De Louis Hémon à Charles de Gaulle

CHRONIQUE / En lisant les critiques sur Aria de Laine, le dernier livre publié autour du célèbre roman de Louis Hémon, et en recevant Charles de Gaulle, une certaine idée du Québec, livre célébrant le 50e anniversaire de la mémorable visite du général, j’ai naturellement fait le rapprochement de deux événements historiques. Le premier remonte à la publication posthume de Maria Chapdelaine, en 1916. Le deuxième correspond au « Vive le Québec... libre ! » lancé, 60 ans plus tard, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, par le président de la France dans le cadre d’Expo 67.

Aria de Laine est la façon la plus originale imaginée par une jeune artiste visuelle et musicienne, dont les parents sont originaires du Lac-Saint-Jean, de prendre le relais et ramener ainsi Maria Chapdelaine dans l’actualité, comme à chaque année ou presque, depuis le lancement, en 1974, de L’aventure Louis Hémon, une biographie qui couvre près de 400 pages. Celle qui camoufle son nom dans le pseudonyme Meb parvient en découpant et en caviardant le récit publié à des millions d’exemplaires dans une multitude de langues à en tirer un poème issu davantage, peut-on en déduire, d’une manipulation des mots utilisés par Louis Hémon qu’à une nouvelle forme de littérature.

Gilbert Lévesque

Le rapprochement s’intensifie quand j’apprends que le Montréalais Gilbert Lévesque, qui fut président du Musée Louis-Hémon de 1980 à 1986, a activement participé à la rédaction du livre sur de Gaulle signé par Alain Ripaux. Après le rayonnement planétaire de Maria Chapdelaine et son message sur les vertus du terroir, un thème qui a servi de propagande au gouvernement pour favoriser la colonisation de l’Abitibi dans les années 1930, le général de Gaulle a profité de l’occasion pour réajuster le tir et soutenir l’orientation du Québec et de sa métropole vers le modernisme. Il a peut-être voulu aussi combler ce choix de Louis Hémon d’avoir complètement ignoré, dans son roman, l’industrialisation naissante du Saguenay-Lac-Saint-Jean dont il était pourtant fort conscient puisqu’il fut à l’emploi de Price Kénogami à son arrivée au pays des Bleuets.

Sous les acclamations d’une foule conquise, l’homme qui a su préserver les acquis de la France après la chute d’Hitler s’est adressé à toutes les mentalités du Québec en circulant sur le Chemin du Roy jusqu’à Montréal. Son discours et surtout cette invitation à la souveraineté d’une province du Canada, pays à majorité anglophone, firent scandale. 

Accueil chaleureux

Plusieurs journalistes et politiciens ont prétendu que c’est l’atmosphère de la fête et l’accueil chaleureux des Québécois qui l’avaient poussé à commettre, accidentellement, un incident diplomatique d’envergure. Mais la lecture du De Gaulle, la version de Max Gallo, convainc du contraire. Le général n’improvisait jamais. Toutes ses interventions étaient bien planifiées. 

Comme il était, à l’époque, le personnage politique le plus connu, sa référence à la situation politique du Québec attira l’attention du monde entier. Et la presse internationale procéda, pendant des mois, à un examen minutieux de la situation socio-économique de cette enclave francophone dans l’océan anglo-saxon nord-américain. Même les cousins du Vieux Continent ont alors fait notre découverte. 

Le seul incident qui a choqué de Gaulle durant cette visite officielle, c’est la constatation faite, en montant sur un navire mis à sa disposition par Ottawa, que le capitaine ne parlait pas français. Le Canada démontrait ainsi, pensa-t-il, que les francophones vivent dans un pays conquis. 

La population urbaine, qui goûte présentement au nectar de l’abondance, a-t-elle encore la motivation de poursuivre le combat ?