Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Danse à la ville</em>, Pierre-Auguste Renoir, 1883
<em>Danse à la ville</em>, Pierre-Auguste Renoir, 1883

Le câlin, cet interdit

CHRONIQUE / Il y a de ces personnes dont le câlin te traverse les os et s’accroche à ta chair.

Qui ont le câlin comme une rose, qui te transperce la peau à coup d’épines d’amour.

Dont le câlin arrête le temps et te chatouille un peu le dos. Où tu peux sentir – mais véritablement sentir – l’affection qu’elles te portent.

Il y a de ces personnes qui ont le geste doux et vrai.

Mais qui, aujourd’hui, ne peuvent plus s’approcher.

Ces étreintes surnaturelles, ces moments de magie, d’un ange à l’autre, me manquent.

«La tendresse a des secondes qui battent plus lentement que les autres.» (Gros-Câlin, Romain Gary, 1974)

***

Il me semble que le câlin est un autre langage, qui montre sans mots. Qui chuchote sans son.

«On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.» (Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, 1943)

Le câlin est le récit d’une relation. Donné au moment du «au revoir» : l’amitié est là. 

Ou alors, pour d’autres, cette étreinte est leur manière de dire «bonjour». 

Un «bonjour» aujourd’hui interdit, déconseillé.

Autour de moi, on est solidaires, on suit les règles. 

Mais on souffre.

On pâtit du manque de l’«invisible pour les yeux». On souffre des liens coupés.

Interdire les câlins, c’est un peu interdire l’humanité.

Nous sommes des junkies en sevrage. Des aventuriers en quête de douceur. Dans un monde où prendre une personne dans ses bras tient du délit.

Un monde où les poignées de mains sont dangereuses : une proximité sournoise.

***

En cette ère d’enlacements rarissimes, de torse à torse proscrit, réinventons l’affection.

Il faut que chaque respiration, chaque soulèvement de thorax, soit un câlin à soi-même, un petit velours de bien-être.

Si nos amis ne peuvent pas nous le montrer, se le dire, nous, qu’on s’aime.

Pour que notre mère reste debout, forte et en santé, lui montrer la grandeur de notre lien affectif par un poème, une carte. 

Un câlin écrit.

Trouvons des morceaux d’amour ailleurs que dans les bras.