Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin
Jean et Aline Chrétien, une grande histoire d’amour.
Jean et Aline Chrétien, une grande histoire d’amour.

Aline Chrétien: une grande histoire d’amour

CHRONIQUE / Il aimait l’appeler son «roc de Gibraltar», et ce n’était pas par flatterie.

Jean Chrétien a toujours été pleinement conscient et impressionné de la force intérieure qui habitait son épouse Aline et il ne le cachait pas.

Il savait qu’il pouvait s’appuyer sur elle et qu’il n’y aurait jamais de défaillance de sa part.

Pourtant, Aline Chrétien était une petite femme délicate, d’une grande simplicité qui façonnera l’image du couple, qui n’a jamais levé le ton en privé comme en public, qui a toujours démontré un grand humanisme et un amour sincère des gens.

Il en était fier. «Vous savez, on a fréquenté les plus grands de ce monde et jamais Aline n’a pas été à la hauteur. Elle a toujours été ma fierté.»

«Jean m’a toujours fait partager sa vie politique, ses préoccupations, ses réflexions. Il m’a toujours dit que ma présence à ses côtés l’aidait beaucoup», nous a-t-elle déjà confié. «Pour moi, ça ne m’a jamais dérangée que ce soit lui la vedette dans notre couple. Je n’ai jamais cherché à m’imposer publiquement. Mais je n’ai jamais été très loin.»

On comprend qu’elle ait toujours été sa première confidente et, tous leurs proches en politique l’ont reconnu, sa principale conseillère politique.

Quand on demandait à Jean Chrétien la date des prochaines élections, il répondait: «C’est Aline qui va décider!» Et ce n’était pas de la frime.

On sait tous l’influence décisive qu’elle a eue quand, choquée par les manœuvres du clan Martin pour faire démissionner Jean Chrétien de son poste de premier ministre, encouragée par les jeunes libéraux, elle se présenta devant lui avec quatre doigts en l’air: «Four more years». Aline l’ayant décidé, Jean Chrétien n’aurait jamais osé la contredire.

Elle sera tout autant à ses côtés, mais cette fois plus comme épouse que conseillère politique, lorsque, en 2002, à leur résidence du lac des Piles, Jean Chrétien prit la décision de mettre un terme, pour la fin de 2004, à sa carrière politique.

Ce n’était pas qu’une petite décision, mais le couple était rendu là. Alors, en cette fin d’après-midi d’août, elle lui glissa «je suis ton avenir» tout en évoquant d’heureux souvenirs. «Ceux qui pensent qu’on va s’embêter après se trompent», avait-elle prévenu.

On le sait, elle était proche des gens et sensible à son milieu.

Lorsque le couple était en visite dans la circonscription, Aline ne négligeait jamais d’aller serrer la main à tout le monde et d’échanger avec chacun quelques mots. Elle ne portait pas ombrage à son homme, mais il faut avouer qu’on pouvait avoir parfois l’impression que les gens semblaient plus touchés des marques d’attention venant d’elle que de son politicien de mari.

Quand il prononçait un discours public, Aline Chrétien se faisait toujours discrète dans l’assistance et par des petits signes ou petits gestes complices, elle lui rappelait un petit gag ou une petite histoire qu’il allait oublier de raconter.

On sait que beaucoup de grandes réalisations et de décisions du gouvernement de Jean Chrétien ont pu être inspirées par des observations de son épouse.

Cela venait de sa sagesse. Quand un poste est venu vacant au sénat, Jean Chrétien jonglait avec un certain nombre de candidatures. Jusqu’à ce qu’Aline lui suggère d’y nommer Madeleine Plamondon, une femme admirable qui s’était dévouée pour son milieu en fondant le Service d’aide aux consommateurs de Shawinigan, même si elle allait siéger comme sénatrice indépendante.

C’était une preuve de l’attachement des Chrétien et de leur sensibilité à ce milieu qui les avait vus grandir et aux gens qui l’habitent toujours.

Faut-il s’étonner que lors de leur séjour au 24 Sussex, à Ottawa, aux côtés de toiles de grands maîtres qui ornaient les murs du vieux manoir, étaient accrochées, bien évidence, des œuvres de Josette Villeneuve, une artiste de Shawinigan qu’Aline affectionnait beaucoup.

Bien sûr, il y avait aussi un immense Kreighof, représentant un rocher au milieu d’une petite rivière tumultueuse. C’était la Petite Shawinigan et le rocher, l’endroit où, comme protégés par les embruns et le grésillement de la rivière, ils avaient aimé à l’époque se retrouver pour se chuchoter ce que se chuchotent tous les jeunes amoureux.

Ils habitaient tous les deux Baie-de-Shawinigan.

C’est pourquoi, un jour, dans l’autobus qui montait la côte de la baie en direction du centre-ville, un jeune homme de dix-huit ans à l’allure un peu rebelle ramassa son courage pour faire une demande à la belle et discrète jeune fille de seize ans qui y prenait place.

Une histoire de bal qui ne se conclut pas, mais qui donna le coup d’envoi à de premières fréquentations.

Si elle a exercé une grande influence sur la vie politique de son époux, elle lui a aussi été bénéfique sur le plan du caractère de son bouillant cavalier.

Le turbulent Jean Chrétien inscrit comme pensionnaire au Séminaire de Trois-Rivières, c’est à travers les barreaux de l’immense clôture de la cour que le couple pouvait s’échanger quelques mots.

Pour ne pas être privé des rares sorties autorisées, le jeune Chrétien dû travailler fort sur son caractère d’indiscipliné.

C’est véritablement une grande dame qui vient de nous quitter et, en dehors de la réussite politique du couple, ce fut aussi une grande histoire d’amour de près de 70 ans entre un p’tit gars et une p’tite fille de Shawinigan.