Opinions

Un pacte essentiel

La vie est souvent sadique. Un jour, elle vous offre sur un plateau d’or ce que vous avez souhaité pendant si longtemps, mais dans des circonstances où, même avec toute la mauvaise foi du monde, vous ne pourriez même pas vous en réjouir.

Je vous dis ça, car après avoir dû encaisser au moins 50 « overdoses » successives de vedettes, voilà qu’au moment où j’aurais pu enfin obtenir satisfaction, je me sens presque obligé de me porter à leur défense.

Chroniques

Pêche blanche: 100 heures dehors

Je ne le croyais pas quand on m’a dit que des crinqués allaient passer les prochains jours à camper devant le Pavillon du quai des croisières, à La Baie, pour être les premiers à faire une demande d’emplacement pour leur cabane à pêche sur la baie des Ha ! Ha !

« Oui, mon cher monsieur, ça va faire une attente de 100 heures quand je vais me présenter samedi matin pour la prévente des emplacements des cabanes à pêche », m’annonce tout souriant Jean-Paul Desbiens, 81 ans, que j’ai rencontré dans sa camionnette stationnée depuis mardi matin, en face de la porte du Pavillon des croisières.

Chronique

«J’aimerais aller voir si je suis encore là»

CHRONIQUE / Pour Marie-Pier Tremblay, le 11 novembre n’est pas le jour du Souvenir, c’est le jour des Souvenirs.

«Il y en a tellement.»

Marie-Pier a 30 ans, elle été déployée en Haïti en 2010, puis en Afghanistan en 2012. Elle n’est jamais tout à fait revenue d’Afghanistan. «Je travaillais sur le tarmac, à 50 degrés, j’étais heureuse. C’est sûr que ce jour-là, les souvenirs remontent. Il y en a des millions. Il y a des odeurs, il y a l’odeur du siège en cuir devant moi quand on a fait un accident. Je le sens encore.»

Ces odeurs lui manquent.

Tout comme les gens avec qui elle s’était liée d’amitié, dont ce bijoutier de Kaboul chez qui elle avait pris l’habitude d’aller partager le repas. «On mangeait dans sa boutique, on s’asseyait par terre, il y avait du poulet, et plein de choses. Et du thé, tellement bon. On était rendus amis.»

Elle est partie sans lui dire au revoir. «Je n’ai pas pu lui dire que je m’en allais, pour une question de sécurité.»

Dimanche, alors que les dignitaires du monde entier se sont rassemblés autour de couronnes de fleurs en souvenir des soldats qui ont servi leur pays, Marie-Pier, elle, est restée avec son chum qu’elle adore et leur fille de presque deux ans. 

«J’étais plus là-bas qu’ici.»

Je vous ai parlé de Marie-Pier il y a deux ans, elle venait d’apprendre que l’armée la «libérait», parce que trop amochée. «Quand ils t’annoncent ça, tu es dans un bureau, ils te disent : “Tu vas être libérée telle date.”» Après 10 années de service et autant de commotions cérébrales, elle a dû se rendre à l’évidence.

Le 31 mai 2017, elle allait devenir une ancienne combattante.

À 28 ans.

Elle était enceinte de 30 semaines et son chum, dans l’armée aussi, était déployé au Koweït. Elle était en train de compléter son cours secondaire. Quand je l’ai rencontrée, elle venait de terminer un examen de maths, elle avait posé sur la table une plaquette qu’elle venait de recevoir. 

Élève du mois.

Je l’ai revue mardi, on a pris un café ensemble, je voulais qu’elle me parle de son jour du Souvenir à elle. Elle aimerait pouvoir retourner en Afghanistan, juste une fois. «Mon père dit que sa fille n’est pas revenue. J’aimerais ça pouvoir y aller juste pour voir si je suis encore là.»

Son gros problème, ce sont les migraines. Elle tient un calendrier depuis deux ans sur lequel elle colore chaque jour. Rouge quand sa tête veut fendre, en vert quand c’est mieux. «Au début, c’était tout en rouge, maintenant, il y a un peu plus de vert. Mais le mois passé, sur 31 jours, il y en a eu 29 en rouge.»

Dimanche, le jour du Souvenir, c’était rouge.

Elle avale une douzaine de comprimés chaque jour, plus du CBD, le composé non psychotrope du cannabis. «Pour la douleur, le CBD fonctionne bien. Quand j’ai une migraine, c’est le THC.»

Elle a décidé de donner un coup de main à d’autres vétérans pour qu’ils aient une prescription. Elle les rencontre, les aide avec la paperasse, les informe des différents effets. «J’en ai aidé une vingtaine». Elle passe du temps en famille, avec sa petite, elle travaille un peu au restaurant de son beau père.

Présentement, dans le couple, c’est elle qui «garde le bateau». Son chum est dans une mauvaise passe. Des crises hallucinatoires. Il est aussi tombé au combat après avoir servi pendant 17 ans.

Il sera libéré bientôt des Forces. 

Choc post-traumatique.

Pour s’endormir, il écoute du heavy métal. Marie-Pier aime ça aussi. «On dirait qu’il faut qu’il y ait plus de bruit en dehors qu’en dedans.» Ils viennent de poser une clôture autour de leur maison. «On l’a faite la plus haute possible. En noir. On se sent mieux chez nous depuis qu’on est comme enfermés. On est comme dans un FOB.»

— Un FOB?

— C’était comme une mini-base en Afghanistan.

Marie-Pier a accepté cette année d’être un des «visages de l’honneur des vétérans». Sa photo est exposée à l’hôpital Sainte-Anne à Montréal (dédié aux Anciens combattants) à côté d’autres militaires qui ont aussi laissé une partie d’eux-mêmes à la guerre. «Il y en a qui pensent qu’il n’y a plus de vétéran, qu’on a tous 65 ans...»

Quand on la voit, avec ses beaux yeux et son grand sourire, on ne peut pas imaginer ce qu’elle a vécu. Ses débuts comme fantassin qu’elle m’avait racontés la première fois. «Je me suis ramassée à Valcartier, ça n’a pas marché. Ils ne voulaient pas de femmes. J’ai été maltraitée, je me suis fait fendre la tête sur un conteneur, ils m’ont attachée à un arbre en plein hiver...»

Elle a été mutée comme technicienne en approvisionnement en 2008, mais le mal était fait, sa tête était brisée. 

Elle a craqué en 2014, s’est ramassée en psychiatrie.

Pour s’être si souvent relevée, elle sait maintenant que chaque épreuve finit par passer. Elle s’est fait tatouer ces mots juste en haut du cœur, This too shall pass (Ceci devrait aussi passer), c’est aussi la phrase qu’elle a choisie pour accompagner sa photo de vétéran. Elle sait, pour être passée par là, ce que son chum traverse. 

Est-ce qu’il retournerait, lui, en Afghanistan? «Je ne sais pas, il ne parle pas beaucoup. Peut-être que ça lui ferait du bien. Il est peut-être encore un peu là-bas...»

Éditorial

La dernière claque

ÉDITORIAL / Ceux qui comptaient sur les tribunaux pour que les bagarres disparaissent de notre sport national ont de quoi être déçus. Les quelque 19 millions $ que les ex-hockeyeurs viennent d’arracher à la Ligue nationale (LNH) ne sont guère plus que des pinottes. Et pour les joueurs, une dernière taloche. Une autre.

La poursuite intentée par 300 joueurs, dont une centaine d’anciens de la LNH, alléguait que la ligue n’avait pas adéquatement protégé ses joueurs et ne les avait pas bien informés au sujet des commotions cérébrales et de leurs séquelles parfois permanentes pouvant aller jusqu’à l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC), une maladie neurodégénérative. Lundi, il a été annoncé que les ex-hockeyeurs avaient accepté des compensations de 22 000 $, plus la couverture de frais médicaux jusqu’à concurrence de 75 000 $.

Ce sont des broutilles pour des cas semblables. En mai dernier, un tribunal américain avait refusé que ces 300 joueurs et quelque 5000 autres unissent leur cause dans un recours collectif à cause de différences dans les lois de différents États au sujet des suivis médicaux. Cela a grandement limité les ressources disponibles pour la poursuite, qui était la plus grande à laquelle la LNH faisait face. Les ex-hockeyeurs ont donc dû se contenter des frais médicaux, essentiellement.

La LNH était parfaitement dans son droit de se défendre de la sorte. Mais au-delà des avocasseries, le fond moral de l’affaire ne nous en semble pas moins transparent : cette ligue-là traîne un lourd passé d’incurie à l’égard des blessures à la tête.

Il y a, certes, un risque inhérent à la pratique de tout sport, même ceux qui n’impliquent pas de contact physique. Mais toute ligue demeure responsable de faire ce qui peut raisonnablement être fait pour minimiser ces risques. Or pendant très longtemps, la LNH a laissé persister une culture où les joueurs restaient dans un match après une commotion. Sans compter le fait qu’elle était (et est toujours) la seule ligue majeure à tolérer les bagarres.

En 2011, après que trois de ses anciens bagarreurs (ayant tous un historique de dépression possiblement lié à de multiples commotions) soient morts par suicide ou par overdose en l’espace de quatre mois, le commissaire Gary Bettman s’était dit d’avis, dans des courriels révélés par la poursuite, que ces ex-joueurs avaient simplement des prédispositions pour les problèmes qui les affligeaient, et que leur profil de bagarreur était une conséquence de ces prédispositions, pas une cause.

Or les premières études liant l’ETC et la boxe datent des années... 1920. On veut bien croire que les pugilistes et les hockeyeurs ne sont pas exposés de la même manière, mais il ne fallait pas un prix Nobel pour voir le lien potentiel, voire probable, avec les commotions à répétition subies au hockey, surtout chez les spécialistes du combat. Une simple recherche Google permet de trouver des articles scientifiques remontant aux années 90 qui mentionnent un lien entre l’ETC et le hockey professionnel.

Malgré cela, le resserrement (par ailleurs bienvenu) des règles pour limiter les coups à la tête n’est encore que tout récent. Et bien qu’il y ait moins de batailles qu’avant, les joueurs qui se battent ne sont toujours pas expulsés, et encore moins suspendus — ce qui est une forme de tolérance. Pendant des décennies, la LNH a eu les moyens de mettre ses connaissances à jour sur les commotions. Il faut vraiment qu’elle ait choisi de regarder ailleurs pour ne pas agir. Et c’est en ce sens qu’elle est moralement, à défaut de légalement, responsable du sort de ces anciens joueurs.

Chroniques

Lettre à ma fille

CHRONIQUE / Pendant ma carrière d’enseignante, j’en ai collé des gommettes. J’en ai donné des bonbons, des chocolats, des pommes, des 2 $ à la cantine et des centaines de trucs pour féliciter mes élèves d’un bon coup, d’une bonne attitude ou d’une amélioration. Aujourd’hui, la gommette, ma fille, c’est sur ton cœur que je la colle. J’ai choisi un papillon et l’image est grosse comme l’univers.

Ce week-end, je t’ai vue faire une chose hors du commun. Dans un froid de canard, tu sortais de ma voiture, courait vers une personne visiblement démunie et tu lui offrais un sac rempli à ras bord d’objets utiles pour sa difficile vie d’itinérant. Je t’ai vu coller ces gens, leur sourire, leur souhaiter une belle journée remplie de soleil. L’un d’eux t’a crié : « Joyeux Noël, mon ange ! » alors que tu revenais dans la voiture avec les larmes aux yeux.

Chroniques

Mon église livrée en enfer

CHRONIQUE / J’ai passé toute mon enfance dans l’église Saint-Joachim, cette église maintenant abandonnée dans le parc Caron à Chicoutimi. Elle trônait fièrement dans ce quartier de maisons de l’époque de la guerre, alors que la « Wartime Housing », l’ancêtre de la Société canadienne d’hypothèques et de logements, avait fait construire des maisons aux travailleurs des usines de guerre.

Dans ce quartier d’une centaine de maisons, où vivaient des familles nombreuses, le besoin de construire une église s’est rapidement imposé. En 1942, les architectes Alfred Lamontagne et Armand Gravel ont érigé une église en bois. Le prochain numéro de Saguenayensia, qui sera officiellement lancé le vendredi 16 novembre, consacre un court texte aux maisons de guerre et à l’église Saint-Joachim. Elle a passé au feu en 1942 avant la fin des travaux. Reconstruite en briques, elle a été détruite par un autre incendie en 1954. Elle a été reconstruite une troisième fois par les mêmes architectes, mais cette fois en granite rose du Lac-Saint-Jean et à l’épreuve du feu.

Environnement

Bientôt des piles sans cobalt

CHRONIQUE / Les voitures électriques présentent de nombreux avantages en termes de réduction de la pollution des villes et des émissions de gaz à effet de serre. Mais leur autonomie reste limitée et des critiques se font entendre sur l’utilisation de cobalt dans leur fabrication. Enfin, certains craignent leur susceptibilité à prendre feu en cas de collision. Ces trois problèmes sont liés aux batteries lithium-ion qui leur servent de réserve d’énergie. Mais des pistes de solution sont actuellement en émergence.

La densité énergétique d’une batterie est la quantité d’énergie qu’on peut y stocker par unité de poids et de volume. Actuellement, la quantité de batteries qu’on peut installer dans un véhicule est limitée si on veut transporter autre chose. En conséquence, selon la puissance du moteur et son utilisation (style de conduite, conditions de température etc.), l’autonomie du véhicule sera de quelques dizaines à trois ou quatre cents kilomètres, ce qui est insuffisant pour la plupart des gens qui doivent parcourir de longues distances. Actuellement, on commence à fabriquer des piles utilisant une anode de lithium métal, qui peut permettre de doubler et même de tripler la densité énergétique. Les inventeurs de la nouvelle batterie prétendent que les fabricants actuels de batteries lithium-ion pourraient adapter la production dans les usines existantes avec des modifications mineures.

Actualités

«Le Canada a payé l’impôt du sang»

Pour souligner le centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, la Société historique du Saguenay (SHS) lancera vendredi un numéro de la revue Saguenayensia consacré aux deux guerres mondiales. Lors de ce lancement, l’historien Jérôme Gagnon présentera une conférence sur Pierre-Eugène Guay intitulée La vie d’un soldat dans la Grande Guerre.

« Les héros de guerre en 1918 n’étaient pas très bien perçus par la population régionale à cette époque. Il faut se rappeler que les habitants du Saguenay-Lac-Saint-Jean avaient voté massivement contre la conscription et le service militaire obligatoire. Mais le jeune Pierre-Eugène Guay nous a laissé en héritage 71 lettres qu’il a écrites à ses parents alors qu’il était au front du 28 janvier 1916 au 26 avril 1918 », relate Jérôme Gagnon que j’ai rencontré dans les bureaux de la SHS.

Chronique

Se battre pour son enfant

CHRONIQUE / Quand un enfant donne du fil à retordre à l’école, il y a des parents qui font l’autruche ou, pire encore, qui abdiquent.

Il y a aussi, et surtout, des parents qui se battent.

Et qui sont à bout.

Josée* est de ceux-là. Son garçon est en première année, ça fait depuis le CPE qu’il donne des maux de tête aux éducatrices et aux enseignantes, et ça fait depuis le début qu’elle demande de l’aide. Elle a toujours été à l’écoute, a toujours collaboré, s’est toujours mise en mode solution.

Et pourtant, les solutions ne viennent pas.

Elle et son chum, le père de l’enfant, ont accepté de faire évaluer leur garçon quand le Centre de la petite enfance (CPE) leur a suggéré, inquiet de certains comportements. «Ils disaient qu’il ne répondait pas à son nom, qu’il ne s’intégrait pas. Ce sont des comportements qu’on n’observait pas à la maison. [...] Il y a eu une évaluation, puis un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme.»

Il avait trois ans.

Josée avait tout de même des doutes. «Comme il était jeune, j’ai demandé à ce que le diagnostic soit provisoire.» Le fils de Josée a eu un peu de service en orthophonie, ils sont allés en ergothérapie au privé. «J’ai demandé à ce qu’il reste une deuxième année en maternelle, ils m’ont dit qu’il allait être correct en première année.»

Il n’a pas été correct.

«Après trois jours, trois jours, l’enseignante a dit : “Comment je fais pour le gérer, lui?” Comme s’il était juste une affaire.»

Le garçon de Josée a été réévalué, le diagnostic a été modifié, le voilà maintenant atteint d’un trouble de la communication sociale. Josée n’avait jamais entendu parler de ça. «C’est un nouveau diagnostic dans le DSM [la bible de la psychiatrie], même les intervenants ne savaient pas ce que c’était.»

Et, surtout, ce n’était pas associé à un code.

Pas de code, pas de services.

«Avec l’autre diagnostic, il y avait un code, qui était associé à 10 heures de services. Avec le nouveau, zéro. Et pourtant, c’est le même enfant, avec les mêmes problèmes, avec les mêmes besoins.» Et sa prof n’était toujours pas capable de le gérer en classe. Le même cul-de-sac, donc.

Qu’est-ce que la commission scolaire a fait?

«Ils l’ont transféré d’école.»

Rebelote. Évidemment, les mêmes problèmes se sont posés. «Ils m’ont même dit, après trois semaines, qu’il allait devoir reprendre sa première année. Il y avait trois semaines de passées! Je suis tombée des nues. [...] Le temps passe, les situations s’installent, le problème perdure.»

Le pire, c’est que Josée est travailleuse sociale et que son boulot c’est précisément de trouver des services pour des enfants qui en ont besoin. Et même si elle sait ce qui existe, et à quelle porte frapper, elle arrive à peine à grappiller quelques heures ici et là. Elle vient de réussir à avoir quatre périodes d’aide.

Quatre périodes.

«Quand je mets mon chapeau de travailleuse sociale, on m’écoute, mais quand je mets mon chapeau de mère, on me dit que je ne comprends pas. On n’a même pas été invités pour faire le plan d’intervention, on nous a dit que c’était moins compliqué de le faire entre eux et nous le montrer.»

Qu’on ne vienne surtout pas lui dire qu’elle ne collabore pas. «C’est extrêmement demandant comme parent, les démarches sont infinies. J’ai diminué mon nombre d’heures de travail pour y arriver. On doit vivre avec moins d’argent et continuer à payer des services au privé.»

Environ 7000 $ par an.

C’est une autre affaire, le privé. Tannés d’attendre sur des listes, plusieurs parents se tournent vers des services privés. «On a payé autour de 1500 $ pour faire évaluer notre fils au privé, sinon ça aurait pris trop de temps. On a eu une évaluation au public et, la conclusion, c’est qu’il fallait faire d’autres évaluations, mais ces évaluations-là n’étaient pas offertes au public...»

Misère.

Et Josée n’est pas toute seule. Elle le sait, elle côtoie dans son travail des parents qui vivent la même chose. «Ce désarroi-là, je l’entends de plusieurs des parents d’enfants qui ne rentrent pas bien dans les cases. Je sais que je ne suis pas seule, mais je me sens bien seule quand même.»

J’ai aussi reçu le témoignage d’autres parents qui ne savent plus à quel saint se vouer. Comme cette mère qui a «dû attendre plus de deux ans et vivre un enfer avant d’avoir les ressources pour mon fils et encore...  Ça fait six mois et rien ne bouge, on change d’intervenants constamment.»

Son fils a un syndrome de Gilles de la Tourette. «La pédopsychiatre demande des interventions à l’école et l’école me dit : “Vous voulez qu’on fasse quoi?” [...] L’école reçoit huit heures par semaine de budget pour mon fils... Et savez-vous quoi? Il n’y a aucun professionnel responsable de son dossier.»

Son fils a de bonnes notes, il est surdoué. 

«Ce n’est donc pas une priorité...»

Et, quand il arrive à la maison, le verrou saute. «Mon fils veut mourir et ne veut plus retourner à l’école. Ou bien il est si violent qu’il brise tout, conséquence de la surstimulation et de s’être retenu. Un jour, il fera à un professeur ce que nous vivons.»

Ce jour-là, il aura peut-être des services.

Peut-être. 

* Nom fictif

Chroniques

Pour une éducation libertaire

CHRONIQUE / « L’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir », disait Pierre-Joseph Proudhon. Malheureusement, la plupart des êtres humains semblent davantage obsédés par le pouvoir que par le développement intégral de la personne. Dans ce contexte, l’ordre devient alors une sorte d’impératif qui ne peut s’imposer qu’au prix du renoncement à soi-même et à sa liberté. En éducation, du moins, c’est souvent le cas. La norme, même.

Les racines d’une telle conception de l’éducation sont ancrées profondément dans notre héritage civilisationnel. Dans notre imaginaire collectif, en effet, elle remonte aussi loin que les mythes anciens, notamment à travers le récit d’Adam et Ève dans la Genèse. Que nous raconte ce mythe ? Essentiellement, que les êtres humains seraient faibles et mauvais, car ils se sont laissés tenter par le diable. Depuis lors, c’est toute l’humanité qui est entachée par le péché originel et qui doit se « laver » de cette faute, notamment par le biais du repentir et de la soumission. En somme, l’être humain doit être réformé.

Cela n’a rien d’évident à première vue, mais le fait est que la façon dont nous concevons la nature humaine y est souvent pour beaucoup dans nos choix éducatifs. Si, par exemple, vous pensez que l’être humain est naturellement mauvais ou enclin à la décadence, il est assez logique que vous considériez qu’il est important d’encadrer strictement les enfants et d’exercer sur eux une autorité forte. Pour leur bien et celui de la collectivité, il convient ainsi d’intervenir auprès des enfants afin d’éviter qu’ils ne sombrent à leur tour dans le vice en raison de leurs pulsions mortifères.

Personnellement, je ne suis pas de ceux qui pensent que les enfants sont naturellement faibles ou méchants. Au contraire, je crois plutôt que les enfants sont à l’image d’Adam et Ève avant qu’ils ne soient victimes de la tromperie échafaudée par le diable. Ils sont purs et innocents, donc bons par nature. Évidemment, cette naïveté peut être à la fois une force et une faiblesse. Une force, car elle dispose à l’amour et à la sincérité. Mais une faiblesse, car il est aisé de corrompre la bonté naturelle d’un enfant. C’est pourquoi l’éducation est si importante.

En son temps, le pédagogue Sébastien Faure disait : « l’enfant n’appartient ni à Dieu, ni à l’État, ni à sa famille, mais à lui-même ». J’aime bien cette idée, car elle signifie que l’enfant est une personne à part entière, avec des besoins et une dignité qui lui sont propres. Elle signifie aussi que les enfants sont libres et que nous devons leur faire confiance. Pour autant, cela ne signifie pas que les enfants n’aient besoin d’aucun encadrement ni d’aucune règle. L’autorité, en éducation, occupe évidemment une place importante. Seulement, comme toute forme d’autorité, l’autorité parentale ou scolaire devrait être en mesure de se justifier d’elle-même et être bienveillante, faute de quoi elle n’est pas légitime.

Or, à ce propos, le problème est que nous imposons trop souvent aux enfants des règles arbitraires qui ne sont pensées qu’en fonction des préférences des parents ou des exigences du système, non sur la base des besoins réels (naturels) de l’enfant. En ce sens, nous attendons d’eux qu’ils se plient à des règles dont ils ne comprennent même pas l’intérêt, et ce, sans possibilité de les questionner. C’est insensé. D’ailleurs, vous aimeriez ça, vous, être ainsi privé de votre liberté ? Tout cela pour votre bien, évidemment.

Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas qu’il revient aux enfants et à eux seuls d’établir les règles. Seulement, je pense que, dans la mesure du possible, les règles communes devraient être établies sur la base d’un commun accord, en tenant compte du point de vue et des besoins de chacun. Qui plus est, ce n’est qu’en investissant les enfants dans les processus décisionnels que nous contribuerons à en faire des adultes autonomes, confiants et responsables, non en les assujettissant constamment à des règles imposées de manière unilatérale. L’éducation doit être un espace de liberté, pas une contrainte.