Boudin et petites framboises

CHRONIQUE / Je roule avec le panier dans un supermarché. Stop ! Du boudin… J’adore le boudin, mais je suis estomaquée, car le prix est de 9,61 $ pour deux morceaux. Je capote. Ma mère me suit pas très loin derrière… Sans donner d’indice sur mon ahurissement total, silencieuse, je lui montre le paquet. Elle avait les yeux ronds comme des billes. « Voyons donc ! Dans mon temps, c’était considéré comme un repas de pauvre. » Elle fait non de la tête en replaçant rapidement le précieux boudin sur la tablette. Un autre client, plus riche, s’en prévaudra !

Un 50 $ qui ne vaut pas cher

Chaque fois que je vais, comme le dit l’expression québécoise, faire l’épicerie, en considérant les prix des articles comme le fromage, la viande et les poissons, je déclare que certains ne mangent pas à leur faim. Sans être actuaire ou comptable, je ne peux me prononcer scientifiquement, et avec certitude, sur l’augmentation ou non des prix des aliments versus les salaires. Or, peu importe le supermarché, je suis toujours en déconfiture devant les prix et devant les augmentations. Avec 50 $, en surveillant les rabais, le client a un pain, du lait, des légumes, quelques fruits, quelques boîtes de conserve et deux ou trois pièces de viande. Et bien sûr, il doit payer les sacs ! 

Un passé bel et bien révolu

Sur ma page Facebook, quelque 130 personnes de tous les âges se sont prononcées nostalgiquement sur les prix du passé. « En 1967, j’avais 12 ans et je partais avec ma petite brouette pour aller acheter un 50 livres de patates chez J.-Léon Roy. Le prix était de 99 cents. Avec la cent qui restait, je la mettais dans une machine et j’avais une grosse boule de gomme », a confié Laval. « Dans mon temps, il y avait des petits sacs de chips à une cenne, le smoked meat coûtait 0,35 $ et pour 0,45 $, on avait deux hot-dogs steamés, une liqueur et une frite. Il ne faut pas oublier les cornets à deux boules pour 5 cennes », a commenté Pierre Bourdon, ancien chef de nouvelles du Quotidien.

De si bons bonbons !

Les témoignages sont des chiffres. Or, ceux qui ont écrit des mots ont surtout commenté au sujet des bonbons. Comme j’étais une adepte des friandises de toutes les formes et de toutes les couleurs, je me souviens à coup sûr des prix. En 1975, au dépanneur derrière chez moi, notre père nous donnait 25 sous pour s’y rendre. Nous étions riches et revenions avec des petits sacs bruns remplis à ras bord. « En 1965, avec une piasse en papier, on avait un “trailer” de bonbons », a imagé Lyne. « Avec 25 sous, nous achetions un chips, un chocolat et une liqueur », ont raconté Linda et Line. 

Salaires et framboises

Ainsi, si je me base sur les petites framboises rouges pour effectuer mon calcul et que je me fie sur l’année 1975, je peux confirmer ce qui suit. Avec une famille de sept personnes, mon père, cette année-là, gagnait 254 $ par semaine. Pour le même emploi aujourd’hui, au même endroit, c’est environ 800 $. Ce n’est pas tout à fait quatre fois plus. Revenons aux petites framboises rouges. Jadis, je payais 1 sou pour deux framboises et aujourd’hui, elles coûtent 5 sous chacune, plus 15 % de taxes. C’est donc dire qu’en 1975, avec 1 $, en papier j’insiste, j’aurai eu 200 petites framboises rouges qui collaient sur les dents. Aujourd’hui, j’en ai 17, car il faut inclure les taxes. C’est près de douze fois moins avec un salaire qui n’a pas tout à fait quadruplé. 

Un bien triste scénario

Imaginons une femme monoparentale qui a deux enfants et qui travaille au salaire minimum. Avec ses allocations familiales, elle gagne 2200 $ par mois. Après avoir payé le logement, les factures, les mensualités et l’essence, il lui reste à peine 100 $ par semaine pour l’épicerie et les extras. Elle doit donc, comme plusieurs Québécois moins fortunés, oublier le boudin et les petites framboises rouges.