantit cette année 20 heures de travail par semaine à titre de technicienne en éducation spécialisée — elle comble sa semaine en travaillant au service de garde de l’école, mais aussi en étant sur appel au CISSS de Chaudière-Appalaches. La fin de semaine, Sarah Labbé se retrouve TES en psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de Lévis. 

Un univers complètement différent de celui de l’école de la Nouvelle-Cadie. Elle accompagne, soutient et trouve des outils pour que le patient hospitalisé depuis plusieurs semaines reprenne une routine de vie, redevienne fonctionnel et autonome.

Auprès des petits ou des grands, le rôle de Sarah Labbé est le même : leur donner le coup de pouce qui permet d’avancer.

Chronique

Dialoguer loin des voies ferrées

CHRONIQUE / La «salade de mots» servie mardi par Justin Trudeau a laissé sur leur faim tant le premier ministre François Legault que le président de la Corporation des parcs industriels du Québec et de Dolbec International, Pierre Dolbec.  Pas question toutefois pour eux de préconiser le recours à la force. Oui au dialogue, mais loin des voies ferrées. 

La position des deux hommes rejoint sûrement celle de bien des Québécois qui ne veulent pas revivre une autre crise d’Oka, mais qui estiment néanmoins que les trains doivent à nouveau circuler sans entraves à travers le pays pour ne pas affecter davantage, et pour encore plusieurs semaines, l’économie du Québec et du Canada.

Justin Trudeau prend le pari qu’il peut parvenir à un règlement paisible et rapide.

C’est en effet le scénario idéal pour toutes les parties impliquées et les victimes collatérales de ce conflit opposant les chefs héréditaires Wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, et le promoteur de Coastal GasLink, LNG Canada. Les conseils de bande élus ont pour leur part conclu une entente avec celui-ci.

C’est une réponse bien «molle» à la crise qui frappe le pays depuis 13 jours, selon le chef conservateur Andrew Scheer qui aurait souhaité que le premier ministre dénonce les barrages «illégaux» dressés par des «activistes radicaux». M. Scheer déplore de plus le manque de leadership de Justin Trudeau. 

Méthode forte ou méthode douce? Dans un dossier aussi complexe et délicat, ce n’est pas la méthode, mais les résultats qui comptent.

Le premier ministre Legault a d’ailleurs indiqué vouloir la paix, mais aussi des résultats.

User de la méthode forte risquerait en effet d’être explosif et de créer de la grogne, mais chez toutes les communautés autochtones au pays. L’économie pourrait écoper encore davantage.

Nul besoin d’ajouter des tensions sociales aux difficultés de l’économie et de mettre des vies en danger.  

Si le temps presse pour trouver une solution, le gouvernement Trudeau n’a que lui à blâmer. Il a mis plusieurs jours à réagir. Il  estimait que c’était du ressort de la Colombie-Britannique. En cas d’échec, il devra assumer le coût de son laxisme. Il dispose de peu de temps pour convaincre les manifestants de lever les barricades et de rétablir la circulation ferroviaire des marchandises et des personnes d’un océan à l’autre.

Des chefs autochtones lui ont donné un coup de pouce mardi en lançant un appel au calme et au dialogue. 

Pierre Dolbec y voit le signe que les autochtones qui possèdent des entreprises doivent également souhaiter que le transport par train retrouve son fonctionnement normal.

Même si le gouvernement fédéral réussit à trouver un terrain d’entente, plusieurs, notamment dans le milieu des affaires, lui reprocheront de ne pas être intervenu assez rapidement. 

M. Dolbec ne décolère pas. Il estime qu’il ne faut pas connaître le fonctionnement de l’économie canadienne pour avoir autant procrastiné. 

Pourtant, le conflit de travail au Canadien National (CN), en novembre dernier, avait donné une bonne idée des secousses que subit l’économie canadienne lorsque les trains sont arrêtés ou fonctionnement au ralenti. L’homme d’affaires de Québec rappelle que le recours à une loi spéciale avait été brandi rapidement. 

À cette occasion aussi le Parti conservateur et le milieu des affaires demandaient au gouvernement Trudeau de prendre la méthode forte et d’adopter une loi spéciale. Les libéraux ont préféré respecter le droit de grève et miser sur la négociation. Une entente a finalement été conclue entre le CN et le syndicat des Teamsters.

La comparaison peut paraître boiteuse. Les droits des autochtones et les relations de ceux-ci avec les gouvernements d’Ottawa et des provinces sont en effet beaucoup plus délicats et complexes que le renouvellement d’un contrat de travail. 

Toutefois, dans chacun des cas, une entente négociée est toujours préférable à un coup de force ou à une entente imposée par les tribunaux.

Chronique

La persévérance scolaire aux temps du plein-emploi

CHRONIQUE / Voir plus loin que 2026. C’est sans doute un conseil à donner aux jeunes tentés d’abandonner l’école pour travailler dans une entreprise qui manque actuellement de main-d’œuvre. Avec l’automatisation, bye bye job et sans qualifications, bonne chance pour dénicher un nouvel emploi payant dans l’avenir.

Dans un contexte de rareté de main-d’œuvre, parler de persévérance scolaire et sensibiliser l’ensemble de la société à son importance est plus que jamais pertinent. 

Oui, le Québec doit être attrayant et créatif pour combler ses besoins de main-d’œuvre. Mais si cet objectif est atteint parce que davantage de jeunes décrochent et que des entreprises veulent faire le plein d’employés sans se soucier que ceux-ci complètent leurs études secondaires, collégiales ou universitaires, nous nous tirons dans le pied collectivement.

En août dernier, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, le Réseau réussite Montréal et le Regroupement des cégeps de Montréal ont bien fait ressortir cet enjeu dans l’étude Persévérance scolaire et conciliation études-travail : une piste de solution à la rareté de main-d’œuvre. 

L’étude relevait qu’ils étaient nombreux les jeunes disposés à laisser les bancs d’école pour un emploi bien rémunéré : 69 % à la formation générale des adultes, 55 % à la formation générale des jeunes, 49 % au cégep technique, 47 % au cégep préuniversitaire et 39 % à la formation professionnelle. 

Manifestement, un emploi et une bonne paye menacent dangereusement la persévérance scolaire. 

Qui plus est, dans un marché où 30 % des emplois vacants n’exigent aucun diplôme. Les décrocheurs peuvent penser bien s’en tirer. Les auteurs préviennent toutefois que d’ici 2026 — c’est demain — il y aura augmentation des emplois exigeant des qualifications et par ailleurs, en raison de l’automatisation, il y aura baisse des emplois exigeant peu de qualifications.

«Près de 40 % des travailleurs sans diplôme sont exposés au risque d’automatisation de leur emploi», lit-on dans l’étude.

Certains regretteront peut-être d’avoir quitté l’école trop tôt.

Le portrait dressé dans la région de Montréal risque d’être sensiblement le même dans d’autres régions du Québec qui doivent composer avec une rareté de main-d’œuvre.

Dans le cadre des Journées de la persévérance scolaire qui se déroulent cette semaine, le Réseau québécois pour la réussite éducative a demandé à la firme Léger de sonder les employeurs sur le rôle qu’ils peuvent jouer sur la réussite éducative de leurs jeunes employés.

Point positif, 69 % des entreprises sondées affirment accorder une grande importance à la réussite scolaire de leurs employés. Tout le monde est pour la vertu.

Par contre, dans le quotidien et sur le terrain, seulement 29 % disent avoir une grande facilité à encourager les jeunes employés-étudiants à terminer leurs études et 31 % rapportent leur donner systématiquement des encouragements à persévérer. 

La nécessité de faire rouler la business peut donc facilement l’emporter sur la réussite éducative et la lutte contre le décrochage. 

D’où l’importance de sensibiliser les employeurs. La persévérance scolaire n’est pas que l’affaire des écoles, des cégeps, des universités, des jeunes et de leurs parents.

D’où aussi l’importance de véhiculer et de partager les expériences d’entreprises qui réussissent à concilier leurs besoins de main-d’œuvre et la persévérance de leurs employés aux études. 

Des employeurs ont décidé de décerner des bourses d’études. D’autres, de rembourser une partie des frais de scolarité des employés qui n’ont pas encore obtenu leur diplôme. Certaines se montrent très flexibles dans la confection des horaires et tiennent compte des périodes d’examen. En agissant de la sorte, elles espèrent conserver les jeunes à leur emploi et les tenir motivés.

Tout le monde peut en sortir gagnant.

Brigitte Breton

Formation des infirmières: c'est reparti

CHRONIQUE / Cette fois sera-t-elle la bonne? L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) revient à la charge et demande que le baccalauréat, et non plus le diplôme d’études collégiales (DEC), devienne la norme d’entrée minimale à la profession. 

La bataille est-elle repartie avec les cégeps qui donnent presque tous à travers le Québec la technique en soins infirmiers? 

Le président de l’OIIQ, Luc Mathieu, n’aime pas le mot bataille. En entrevue, il précise plutôt que la formation des infirmières est un enjeu collectif et que le dossier doit être remis sur les rails pour trouver une voie de passage où toutes les parties seront gagnantes.

Ce dossier a été mis sur la voie d’évitement ces derniers années après une autre tentative vaine de l’OIIQ qui préconisait que le bac ou le DEC-BAC soit la norme d’entrée à la profession en 2014. 

L’OIIQ tente depuis 40 ans de trouver cette fameuse voie de sortie mais n’a pas réussi jusqu’à maintenant à convaincre le milieu de la santé et celui de l’enseignement qu’elle était la meilleure à suivre. Un Groupe de travail sur la formation de la relève infirmière, présidé par le Dr Pierre Durand, a conclu en 2014 qu’un rehaussement était «un incontournable pour répondre aux besoins évolutifs de la population et pour améliorer la performance du système de santé québécois».

L’ancien ministre de la Santé, Réjean Hébert, avait commandé une étude prospective sur l’évaluation des tâches de tout le personnel infirmier (auxiliaire,technicienne, bachelière). «L’OIIQ n’en a toujours pas vu la couleur», affirme M. Mathieu. 

Faute de consensus, pour pouvoir faire les examens de l’ordre et accéder à la profession, une personne peut toujours opter pour la technique collégiale, le baccalauréat en sciences infirmières ou le DEC-BAC.

Luc Mathieu estime que cette situation est intenable. «Les examens de l’OIIQ sont établis sur les connaissances acquises au niveau collégial alors que le niveau de compétences exigées aujourd’hui et dans l’avenir dans les milieux de travail est beaucoup plus grand», explique-t-il. 

L’OIIQ, qui a fêté vendredi ses 100 ans d’existence, inscrit donc le rehaussement de la formation dans sa planification stratégique 2020-2030. Actuellement, 46% des 76 000 membres de l’ordre professionnel détiennent un baccalauréat. 

À l’instar de ces prédécesseurs, M. Mathieu précise que l’ordre ne dénigre pas la qualité de la formation dispensée dans les cégeps ni les compétences de ses membres qui détiennent une formation collégiale. 

Il estime cependant que les nouvelles exigences du travail, le vieillissement de la population et le fait que celle-ci soit aux prises avec de multiples maladies chroniques, l’organisation des soins basée sur une approche multidisciplinaire, la nécessité d’offrir des soins à domicile tant pour des problèmes de santé physique ou mentale, et le recours à l’intelligence artificielle nécessitent une formation plus poussée et complète. 

Il ne juge pas normal que les établissements de santé doivent donner de la formation supplémentaire à une nouvelle recrue. Il indique que le gouvernement doit débourser des millions de dollars chaque année non pas pour de la formation continue, mais pour combler des carences dans la formation de base.

Le président se défend de vouloir écarter les cégeps puisque le DEC-BAC continuera d’exister. Il rappelle que les autres provinces canadiennes et la plupart des pays requièrent maintenant le baccalauréat comme condition d’entrée dans la profession.

­ M. Mathieu, il n’y a pas à craindre que des jeunes boudent la profession si le baccalauréat devient obligatoire. Ailleurs, le rehaussement des exigences aurait au contraire augmenté le nombre de candidats à la profession.

Est-ce que le fruit est mûr et que l’OIIQ réussira cette fois à atteindre son objectif? 

Les directions des cégeps et les syndicats d’enseignants risquent de manifester à nouveau leur opposition. On imagine par ailleurs que les syndicats d’infirmières voudront s’assurer que leurs membres détentrices d’un DEC ne seront pas pénalisées. Sur ce point, l’OIIQ juge essentiel de prévoir des mécanismes de transition.

Il sera aussi intéressant de voir où logeront la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, ainsi que celui de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge. C’est une chose de se dire prêt à regarder un dossier, c’en est une autre de le faire aboutir dans le sens souhaité par l’OIIQ.

Si celui-ci ne réussit pas à convaincre ses partenaires que le baccalauréat devient la norme minimale d’entrée à la profession, le président prévient qu’il n’aura pas le choix de créer deux permis de pratique : l’un pour ceux qui auront une formation collégiale et un autre pour ceux qui suivront une formation universitaire de premier cycle. Une situation qui, selon M. Mathieu, viendrait compliquer l’organisation des soins dans les établissements.

Le système de santé, qui éprouve déjà des difficultés à assurer l’accessibilité et la qualité des soins de santé, n’a pas besoin qu’on lui en ajoute une autre. 

Il y a fort à parier que d’autres voix s’exprimeront sous peu pour soutenir qu’exiger le baccalauréat comme norme d’entrée minimale à la profession entraînera des effets indésirables dans le réseau de la santé et de l’éducation.

Chronique

Retraite: fini le déni

CHRONIQUE / «Fini le déni. On se réveille. Coucou!» dit Retraite Québec dans une vidéo pour faire comprendre aux Québécois que «comme tout projet, une retraite, ça se planifie». Il est temps aussi que le gouvernement du Québec se réveille et se préoccupe de la sécurité financière de milliers d’hommes et de femmes qui ont «planifié» leur retraite en contribuant et en comptant sur un régime à prestations déterminées. Le rôle d’un gouvernement ne se limite pas à veiller à la compétitivité des entreprises.

Faisant partie du lot des salariés qui ne toucheront pas la rente promise à cause des déboires de Groupe Capitale Médias, la campagne de publicité de Retraite Québec m’agace. Vous savez, celle avec l’homme qui part un bon matin faire le tour du monde à vélo bien que sa femme lui signale qu’il ne va même pas au dépanneur à pied. 

C’est bien beau dire aux gens qu’une retraite ça se planifie et ne s’improvise pas, encore faut-il qu’une part des revenus escomptés et «planifiés» ne disparaissent pas parce que l’employeur a failli à ses obligations ou que le gouvernement a fait la vie trop belle aux entreprises. 

Pour faire du chemin sur la pub de Retraite Québec, avec les règles actuelles, un salarié peut contribuer à l’achat d’un vélo solide avec son employeur, mais le jour où il voudra l’enfourcher pour faire le tour de l’île de Madagascar — comme le gars de l’annonce — ou simplement le tour de son quartier, il peut avoir la mauvaise surprise de se retrouver avec une roue en moins ou sans dérailleur. 

Bye bye la planification! Des patrons continueront pour leur part de rouler carrosse. 

Pour éviter d’imposer une charge supplémentaire aux entreprises québécoises qu’il estime déjà lourdement taxées, le ministre des Finances, Éric Girard, refuse de créer, voire d’examiner la possibilité de créer un fonds de garantie de prestations de retraite, sur le modèle ontarien, comme le réclament le Parti québécois, la Fédération des retraités, et des associations de retraités dont celle de Groupe Capitales Médias.

Si au moins le gouvernement Legault proposait une solution valable et rassurante pour les retraités actuels et futurs. Mais non.

Le ministre Girard mise sur la création de régimes de retraite à prestations cibles qui pourront remplacer les régimes à prestations déterminées. Des organisations syndicales ont déjà indiqué que c’était une mauvaise solution, mais les employeurs seront contents. Leur cotisation sera fixe et la prestation que recevra le retraité ne sera pas garantie.

Depuis 2015, les employeurs québécois n’ont plus l’obligation de financer les déficits de solvabilité des régimes de retraite à prestations déterminées. M. Girard ne parle pas de revenir en arrière. C’est pourtant un avantage que n’ont pas les entreprises ontariennes. 

En 2017, lors d’une commission parlementaire visant à consolider le Régime de rentes du Québec, l’actuaire René Beaudry avait souligné que les entreprises ontariennes enviaient les entreprises québécoises. «[…] c’est 4 %, 5 %, 6 % de la masse salariale de plus qu’on paie en Ontario parce qu’on a à financer nos régimes à prestations déterminées en tenant compte de la solvabilité». 

Michel Lizée, économiste à la retraite des Services aux collectivités de l’Université du Québec à Montréal, rappelait pour sa part mardi, en entrevue à Radio-Canada, que les employeurs ontariens doivent se remettre à financer un régime de retraite si la solvabilité de celui-ci est inférieure à 85 %, et ce, afin d’éviter des réductions de rente de 25 à 35 % en cas de faillite. 

Il y a des pistes de solution à explorer. Mais pour cela, il faut avoir la volonté et le souci de protéger les retraités actuels et les futurs retraités. Leur promettre de belles maisons des aînés ne suffit pas.

Ne pas nuire à la compétitivité des entreprises est toujours l’argument utilisé pour ne pas améliorer les régimes de retraite.

L’ancien ministre des Finances, Carlos Leitão, y avait eu recours aussi en 2016 pour s’opposer à la bonification du Régime de rentes du Québec alors qu’Ottawa et les autres provinces s’entendaient pour améliorer le Régime de pensions du Canada. 

À force d’écouter un peu moins le patronat et davantage des experts comme Alban D’Amours, Luc Godbout, Bernard Morency et René Beaudry, Québec s’était ravisé et avait finalement accepté de hausser les contributions des employeurs et des salariés au RRQ afin que les revenus provenant de ce régime soient plus élevés dans l’avenir.

L’économie du Québec ne s’en porte pas plus mal pour autant. 

Les experts avaient aussi fait valoir au gouvernement libéral que le fardeau fiscal supérieur que devait assumer les entreprises québécoises était attribuable surtout à leur contribution au Fonds des services de santé pour aider au financement du système de soins de santé.

Il apparaît aussi un peu court d’attribuer l’écart de compétitivité des entreprises québécoises aux taxes sur les masses salariales. Même si Québec réduit ces taxes, ce n’est pas une garantie que les entreprises investiront plus dans la formation du personnel, l’achat d’équipement, l’automatisation et l’innovation afin d’accroître leur productivité. 

Comme membre d’un gouvernement qui se targue de ne pas écouter les «lobbys» et d’être près du «monde ordinaire», le ministre Girard manifeste bien peu d’empathie pour les milliers de retraités de Sears, de White Birch, de Groupe Capitales Médias et autre. 

Bien peu d’empressement aussi à éviter que d’autres employés actifs ou retraités connaissent un sort similaire au Québec. Le péquiste Sylvain Roy y voit un «mépris générationnel».

Il faudrait bien qu’une petite cloche intérieure sonne chez nos élus, pour paraphraser le message de Retraite Québec. «Ding ding! Dring dring! Coucou, coucou!». Jusqu’à maintenant, trop d’entre eux font l’autruche pour emprunter une autre image utilisée par l’organisme dans sa campagne pour inciter les Québécois à planifier leur retraite.

Chronique

Majoritaire et incontestable?

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault estime qu’une «nouvelle ère remplie de possibilités s’ouvre pour le réseau de l’éducation». La façon dont il a adopté son controversé projet de loi 40 sur la gouvernance scolaire annonce plutôt l’ère d’un gouvernement qui n’éprouve aucune gêne à tasser les députés des autres partis politiques, les élus scolaires et les maires pour imposer ses vues. Il est majoritaire et se croit incontestable.

Las des années d’arrogance et de mépris de la part des gouvernements libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard, bien des Québécois avaient savouré les paroles du nouveau premier ministre François Legault qui en octobre 2018 avait invité ses députés à faire preuve d’humilité et d’écoute.

Cet appel semble bien loin même si les caquistes sont au pouvoir depuis moins d’un an et demi.

Sous prétexte d’avancer, de remplir des promesses électorales ou d’écouter les Québécois — surtout ceux qui ont voté pour eux et les amis Facebook du premier ministre — ils n’hésitent pas à faire fi des chartes des droits et libertés ou à imposer leurs vues à d’autres élus. 

Certes, les caquistes demeurent populaires dans les sondages et ont gagné les dernières élections partielles. Mais lors du rendez-vous électoral de 2022, avoir coché toute la liste de promesses de la campagne de 2018 ne garantira pas une victoire automatique à la Coalition avenir Québec (CAQ) si la concrétisation de leurs engagements connaît des ratés et si les contestations judiciaires se multiplient dans divers dossiers.

Pour ne pas devenir leurs propres ennemis, les caquistes auraient intérêt à garder en tête les résultats d’une enquête menée par Claire Durand et André Blais de l’Université de Montréal, et dont Le Devoir faisait état en février 2019.

Selon Durand et Blais, les politiques et les idées de la formation menée par François Legault ont motivé 17 % des électeurs caquistes. La volonté de changement a motivé 55 % des électeurs caquistes et 8 % ont opté pour la CAQ parce que c’était «le moins pire parti».

Jeudi dernier à l’Assemblée nationale, François Legault a répété qu’il répondait à la «volonté des Québécois» en abolissant les élections scolaires et que son parti était le seul à s’être engagé sur cette voie.

Il a également soutenu que la fin des élections scolaires était l’enjeu principal du projet de loi 40.

C’est carrément trompeur.

Le projet de loi de plus de 300 articles adopté sous le bâillon va bien au-delà. Il prévoit notamment des dispositions sur la formation et les obligations des enseignants, sur le partage de ressources entre écoles privées et publiques, sur l’école de quartier. 

À la dernière minute, le ministre a même amendé son projet pour faire en sorte qu’un centre de services scolaires puisse exiger d’une municipalité la cession gratuite d’un immeuble, d’un terrain. 

Si le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, y voit une façon de «faciliter» la réalisation de projets d’agrandissement ou de construction d’établissements scolaires, l’Union des municipalités du Québec y voit plutôt une «expropriation déguisée».

Elle critique de plus que le gouvernement accorde à des gestionnaires non élus le pouvoir d’intervenir dans le champ fiscal des municipalités.

Ce n’est pas qu’aux villes que le gouvernement en a passé une petite vite. Pour éviter que des commissaires scolaires aient l’idée de contester sa loi devant les tribunaux, le ministre Roberge a décidé de les retirer de leur poste dès l’entrée en vigueur de son projet de loi plutôt que le 29 février comme prévu.

Si elle peut plus difficilement venir des anciens élus scolaires, une contestation est néanmoins toujours possible de la part des syndicats d’enseignants. 

Le gouvernement Legault aurait pu sans doute s’inspirer des écueils rencontrés par le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard qui après avoir aboli la gouvernance élue de leurs conseils scolaires, ont jugé préférable de la rétablir. Mais non, le ministre de l’Éducation est trop pressé. Il préfère imposer plutôt que convaincre.

La nouvelle législation est «un chaos annoncé», craint la députée péquiste Véronique Hivon. 

«L’ère nouvelle», pour emprunter les termes des caquistes, démarre en effet sur une bien mauvaise note.

Chronique

Environnement: confondre les sceptiques

CHRONIQUE / Difficile de ne pas être sceptique et de craindre un malin calcul politique lorsque le gouvernement Legault dit que 2020 sera l’année de l’environnement et qu’il en fera une priorité dans son prochain budget. Lui qui se fait un devoir de remplir ses engagements électoraux — qu’importent les coûts imprévus et les avis contraires d’experts — n’a rien promis en matière d’environnement en campagne électorale. Les sceptiques demandent à être confondus.

Si la conversion tardive et soudaine de l’équipe caquiste permet de verdir et de décarboniser le Québec, si sa façon de faire contribue à rallier les verts foncés et les verts pâles, à mobiliser les citoyens, les élus, les entreprises, les ministères, personne ne s’en plaindra.

Tant mieux si la popularité du gouvernement caquiste l’aide à soumettre des propositions audacieuses et exigeantes qui auraient été jugées trop risquées par un gouvernement minoritaire ou impopulaire.

Tant mieux également si les caquistes ne craignent pas d’indisposer leurs électeurs «qui n’avaient pas voté pour ça», en allant sur un terrain qu’ils n’avaient pas prévu aller.

La Coalition avenir Québec a parfois été accusée de miser sur la peur des gens dans ses politiques d’immigration. Elle pourrait cette fois exploiter la peur des impacts des changements climatiques (pluies torrentielles, incendies, sécheresse, vagues de chaleur, extinctions d’espèces, déstabilisation des calottes polaires) pour promouvoir de nouvelles technologies, de nouveaux modes de production, et provoquer des changements de consommation et de comportements.

Le gouvernement Legault, majoritaire, a les coudées franches s’il souhaite réellement faire sa marque en environnement et dans la lutte au réchauffement climatique.

Bien sûr, il faut attendre de lire ce qu’il y aura le 10 mars dans le prochain budget du ministre des Finances, Éric Girard, et ce que contiendra le plan d’électrification et de changements climatiques du ministre de l’Environnement, Benoît Charette.

Le journaliste de L’actualité, Alec Castonguay, raconte que François Legault aurait lancé en novembre un avertissement au co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois. «Si tu pensais gagner les prochaines élections en 2022 sur l’environnement, tu auras besoin d’un plan B, parce qu’on va occuper beaucoup de terrain».

Encore faut-il qu’il l’occupe de façon constructive et crédible.

Le gouvernement caquiste ne doit pas se faire uniquement racoleur pour récolter des votes supplémentaires aux élections de 2022.

Jeudi, le Mouvement québécois pour le climat, qui regroupe 34 groupes citoyens et organisations environnementales, syndicales, étudiantes et communautaires, a demandé au gouvernement d’inscrire dans le projet de loi 44 les cibles de réduction de GES fixées par la science, de l’accompagner d’un budget carbone et d’un mécanisme de reddition de comptes.

Dans une entrevue publiée jeudi dans Le Devoir, le ministre Benoît Charette indique que son gouvernement n’envisage pas de se doter d’une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre en phase avec les exigences de la science climatique pour l’horizon 2030. Il estime qu’un tel objectif sera irréaliste et qu’une transition trop radicale nuirait à l’économie québécoise.

Le gouvernement risque de faciliter la mobilisation des étudiants pour une grève entre le 30 mars et le 3 avril s’il se montre trop timide.

Certains rappelleront sûrement au premier ministre François Legault les paroles qu’il a prononcées dans son discours inaugural de novembre 2018 : «La survie de notre planète est en jeu. Je ne peux ignorer ce défi de l’urgence climatique et continuer de regarder mes deux fils dans les yeux».

Chronique

Santé mentale: ça coûte cher ne rien faire

CHRONIQUE / En santé mentale, ça coûte plus cher de ne rien faire que de donner à tous un accès aux traitements médicalement requis, dont la psychothérapie, soutient Alain Lesage, psychiatre, chercheur et professeur à l’Université de Montréal.

Si le premier ministre François Legault cherche un bon retour sur les investissements publics, son gouvernement aurait sans doute intérêt à consacrer plus de fonds en ce domaine pour mieux soutenir les personnes aux prises avec des troubles mentaux, de l’anxiété, la dépression ou des dépendances aux drogues ou à l’alcool.

Chercheur à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, M. Lesage estime que le Québec regagnerait sa mise en trois ans s’il décidait d’inclure la psychothérapie dans les soins de santé couverts avec la carte d’assurance-maladie.

Dans le cadre de la Semaine de prévention du suicide, on incite les gens à aller consulter et à parler de leurs troubles mentaux. Le message passe. La diminution du taux de suicide en est une illustration.

Devant la maladie mentale, les patients ne sont toutefois pas égaux au Québec. 

Aux portes tournantes et aux portes closes dont les médias font souvent état, s’ajoute une autre barrière, une autre difficulté. Les malades qui disposent de moyens financiers ou d’une assurance privée peuvent au besoin se tourner vers la psychothérapie. Les autres doivent trop souvent se contenter d’une médication même si la psychothérapie était aussi médicalement requise pour eux.

M. Lesage juge inacceptable que cette iniquité sociale perdure au Québec.

En entrevue téléphonique, il rappelle que les maladies mentales minent la vie et la performance des individus et des entreprises. Les prévenir et mieux les traiter permettraient de réduire le nombre de suicides, d’absences au travail, de problèmes physiques en plus de permettre à des parents de jouer pleinement leur rôle auprès de leurs enfants.

Le chercheur donne l’Australie en exemple. En 2017, 4 % de la population du pays a eu accès gratuitement à la psychothérapie. Le coût pour l’Australie : 800 millions $ par an. Au Québec, la facture pourrait être de 250 millions $. Une peanut, selon lui. 

M. Lesage est l’un des experts à avoir alimenté la réflexion du Commissaire à la santé et au bien-être, Robert Salois. En 2012, celui-ci invitait le gouvernement du Québec à évaluer différents modèles organisationnels pour donner accès à la psychothérapie à toute personne ayant un trouble mental requérant un tel service. 

Le commissaire admettait que le coût d’inclure un nouvel élément dans le panier de services publics pouvait rebuter. ll évaluait entre 400 et 500 millions $ la note annuelle, mais il faisait valoir que des interventions psychologiques pouvaient réduire de 20 à 30 % la facture de services médicaux.

Un collectif réclame depuis 2015 un accès accru à la psychothérapie. Québec avance, mais à petits pas. Et même si les gouvernements changent, la santé mentale a toujours droit qu’à une infime part de l’imposant budget de la Santé.

Le gouvernement Legault poursuit le travail amorcé par l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, qui avait lancé en 2018, en Chaudière-Appalaches, le premier projet pilote du Programme québécois de psychothérapie pour les troubles mentaux. Le programme est inspiré de celui en place en Grande-Bretagne.

Québec affiche maintenant d’importants surplus budgétaires. Le gouvernement doit présenter durant son mandat une nouvelle stratégie en prévention du suicide, de même qu’un plan d’action en santé mentale. La gratuité de la psychothérapie en fera-t-elle partie? À suivre. 

En attendant, l’Association québécoise de prévention du suicide inscrit toujours un meilleur accès à la psychothérapie dans les moyens pour prévenir les suicides. Elle demande aussi de renforcer les services d’hébergement de crise dans la communauté et d’assurer un suivi étroit de la personne qui a tenté de se suicider. 

L’association déplore de plus que ces services ne soient pas offerts de façon égale à tous les Québécois. Une iniquité de plus.

Ensemble, on peut prévenir le suicide. Si vous ou un de vos proches êtes en détresse, appelez sans frais au Québec le 1 866 APPELLE (277-3553).

Chronique

Le «bon» et les «méchants»

CHRONIQUE / Le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, a beau jouer la carte de l’innovation dans les négociations qu’il amorce avec les 550 000 employés de la santé, de l’éducation et de la fonction publique, il distribue les rôles de façon bien traditionnelle, comme le faisaient les «vieux partis». Pour lui le rôle du «bon» qui veut répondre aux priorités de la population, et pour les syndicats, ceux «des méchants» qui veulent s’emparer du coffre de l’État.

Rouge, bleu ou multicolore, qu’importe le parti au pouvoir, la stratégie du gouvernement est toujours la même pour se bâtir un rapport de force favorable dans la population au moment du renouvellement des conventions collectives dans le secteur public. 

Oui, je sais, les syndicats ont aussi leurs stratégies pour avoir la population de leur bord dans la partie de bras de fer qu’ils engagent avec le gouvernement.

Personnel épuisé, pénurie dans certains métiers ou professions, cadres trop nombreux, mauvais usage des fonds publics, services inadéquats, insuffisants, voire mettant en péril la santé et la sécurité du public, sont des thèmes récurrents en période de négociation.

Du côté gouvernemental, on retrouve à coup sûr la capacité de payer des Québécois et des Québécoises. Comme si les infirmières, préposés, les profs, les fonctionnaires ou les concierges syndiqués n’étaient pas aussi des Québécois et des Québécoises, des contribuables et des utilisateurs de services publics soucieux d’efficience et de bonne gestion des fonds publics. 

On présentera aussi les syndicats comme des organisations rigides, sourdes et réfractaires à toutes bonnes idées pour améliorer les services publics et répondre aux priorités des citoyens. On dit citoyens, mais il serait peut-être plus juste de parler d’électeurs susceptibles d’accorder un vote à son parti au prochain scrutin. 

C’est une première ronde de négociations entre le gouvernement Legault et les employés de l’État.

Étant donné que les caquistes aiment se distinguer des vieux partis, il est intéressant de suivre comment ils se démarquent en la matière. 

Au dépôt des offres patronales, le ministre Christian Dubé a publié une première lettre dans les médias en décembre. Lundi, il en a publié une seconde dans laquelle il défend la mise sur pied de trois forums (réussite éducative, hébergement de longue durée et soins à domicile, et santé globale et absentéisme), auxquels la majorité des grandes organisations syndicales ont refusé jusqu’à maintenant de participer.

Le ministre indique dans les deux messages que chaque 1 % d’augmentation représente 400 millions $ de plus chaque année dans le budget du Québec et que la rémunération globale du personnel de l’État accapare près de 60 % des dépenses de programmes. Il vante aussi la stabilité d’emploi.

Les prédécesseurs de M. Dubé utilisaient les mêmes arguments et recouraient aux mêmes gros chiffres. 

Cette fois, le gouvernement caquiste s’appose l’étiquette «novateur» dans la présente ronde parce qu’il ajoute trois forums au cadre habituel de négociation, mais aussi parce qu’il a choisi de prioriser deux corps d’emploi parmi les 400 présents dans les services publics — les préposés aux bénéficiaires et les enseignants des écoles primaires et secondaires — en plus de prévoir pour ces deux groupes des augmentations salariales supérieures aux autres.

En octobre, dans une entrevue au Soleil, Jean-Noël Grenier, un professeur au département des relations industrielles de l’Université Laval, s’était montré critique à l’égard de ces augmentations de salaire différenciées. 

Il indiquait qu’il fallait plus qu’une hausse salariale pour attirer et retenir du personnel dans certains domaines. Il notait de plus qu’en accordant des augmentations différenciées, Québec venait déconstruire une structure de rémunération que le gouvernement et ses partenaires ont mis des décennies à bâtir par des travaux sur les relativités salariales et l’équité salariale. 

Ce n’est donc pas seulement parce que des propositions «bousculent les habituelles façons de faire des syndicats qui préféreraient que nous donnions les mêmes augmentations à tous», comme l’écrit M. Dubé, que leur bien-fondé peut être mis en doute. 

Centralisation

Dans un texte paru récemment dans Le Devoir, le professeur Grenier se montre aussi critique des forums organisés par le président Dubé. «Présentée comme une innovation, la création de ces forums semble n’être qu’une étape de plus dans la volonté du Conseil du trésor d’exercer un contrôle centralisé sur les négociations des différents réseaux. Par la forme et l’organisation qu’il propose, le gouvernement semble déjà contrevenir à son propre cadre législatif qui encadre le droit de négocier dans les secteurs public et parapublic.» 

M. Grenier soutient également que les forums forcent la collaboration entre différentes organisations syndicales qui n’ont pas fait le choix de former un front commun.

Le point de vue du professeur vient donner un éclairage différent aux pourparlers qui animeront le débat public au cours des prochains mois.

La centralisation qui découle de la réforme Barrette est souvent montrée du doigt pour expliquer les difficultés qu’éprouve le réseau de la santé et des services sociaux, notamment en protection de la jeunesse. 

Il ne faudrait pas qu’une centralisation accrue des négociations au Conseil du Trésor vienne réduire le rôle de ceux qui ont une meilleure connaissance des besoins et des enjeux en éducation et en santé. 

Depuis qu’il est au pouvoir, le gouvernement Legault a pourtant expérimenté que faire fi de l’avis de ses partenaires pouvait s’avérer périlleux. Ce n’est pas non plus parce qu’un parti forme un gouvernement et que celui-ci demeure populaire dans les sondages qu’il trouve forcément seul toutes les bonnes réponses pour répondre aux défis à court, moyen et long terme du Québec.

Rappelons simplement que si le gouvernement Legault avait écouté ses partenaires avant de procéder à la réforme du PEQ (programme de l’expérience québécoise) ou avant de promettre des maternelles 4 ans partout alors que le Québec manque d’enseignants, il aurait pu éviter d’avoir l’air brouillon dans ces domaines.

Le président Dubé tient à des forums pour pouvoir répondre aux préoccupations de la population québécoise. Or, il faut un tableau d’ensemble pour y parvenir. Dans le cas du forum sur l’hébergement de longue durée et sur les soins à domicile, les syndicats représentant une majorité d’ infirmières et de travailleurs sociaux — FIQ-APTS — ne faisaient pas partie des invités. L’approche Dubé est perfectible.

Si Québec règle le problème de pénurie de préposés aux bénéficiaires et refuse de voir les difficultés des autres corps d’emploi, la population n’aura pas vraiment un accès accru à de meilleurs services. La même logique s’applique en éducation et dans la fonction publique. 

Toute négociation fait appel à l’art d’écouter et de faire des propositions et des compromis, rappelle le ministre Dubé dans sa dernière lettre. 

Un art que doit maîtriser chacune des parties autour de la table. 

Brigitte Breton

Chorale à vocation particulière [VIDÉO]

CHRONIQUE / Le trac, pour un choriste des Voix du Littoral, ce n’est pas seulement la peur de chanter faux, d’oublier des paroles ou de se retrouver devant des inconnus. C’est aussi la crainte d’être envahi par l’émotion, au point d’avoir le «motton», en chantant devant des personnes en fin de vie et leurs proches dans le salon de la Maison des soins palliatifs du Littoral, à Lévis.

«Notre chorale a une vocation particulière», explique le directeur des Voix du Littoral, Yves Patry, un professeur de musique retraité. En effet.

Le groupe participe aux activités de financement de la maison de soins palliatifs qui dessert le territoire de Lévis, Bellechasse, Lotbinière et Nouvelle-Beauce. De plus, une fois par mois, il se rassemble dans le salon de l’établissement pour chanter pour des malades et leur famille qui assistent tout probablement à un dernier concert ensemble.

L’émotion est à fleur de peau à chaque prestation.

Nathalie se souvient d’avoir fixé longtemps le plafond lorsqu’elle a réalisé sa première prestation à la maison de la rue Saint-Louis. «La première fois, on s’imprègne de l’atmosphère des lieux. Après, ça va.»

Après, la magie du chant et de la musique opère, selon la vingtaine de chanteurs rencontrée après une de leurs répétitions, un mercredi de janvier.

Ils sont de Lévis, de Québec (secteur Cap-Rouge), de Saint-Vallier, de Saint-Michel. Âgés de 53 à 81 ans, certains sont des employés ou des bénévoles de la maison de soins palliatifs. D’autres ont connu la chorale lors du séjour d’un proche à cet endroit.

«La musique a le pouvoir de rendre heureux», dit Sylvie. «Elle a un effet thérapeutique», ajoute Yves Patry. Elle apaise, elle agit comme un baume, elle rappelle de bons moments. «Il y a de la vie lorsqu’on chante», signale la directrice de la maison, Guylaine Parent.

Il arrive que les choristes chantent dans un salon vide si les malades n’ont pas le goût ou l’énergie de se déplacer. 

Certains laisseront toutefois la porte de leur chambre ouverte pour pouvoir entendre les chanteurs accompagnés à la guitare par le directeur Patry.

Parfois, des lits auront été déplacés au salon. 

Mercredi soir, Nathalie Duchaine et sa frêle maman, Geneviève Beauvais, composaient l’auditoire. Mme Beauvais adore le chant. La Lévisienne, qui réside à la maison des soins palliatifs depuis trois semaines, souligne fièrement avoir fait partie de quatre ensembles vocaux. 

Uniquement pour elle, Luc Juneau a interprété À vous jusqu’à la fin du monde, de Julien Clerc. Mme Beauvais était tout sourire et manifestait son appréciation. Sa fille a dû quant à elle essuyer des larmes quelques fois. «Les mots prennent tout leur sens dans les circonstances», dit-elle.

Ce n’est jamais facile d’accepter d’être un jour privé d’une personne chère. «Il faut apprendre à vivre sans parents». Mme Duchaine salue la générosité des membres des Voix du Littoral. 

Ceux-ci vous diront que c’est du donnant-donnant. «C’est un cadeau qu’on leur fait et c’est un cadeau que l’on se fait», résume M. Patry. 

Plusieurs choristes témoignent qu’ils retirent beaucoup personnellement à chanter devant ce «public» particulier. 

«La communication est superbe, empreinte de sérénité», affirme Thérèse Mathieu. «Nous sommes privilégiés». 

Mary-Line y trouve une dimension spirituelle. Pascal, une source d’énergie. Chanter dans un tel environnement permet de saisir toute la fragilité de la vie, selon Carole. 

Les chanteurs sont témoins de scènes touchantes. Ils se retrouvent souvent devant des malades calmes et sereins qui consolent leurs proches non encore résignés à l’approche de la mort. 

Les choristes semblent avoir tous en tête le souvenir d’un malade. Un évoquera ce jeune homme de 28 ans, l’autre cette brillante ingénieure de 40 ans. Un autre, la patiente qui a tellement apprécié la chorale qu’elle a réservé ses services pour ses funérailles. 

Plus d’un a conservé l’image de cet homme aveugle et seul qui avait accueilli les choristes autour de son lit, dans sa chambre. Il avait réclamé la chanson Mille après mille, de Willie Lamothe. «Un jour quand mes voyages auront pris fin

Et qu’au fond de moi j’aurai trouvé

Cette paix dont je sentais le besoin

À ce moment je pourrai m’arrêter.»

L’homme est décédé deux jours plus tard.

Quel est le répertoire retenu par une chorale dédiée à une maison de soins palliatifs?

Des chansons de Zaz, d’Harmonium, de Richard Desjardins, de Daniel Lavoie, d’Anne Sylvestre, de Jacques Michel, de Claude Gauthier, de Georges Moustaki, de Julien Clerc, de Gilles Vigneault.

Le groupe ne s’empêche pas de livrer des textes qui pourraient paraître sombres ou mélancoliques. Pascal, qui est aussi infirmier à la maison, observe que même si certaines chansons sont tristes, les malades les aiment et veulent les entendre.

Même si c’est la dernière fois.

Chronique

De l’aide pour mieux vivre

CHRONIQUE / Le suicide n’est pas une option pour les personnes souffrant de maladie mentale. Pas plus que l’aide médicale à mourir, selon Georgia Vrakas, psychologue et psychoéducatrice en rémission d’une dépression majeure récurrente depuis 20 ans.

Mme Vrakas se sent directement et doublement interpellée par le débat mal engagé la semaine dernière sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladie mentale.

Elle connaît le sujet en théorie. Elle détient un Ph.D et est professeure agrégée au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Centre universitaire de Québec, ainsi que chercheuse en santé mentale et en prévention du suicide. 

Elle connaît aussi le sujet en pratique et dans son être pour vivre avec la maladie mentale depuis l’âge de 23 ans, moment de son premier épisode dépressif.

La femme qui réside à Québec a maintenant 43 ans. La dernière année a été marquée par un autre épisode dépressif et un congé de maladie. 

Dans une lettre transmise au Soleil que nous publions dans la section Opinions, Mme Vrakas, dit souhaiter ne pas avoir le «choix» de l’aide médicale à mourir lorsque la maladie frappera de nouveau. 

«Nous avons besoin d’outils pour nous aider à mieux vivre et se rétablir plutôt que d’outils pour nous aider à mourir», plaide-t-elle.

En entrevue, elle explique que l’aide médicale à mourir n’est pas une option valable. «Lorsque tu es malade, la souffrance prend toute la place. Tu veux juste que ça arrête.»

Elle rappelle qu’on répète dans des campagnes de prévention contre le suicide que «le suicide n’est jamais une option». En laissant entendre que la mort provoquée par l’aide médicale à mourir pourrait devenir une option, on vient brouiller le message. 

Mme Vrakas estime qu’avant de penser à élargir l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de maladie mentale, il faut d’abord leur offrir des services pour se soigner et mener plus de recherche en psychiatrie.

Elle note que parfois, les malades n’ont même pas accès au minimum, soit un médecin famille. Il y a aussi l’accès à la psychothérapie qui fait défaut. Mme Vrakas souligne par ailleurs qu’il existe de bons services dans des organismes communautaires, mais encore là, faut-il que les personnes sachent où et à qui s’adresser. Encore faut-il aussi que les personnes malades osent demander de l’aide et consulter. Il y a encore de la stigmatisation autour de la maladie mentale. 

La psy est bien placée pour le savoir. Elle admet que ce n’est que l’an dernier qu’elle est allée chercher de l’aide «pour de vrai». Elle se réjouit d’avoir obtenu de bons services à Québec.

Ce n’est aussi qu’en novembre qu’elle a osé publiquement — dans une lettre ouverte — se présenter comme une psychologue-chercheuse ayant utilisé des services qui ont été essentiels à sa survie et à sa vie. Avant, elle craignait de croiser des étudiants ou des patients si elle se rendait à des ateliers d’autogestion de la dépression. Elle avait le syndrome du cordonnier mal chaussé.

«Ce que nous voulons, c’est qu’on nous aide à vivre, pas à mourir», écrivent aussi de leur côté Luc Vigneault, de Québec, et 40 signataires d’une lettre que nous publions également dans Le Soleil de mardi.

«[...] nous sommes les mieux placés pour savoir combien on peut souffrir pendant certaines périodes. Nous savons combien cette souffrance peut mener au désespoir, comment elle nous prive de notre liberté, lorsque la maladie prend toute la place et qu’elle nous prive de notre capacité de prendre des décisions éclairées. Dans de telles périodes, on en arrive à voir le suicide comme la seule façon de mettre fin à la souffrance. Mais justement, ce ne sont que des périodes», soutiennent les signataires.

Tant eux que Mme Vrakas parlent d’espoir. Un espoir qu’il ne faut pas réduire à zéro en agissant comme si souffrir d’une maladie mentale et souffrir d’un cancer en phase terminale était la même chose.

Au cours de sa pratique de psychologue, Mme Vrakas a vu des patients dans des périodes très sombres trouver une raison de rester en vie, de se lever le matin pour continuer de vivre. «Il y a toujours de l’espoir», selon elle. 

Lorsque le Québec a amorcé le débat sur l’aide médicale à mourir, il est apparu essentiel que le choix du malade de devancer sa mort repose sur une décision éclairée et raisonnable. La même condition s’imposera pour les personnes atteintes de maladie mentale. 

La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a pris une sage décision en faisant marche arrière et en prenant le temps de mieux documenter s’il est opportun, et si oui à quelles conditions et selon quels critères, d’étendre l’aide médicale à mourir aux individus souffrant de maladie mentale sévère. 

«Nous nous donnons une pause», a-t-elle dit lundi.

Une pause bienvenue qui doit permettre de mener une réflexion large et rigoureuse comme celle que le Québec a su réaliser pour répondre à des malades physiques qui réclamaient de mourir dans la dignité. 

Brigitte Breton

Trop jeune pour voir mourir maman?

CHRONIQUE / L’âge ne devrait jamais être un critère pour empêcher un jeune qui le désire d’assister à la mort d’un parent qui a demandé l’aide médicale à mourir et qui souhaite sa présence à ses côtés. Josée Masson, fondatrice et directrice de Deuil-Jeunesse, en a la profonde conviction.

Selon la travailleuse sociale, la mise à l’écart d’un jeune d’un important moment de l’histoire de sa famille peut être plus marquante, plus traumatisante pour lui. «Ce qu’on ne sait pas, s’invente», prévient-elle en entrevue.

«Si on exclut l’enfant, si on ne lui explique pas ce qu’est l’aide médicale à mourir (AMM), il pourra imaginer qu’un médecin va tuer son papa, lui couper la tête, qu’il va vomir son cœur, qu’il y aura du sang partout. Comme dans un film».

Ce que peut imaginer un enfant peut engendrer plus de séquelles que d’être témoin d’une AMM dans le réel, entouré de gens aimés qui le prendront dans leurs bras, le berceront et essuieront ses larmes, soutient Mme Masson.

Elle promet de mener une bataille si des hôpitaux décident que les moins de 14 ans n’ont pas leur place au chevet d’un proche malade qui a décidé de recourir à l’aide médicale à mourir.

Elle est déjà aux aguets. Elle a écrit une lettre à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal pour l’inviter à reconsidérer sa décision d’exclure systématiquement la présence des jeunes de moins de 14 ans lors de l’administration d’une AMM.

Mme Masson veut éviter un retour aux années 60 où les enfants ne pouvaient visiter un proche hospitalisé aux soins intensifs. Elle comprend que certains professionnels peuvent craindre que des jeunes puissent déranger le déroulement des soins. Elle croit cependant possible de prévoir un plan B. «Ce n’est pas parce qu’on craint qu’on doit exclure».

Alain Naud, un médecin du Centre hospitalier universitaire de Québec qui dispense l’AMM, partage son point de vue et interpelle également par lettre les médecins de Sacré-Cœur.

«Votre choix d’exclure d’emblée tous ces jeunes ne repose sur aucune considération médicale, morale, éthique ou clinique. Aucune donnée probante ne supporte cette décision qui n’est certainement pas de nature à éviter les traumatismes et les deuils pathologiques chez les enfants. Bien au contraire», écrit-il.

«Évidemment, personne ne peut être forcé d’assister à une AMM. Mais personne ne devrait être exclu d’emblée, et certainement pas sur le seul critère de l’âge», ajoute le Dr Naud.

Josée Masson explique qu’une partie de son travail consiste à réparer des enfants — des petits et des grands — brisés par des «maladresses d’amour», commises par des adultes qui ont voulu les garder dans la ouate, les protéger en ne disant pas la vérité sur la gravité d’une maladie, en embellissant la mort d’un proche, en faussant l’histoire familiale.

«En mangeant avec nous, les enfants peuvent nous voir nous étouffer. Ils peuvent nous voir mourir dans un accident d’auto alors qu’ils seront sur le siège arrière, impuissants». Ce qui lui fait dire que si des parents veulent éviter à tout prix que leurs enfants soient témoins de leur mort, il faudra qu’ils les enferment dans une chambre.

Deuil-Jeunesse, établi à Québec, se décrit comme un organisme d’interventions professionnelles qui vient en aide aux jeunes et aux familles qui vivent la maladie grave, la disparition ou la mort d’un proche ou des pertes liées à la séparation parentale, l’abandon ou l’adoption. Il compte 27 intervenants à travers le Québec.

L’organisme mise sur la vérité. «On aime nos enfants et on ne les veut pas souffrants. Mais, la mort c’est la mort. Tant qu’on va agir comme si elle n’existait pas, on va avoir de la misère», note la directrice qui préconise de dire les «vraies choses» aux enfants.

L’aide médicale à mourir est une nouvelle réalité depuis quatre ans. Elle s’ajoute aux morts subites, aux homicides, aux accidents mortels et aux suicides auxquels sont confrontés de jeunes enfants et des adolescents.

Une mère, un grand-père, une marraine peuvent souhaiter que le petit Simon et l’ado Clara soient auprès d’eux pour les derniers moments de leur vie.

Pour Josée Masson, ce «deuil planifié» peut s’avérer d’une richesse extraordinaire pour l’enfant. Bien sûr c’est une épreuve et c’est douloureux pour lui. Il ne sera pas moins triste. Mais il pourra dire un vrai «bye» à l’être aimé et «emmagasiner des non-regrets».

Dans sa pratique, la travailleuse sociale en a entendu des enfants regretter et se culpabiliser d’avoir quitté le chevet d’un être cher aux soins palliatifs, pour aller se chercher un chocolat chaud. Pendant ce temps, leur maman ou leur papa est mort. Ils n’ont pu prononcer un dernier «je t’aime».

Selon l’experte, c’est à l’enfant de décider s’il accepte ou non l’invitation bien particulière formulée par le proche en fin de vie. Et aux adultes de bien expliquer les choses, de bien les accompagner.

Elle a déjà prévenu que «ce qu’on ne sait pas s’invente». Mais ce n’est pas tout.

Inutile rivalité

Plusieurs personnes dont un proche a reçu l’AMM témoignent d’un sentiment de plénitude. Mme Masson craint que des enfants se sentent privés d’un beau et intense moment familial s’ils sont tenus à l’écart, hors de l’hôpital ou dans le corridor. «C’était un beau moment, mais pas pour toi. On t’a fait garder».

Un coup dur pour l’estime de soi de certains. Un sentiment d’exclusion qui peut perdurer et alimenter la rivalité entre membres d’une même famille.

Imaginez. Deux ans séparent deux frères. Celui de 14 ans pourra se coller auprès de sa mère en fin de vie, mais pas celui de 12 ans. «Dans 40 ans, après trois verres de vin de trop, un dira à l’autre : tu as eu la chance d’être là, pas moi».

Par ailleurs, n’est-il pas cruel pour un enfant d’entendre un parent lui annoncer qu’il veut devancer sa mort en recourant à l’AMM?

La travailleuse sociale précise que la mort dans ce cas est déjà annoncée puisque la demande d’aide à mourir du parent est autorisée. «Faut que l’enfant sache qu’il n’y a pas de possibilité de guérison et que son parent mourra pareil. Il a décidé de mourir sereinement avec toute sa tête, son corps, en compagnie de lui et d’autres personnes». L’autre scénario possible : papa, maman ou la mamie adorée meurt lorsque l’enfant n’est pas là, lorsqu’il dort la nuit.

C’est toujours déchirant de parler de la mort, surtout avec des enfants. Mme Masson ajoute qu’il est aussi déchirant de voir dépérir et souffrir quelqu’un qu’on aime. C’est déchirant et épuisant.

Elle croit que le parent qui opte pour l’AMM peut expliquer les critères d’éligibilité à l’enfant. Elle suggère de montrer des photos des seringues, de préciser doucement chaque étape de l’intervention, de lui souligner qu’il n’y aura pas de grand cri, à peine un dernier souffle, que le tout se déroulera dans le calme.

Si l’enfant a été invité et choisi d’être présent, il peut vivre ce moment à sa façon, conseille-t-on chez Deuil-Jeunesse. Le jeune peut se tenir loin du lit. Il peut prendre la main de celui ou de celle qui vit ses derniers moments. Il peut tout regarder ou fermer les yeux. Il peut même sortir de la chambre s’il change d’avis au dernier moment.

À l’inverse, rapporte Mme Masson, un enfant dont la présence est souhaitée peut décider de rester à l’écart dans un corridor ou à la maison. Il faut prévoir un accompagnement et respecter son choix. Ce sera le sien et non celui d’un adulte qu’il devra porter toute sa vie.

Dans une même famille, un enfant pourra donc décider d’être présent et un autre non.

Parler de la mort à l’école

C’est après avoir reçu un appel d’une école désemparée que Mme Masson a réalisé que Deuil-Jeunesse devait ajuster ses interventions et ses conférences pour y inclure l’AMM.

Un élève avait éclaté en sanglots dans une classe parce qu’il savait que c’était l’heure prévue du décès de son grand-papa. Il n’avait pas été invité. Il était inconsolable et le personnel de l’école ignorait comment agir. Mme Masson rapporte aussi qu’un enfant qui a assisté à une AMM s’est fait dire de ne pas parler de son expérience à l’école, sous prétexte qu’il y avait déjà assez d’anxiété chez les jeunes. Ils sont tenaces les tabous entourant la mort.

Depuis que l’aide médicale à mourir est permise, la travailleuse sociale assure n’avoir rencontré aucun enfant qui a regretté d’avoir assisté au décès d’un proche de cette façon. «Les jeunes éprouvent bien sûr une grande tristesse, mais aussi une grande sérénité».

La vie continue.

Chronique

Appel à la «boss des pdg»

CHRONIQUE / À quand une mesure disciplinaire pour les dirigeants qui laissent perdurer une situation intenable dans un hôpital, un CHSLD ou tout autre établissement de santé ou de services sociaux? Nancy Bédard, la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) attend un geste concret de la part de la «boss des pdg», la ministre Danielle McCann.

Par la voix de son attaché de presse, la ministre de la Santé a affirmé en début de semaine que l’omertà est inacceptable et que c’est terminé dans le réseau de la santé. 

La chef syndicale en doute.

La ministre a tenu des propos similaires l’automne dernier. Et pourtant, des employés du réseau sont menacés de représailles s’ils parlent ou ils sont carrément suspendus sans solde quelques semaines — comme ce fut le cas pour deux employés de l’Estrie en décembre — s’ils font part sur les réseaux sociaux de leurs conditions de travail difficiles.

Qui plus est, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent (une ancienne présidente de la FIQ), a jugé nécessaire en décembre de faire un appel à Québec afin que les intervenantes de la DPJ puissent participer aux travaux de sa commission sans craindre des représailles de leurs gestionnaires. 

Pour Nancy Bédard, c’est bien là une preuve que l’omertà dans le réseau de la santé et des services sociaux n’est pas une «lubie syndicale, une mode ou un conflit de générations». 

La présidente de la FIQ souhaite que les engagements de la ministre McCann soient plus que des «stratégies de communication populistes». «La ministre doit transmettre des missives, des directives claires, réglementer». Mme Bédard prône aussi de ramener la gestion près du terrain.

En 30 ans de carrière comme infirmière, Mme Bédard en a vu des missives de ministre affichées sur les babillards. Elle retient que c’était efficace pour rappeler au directeur, au conseil d’administration, aux chefs de département, aux représentants syndicaux et aux employés leur mission.

La syndicaliste affirme que ses membres, mais aussi les autres employés du réseau, n’ont pas étudié pour servir les intérêts du gouvernement et des dirigeants qui ne veulent pas que leur réputation ou celle de leur établissement soit écorchée par un cri du cœur d’un employé épuisé et inquiet sur Facebook.

La qualité et la sécurité des soins devraient, selon elle, être plus importantes que la réputation d’un cadre ou d’un hôpital. Personne ne la contredira.

Mme Bédard soutient qu’une infirmière ou un infirmier qui en vient à lancer un appel à l’aide sur les réseaux sociaux, a la plupart du temps tendu bien d’autres perches avant d’en arriver là. «Il en a parlé au chef d’unité, de département, au directeur des soins infirmiers, à son syndicat qui s’est tourné vers la direction des ressources humaines.»

«Si pendant des mois tu te fais dire que “c’est de même et qu’il n’a rien à faire”, tu dénonces pour faire bouger des choses parce que tu n’as rien à perdre.» Mettre en jeu son permis de pratique et la sécurité des malades, ou s’exposer à une suspension? Dilemme intenable. 

Quand survient un «déversement» sur la place publique, Mme Bédard croit que la ministre McCann devrait demander aux gestionnaires depuis combien de temps le dossier traîne et pourquoi il n’est pas réglé?

Elle dénonce aussi que des établissements fassent signer à leurs employés, un engagement de confidentialité, à la sécurité de l’information et au maintien d’un sain climat de travail. Ce document s’avère selon elle superflu pour les employés membres d’un ordre professionnel. Elle y voit une façon insidieuse et malhonnête de rendre le personnel muet. 

Ce mutisme n’est pas sans risque. 

Quand des situations critiques sont portées à l’attention du public, la réaction est souvent de dire qu’il s’agit d’un événement isolé. «On connaît la cassette».

L’accumulation de «cas isolés» est inquiétante. «Est-ce qu’on attend qu’une autre patiente reste une heure trente par terre parce que l’infirmière doit s’occuper de 100 patients dispersés sur trois étages? Est-ce qu’on attend un autre cas épouvantable comme la mort d’une enfant à Granby?»

Certains diront que les chefs syndicaux radotent, chialent toujours et charrient. 

Force est de constater que le ras-le-bol exprimé par un ou des employés dans les médias traditionnels ou autres est souvent une bonne façon d’ébranler la machine et de l’activer afin de trouver des solutions qui permettront de soigner les patients en toute sécurité et dignité. 

Dans une décision rendue la semaine dernière et concernant la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et le petit frère de la victime de Granby, le juge Mario Gervais, souligne le rôle positif des médias.

Le juge de la Cour du Québec, qui a formulé un blâme à la DPJ, fait valoir que si par hypothèse, l’affaire à l’étude avait été sous l’œil attentif de la population, essentiellement par le biais des médias, son traitement n’aurait pas été aussi déficient.

Il constate un «seuil élevé de tolérance au risque de la part de la Directrice, voire du CIUSSS de l’Estrie-CHUS ou des autorités gouvernementales qui ont longtemps refusé d’octroyer à la Directrice les fonds requis pour exercer sa mission». 

La présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, Andrée Poirier, rappelait la semaine dernière que cela fait des années que les intervenants sociaux dénoncent le manque de moyens et réclament des investissements pour accomplir leur travail.

Il aurait été sage de les écouter avant que des enfants souffrent et meurent.