Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>La Joconde</em>, ou <em>Portrait de Mona Lisa</em>, Léonard de Vinci, 1503-1506 ou 1513-1516-1519
<em>La Joconde</em>, ou <em>Portrait de Mona Lisa</em>, Léonard de Vinci, 1503-1506 ou 1513-1516-1519

La beauté des visages

CHRONIQUE / Pendant ma pause de Facebook, j’ai été plus vivante.

J’ai senti l’air entre les choses, entre les gens ; il n’y avait plus d’engourdissement.

La pression-plexus ne me serrait plus à mesure que défilait le mur; j’ai pu me retrouver. Moi, mes décisions à la minute, mes envies, ce que j’aime, n’aime pas.

Aime :

  • Les chevaliers
  • Me perdre
  • Les cuillères
  • Flatter le nez des chats
  • Écraser les croissants

N’aime pas :

  • La musique en sourdine
  • Les os qui craquent
  • Avoir trop de choix
  • La sensation d'un cheveu sur ma peau

Une disparition de ce monde invisible permet une plongée en soi.

***

Pendant mon absence de Facebook, j’ai retrouvé cette tendresse qui me fait.

En méditation, j’imaginais un soleil non-caniculaire. Je me suis débarassée de la poussière sur mes poumons.

Puis - le temps.

Il y en avait plus entre les choses. C’était une mer, plutôt qu’une tempête, où rien n’arrête et tout s’enchaîne.

Aller sur Facebook par temps perdu, ce n’est pas s'arrêter; ce n’est pas une vraie pause.

Quand j’avais un trou de temps, j’allais cliquer.

Mes doigts obéissaient machinalement à un mouvement. Comme si mes mains pensaient par elles-mêmes, comme si elles ne m’appartenaient plus.

Facebook, c’est la cigarette qui meuble le vide.

« Je discernai avant toute chose ma propre main aux doigts écartés qui se mouvait là toute seule, un peu comme un animal aquatique, et explorait le sol. Je la regardai presque, je m’en souviens encore, avec curiosité; j’avais presque le sentiment qu’elle connaissait des choses que je ne lui avais pas apprises, de même qu’elle tâtonnait là en bas, autonome, avec des mouvements que je n’avais jamais observés chez elle. » (Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge, 1910)

Maintenant, je regarde doucement mes mains et prend soin d’elles.

***

Depuis mon absence de Facebook, j’ai lu Philippe Djian, peinturé, fabriqué un bracelet.

Loin de ce monde de masques et de mascarades, j’étais plus attentive aux visages.

« Je n’avais par exemple jamais pris conscience du grand nombre de visages qui existent. Il y a une foule de gens, mais beaucoup plus de visages encore, car chaque individu en a plusieurs. Il y a des gens qui portent un visage pendant des années, et naturellement il s’use, il se salit, il se casse aux plis, il prend du jeu, comme des gants que l’on a portés en voyage. Mais on peut se demander, il est vrai, puisqu’ils ont plusieurs visages, ce qu’ils peuvent faire des autres. Ils les gardent en réserve. Ce sont leurs enfants qui les porteront. » (Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge)

Cette semaine, une vieille dame m’a souri, dans la rue.

Voilà le plus vrai des visages.