Adhérer au monde

CHRONIQUE / L’auteur de cette chronique, Frédérick Lavoie, est journaliste international indépendant et écrivain. Il sera en conférence le 30 avril à 19 h 30 à la salle Marguerite-Tellier de la Bibliothèque de Chicoutimi dans le cadre de la série « Regard sur le monde ». Admission gratuite.

Il m’arrive de me demander si je ne suis pas trop naïf ou peut-être même un peu bête.

Au cours des dernières années, principalement en ma qualité de journaliste international indépendant, j’ai interviewé des affamées et des affamants, des meurtriers et des meurtris, des déplacées et des déplaçants, des désespérées et des désespérants. J’ai respiré l’air de moins en moins respirable de mégapoles de plus en plus polluées, car de plus en plus habitées et de moins en moins habitables. J’ai vu des gens se soulever contre des dictatures, et des armes les ramener sur terre ou les envoyer au ciel. J’ai couvert des conflits et des lendemains de massacre, des élections truquées et des procès qui l’étaient tout autant. J’ai vu les conséquences de la puissance de la nature face à l’humain et celles de l’arrogance humaine face à la nature.

Et en dépit de tout cela, je continue obstinément à vouloir adhérer au monde dans lequel je vis. Je me refuse à le refuser. Je refuse de me poser en victime innocente de mon époque et de ses travers.

Vu du présent, il serait facile de croire que nous vivons dans une ère particulièrement sombre de l’histoire de l’humanité. La médiocrité et la dangerosité de certains personnages dominants de l’actualité et les souffrances que nous observons ou que nous subissons dans nos mondes réel et virtuel semblent des preuves suffisantes pour en arriver à cette conclusion.

Or, sans nier ni diminuer ces réalités, il est sain de se rappeler qu’il n’y a jamais eu si peu de guerre, de violence et d’injustice qu’aujourd’hui et que les humains n’ont jamais autant mangé à leur faim, vécus en si bonne santé et aussi longtemps.

Statistiquement parlant, il n’a jamais fait si bon d’être humain sur cette planète qu’en ce moment.

Ce constat, il est vrai, est une mince consolation pour l’enfant yéménite au ventre creux coincée sous les bombes, l’écrivaine turque injustement emprisonnée, le fermier indien croulant sous les dettes ou le Saguenéen atteint d’un cancer. Aucun chiffre prouvant la qualité objective de notre présent ne fera jamais le poids face à notre expérience personnelle du réel. Vivre à une époque formidable dans un pays formidable n’est pas une garantie de bonheur, comme vivre en dictature ou dans la pauvreté n’est pas une condamnation absolue à la misère de l’âme et à la soumission.

Le mode de vie semi-nomade que j’ai choisi – parce que j’ai eu le privilège de le choisir – m’amène à côtoyer le pire et le meilleur de notre monde. Je partage ma vie entre Bombay et Montréal ; entre l’Inde et le Québec ; entre une mégapole polluée, bruyante et surpeuplée où les inégalités socioéconomiques abyssales sont visibles à chaque coin de rue, et une petite métropole tranquille d’un pays développé au climat certes hostile, mais où au moins la moitié des humains de la Terre rêveraient d’habiter.

À force de passer d’un environnement à l’autre, d’un extrême à l’autre, j’ai appris à naviguer sur les courants souvent opposés et antagonistes qui traversent et façonnent l’humanité ; j’ai appris à me réconcilier avec les contrastes, même s’ils continuent souvent de me prendre au dépourvu, de me fasciner ou de me révolter.

Je me souviens un après-midi d’entendre pleuvoir de beaucoup trop près les obus sur l’aéroport de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine. Quelques minutes plus tard, j’étais dans un restaurant où de jeunes couples mangeaient des pizzas et des sushis en flirtant. La guerre et l’amour faisaient rage à quelques kilomètres de distance, imperméables l’une à l’autre.

Je me souviens d’une fête arrosée à Téhéran où les Iraniennes dansaient sans voile et en décolleté. Un autre jour dans cette même ville, j’étais dans un parc avec une jeune fille pieuse pour qui la décision de me serrer la main avait représenté une transgression majeure de ses interdits. À chacun et chacune sa façon de marcher droit.

Je me souviens d’une famille accueillante au Turkménistan, de réfugiés traumatisés au Bangladesh, de manifestantes courageuses en Biélorussie, de bénévoles dévouées à Desbiens. Quand je pense au monde dans lequel j’habite, je pense à tous ces gens que j’ai rencontrés, mais aussi à tous ceux dont j’ignore l’existence et les conditions d’existence. Je pense à leurs cœurs qui battent, indépendamment du mien, chacun à leur rythme, pour faire le bien, le mal ou plus probablement les deux. Je pense à ce qui nous unit, à ce qui pourrait nous unir et à tout ce qui nous séparera à jamais, même avec la meilleure des volontés.

D’aussi loin que je me rappelle, je n’ai jamais eu de grandes attentes à l’égard du monde et des gens qui le composent. Cette prudence m’a empêché à l’occasion de me laisser porter par l’extase, mais elle m’a aussi prémuni contre la désillusion.

Je suis rarement déçu par la méchanceté, la cruauté et la petitesse dont peuvent faire preuve les gens. Lorsqu’ils et elles se montrent sous leur meilleur jour, il ne me reste ainsi plus qu’à m’en réjouir.

Peut-être cette condition mentale facilite-t-elle mon adhésion au monde, tout comme le font les différents avantages socioéconomiques dont j’ai hérité en naissant là où je suis né.

Je ne peux juger des raisons qui en poussent d’autres à refuser le monde et à chercher à s’en décoller. Mes efforts pour comprendre leur douleur, leur colère et leur indignation me permettront au mieux de les expliquer, mais ces sentiments leur appartiendront toujours à eux seuls.

Mon adhésion au monde n’est en aucun cas une caution de l’état actuel des choses. Si je m’y colle, c’est pour mieux saisir ses mouvements, mieux le comprendre et, ultimement, mieux contribuer à démanteler ses aberrations et ses injustices.

Adhérer au monde, pour moi, c’est aussi chercher à conjuguer ses aspirations et ses désirs intimes à ceux d’un ensemble plus grand que soi ; c’est faire acte d’humilité en acceptant que ce monde ne sera jamais entièrement à notre image, car nous avons à le partager avec d’autres dont les besoins sont tout aussi légitimes que les nôtres ; c’est reconnaître ces contradictions personnelles et collectives qui font de nous à la fois un problème et une solution, et travailler à les dénouer plutôt qu’à les faire disparaître sous le tapis.

Adhérer au monde, en somme, c’est embrasser sa responsabilité face à une époque dont nous ne sommes pas seulement un produit innocent, mais aussi un producteur.

Les voyages, la vie à l’étranger et les livres m’ont permis d’accumuler les points de vue d’autres humains sur le monde et d’élargir mon regard sur celui-ci. Et plus cette vision s’est élargie, plus ma place dans l’univers m’est apparue pour ce qu’elle est réellement. Petite et insignifiante.

C’est peut-être pour cela que je choisis jour après jour d’adhérer au monde : pour me sentir un peu moins seul et un peu plus solidaire des sept milliards sept cents millions d’autres grains de poussière qui, comme moi, cherchent à donner un sens à une existence qui n’en a guère d’autre que celui qu’on veut bien s’amuser à lui donner.