Le conservateur Richard Martel est élu député de Chicoutimi–Le Fjord avec 52,7% des voix.

Allégeances en mouvement

L'auteur de cette chronique est Raynald Harvey, président de Segma Recherche

CHRONIQUE / Défendant les couleurs d’un parti croupissant sous les 20 % dans les sondages, avec un chef quasiment inconnu au Québec, Richard Martel ne doit sa spectaculaire victoire qu’à lui-même, à sa popularité personnelle et à son inlassable travail de terrain débuté dès l’hiver dernier.

Durant une élection générale, l’attention médiatique et publicitaire est concentrée sur les chefs, les machines électorales monopolisent le message et dans les circonscriptions, les candidats sont pratiquement muselés. Dans une partielle, les joueurs locaux ont beaucoup plus d’espace sur la patinoire, et certains en profitent pour partir en échappée et « scorer », comme vient de le faire le coach Martel.

En 2015, les électeurs de Chicoutimi-Le Fjord avaient décidé à la toute fin de la campagne d’opter pour un député au pouvoir avec la victoire imminente de Justin Trudeau. Mais plusieurs ont regretté leur mise. Même Jean Tremblay, pourtant un libéral notoire, avait sévèrement critiqué le bilan, ou l’absence de bilan de Denis Lemieux. Les médias nationaux vont sûrement pointer du doigt Justin Trudeau pour cette cuisante défaite. Mais nous avons pu constater, lors de notre sondage, que les électeurs avaient bien peu d’intérêt pour cette partielle et les enjeux nationaux n’ont pas dû peser bien lourd dans leur vote. Sinon, il est probable qu’à l’aube d’une guerre tarifaire avec nos voisins américains qui s’en prennent maintenant à l’aluminium après le bois d’œuvre, les électeurs d’une région comme la nôtre n’auraient pas choisi d’affaiblir leur premier ministre.

Pour moi, les résultats des 3e et 4e positions sont beaucoup plus significatifs que la perte du comté par les libéraux. De plus en plus, on réalise que la vague orange qui a balayé le Québec en 2011 n’était en fait que le ressac du courant nationaliste québécois, de moins en moins souverainiste et de plus en plus identitaire, qui ne voyait plus la pertinence d’un parti séparatiste à Ottawa. Le NPD a été le choix par défaut des électeurs nationalistes errants. Et en ces temps de repli sur des valeurs pure laine, il n’est pas payant électoralement de porter un turban au Québec.

Dans le cas du Bloc, on assiste de toute évidence à la fin de sa lente et douloureuse agonie après que le parti se soit publiquement fait hara-kiri lors d’un pitoyable exercice référendaire qui s’est d’ailleurs terminé par une paradoxale victoire du « Non »... La défection de Michel Gauthier est venue confirmer officiellement une mort qu’on pouvait qualifier de « clinique » dès l’arrivée de Martine Ouellet comme chef.

Cette victoire conservatrice dans une circonscription comme Chicoutimi-Le Fjord est également la manifestation d’un mouvement de fond des allégeances politiques qui se sont lentement, mais sûrement déplacées depuis 20 ans. Longtemps dominé par l’axe fédéraliste-souverainiste, le paysage politique québécois se définit de plus en plus en fonction d’un axe gauche-droite.

Ce déplacement des plaques tectoniques québécoises explique les difficultés du PQ qui se fait gruger son flanc droit par la CAQ dans les régions francophones et son flanc gauche par Québec Solidaire sur l’île de Montréal.

Notre sondage montrait que la grande majorité des électeurs de Chicoutimi-Le Fjord qui penchent actuellement vers la CAQ allaient appuyer Richard Martel. Une éventuelle victoire de la CAQ cet automne à Québec pourrait très bien aligner les astres d’une nouvelle coalition entre les nationalistes de droite qui sont majoritaires dans les régions francophones et le Parti conservateur.

En jouant à fond la carte de la décentralisation, les conservateurs pourraient offrir à un gouvernement caquiste tout l’espace requis pour défendre les valeurs et l’identité québécoise face aux périls (réels ou inventés) de l’immigration et du multiculturalisme si cher aux Libéraux. Et cela, sans s’aliéner l’Ouest du pays.

On a tous remarqué ce drapeau québécois plus gros que le minuscule logo du parti conservateur sur les affiches de Richard Martel. Est-ce le signe précurseur d’une nouvelle version du « Beau risque », cette union improbable des troupes nationalistes de René Lévesque aux conservateurs dirigés par Brian Mulroney en 1984 ?