«Artiste de mes propres blessures»

CHRONIQUE SPIRITUALITÉ / J’ai entendu dernièrement une personne me dire : « J’apprends à devenir l’artiste de mes propres blessures ». Que voulait-elle dire au juste par cette expression un peu étrange ? Elle voulait signifier qu’elle avait fait en sorte, à travers son cheminement personnel, que les traumatismes de son enfance ne soient plus des obstacles à son évolution, mais plutôt des assises incontournables, pour se recréer et faire de sa vie relationnelle un lieu d’épanouissement. En voici un bel exemple.

L’interdit du bonheur 

Andrée dit avoir vécu une enfance triste. Elle avait quatre ans quand son frère aîné est décédé dans un accident. Un drame familial que ses parents n’ont jamais vraiment réussi à surmonter. Elle a donc grandi entre une mère dépressive et un père qui s’est consacré entièrement à son travail. Elle se souvient : « C’est comme s’il était devenu interdit d’être heureux. J’avais l’impression de devoir me noyer dans leur peine. Très vite, je me suis sentie négligée affectivement, même si je ne manquais de rien matériellement. Je me suis faite toute petite, effacée par peur de faire ombrage au souvenir douloureux de mon frère. Je suis devenue très raisonnable et très sage afin de leur éviter d’autres chagrins ». 

Le petit homme à sa mère 

Stéphane se qualifie comme l’enfant du divorce. Ses parents se sont séparés alors qu’il avait sept ans. Lui et sa soeur aînée sont demeurés avec leur mère. Son père avait la garde aux deux semaines. Tout semblait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Au moins, dit-il, « je n’avais plus à subir leurs éternelles chicanes ». Un an après la séparation, son père s’établissait avec une nouvelle conjointe. « Ma mère, toujours seule et abîmée par la séparation, comptait de plus en plus sur moi, sur ma présence et mon affection. Elle m’appelait son petit homme et j’étais très fier de la protéger. Nous étions très proches, elle n’avait d’attention que pour moi et ma soeur se sentait souvent de trop. À l’adolescence, j’ai commencé à prendre mes distances. Sans se l’avouer, ma mère était jalouse de toutes les filles que je fréquentais et elle les dénigrait subtilement. Elle me boudait souvent pour me faire sentir coupable de ne pas assez m’occuper d’elle ; j’avais toujours peur de la désappointer ». 

La résilience, un art qui se développe 

Andrée et Stéphane se sont connus dans la vingtaine. Ils vivent maintenant une belle relation de couple. Ils sont très heureux ensemble et s’aiment contre vents et marées. Ils auront bientôt leur premier enfant. Malgré une tristesse permanente dans le regard, Andrée est devenue une jeune femme au bonheur tranquille, dévouée et travaillante. Elle s’épanouit au fil des années avec Stéphane, lui si naturellement prévenant, attentionné, protecteur, «son homme » quoi ! Tous les deux ont acquis une belle capacité de faire face aux difficultés, à être résilients. 

Heureusement, ils ont fait les apprentissages nécessaires avec une aide appropriée. Ils ont reconnu les conditionnements dans lesquels ils ont grandi. Ils ont appris à mettre leurs limites avec leurs parents respectifs, mais sans couper les ponts. Ils ont appris surtout à ne plus jouer le rôle de remplacement qui leur a été attribué pendant l’enfance, tout en préservant les qualités qu’ils ont ainsi développées. Andrée a appris à moins se figer dans la peine des autres, à se déculpabiliser en profitant des petits bonheurs au quotidien. Stéphane a appris qu’il ne pouvait pas prendre sur ses épaules la responsabilité des autres. Tous les deux ont su s’engager sur la voie de l’autonomie, répondre à leurs besoins réciproques et se faire confiance. Ils savent que la partie n’est jamais gagnée, mais ils demeurent sereins face à l’avenir. 

Michel Desbiens, Centre de développement personnel et conjugal