Fred Bastien

YouTube comme gagne-pain

Fred Bastien, Cynthia Dulude, Simon Leclerc, PL Cloutier ou Cam Grande Brune, ça vous dit quelque chose? Peut-être pas. Mais posez la question aux jeunes et il est fort probable qu’ils sachent qui sont ces nouvelles vedettes du Web : les youtubeurs.

YouTube était, il n’y a pas si longtemps, un site pour trouver de drôles de vidéos sur le Web. Mais il a évolué dans les dernières années.

Désormais, c’est un berceau pour les jeunes créateurs du Web qui y diffusent des vidéos aux allures professionnelles.

Les sujets ne sont pas toujours sérieux et il est possible que certaines générations ne saisissent pas l’intérêt pour ce type de contenus. Pourtant, le phénomène prend de l’ampleur et la notoriété des youtubeurs s’accroît.

Tous les youtubeurs interrogés avaient la même motivation à leur début : divertir et échanger avec les autres à propos de ce qui les passionne.

Mais avec le temps, leurs chaînes ont pris de l’expansion, les abonnés se sont multipliés et YouTube a changé. Le passe-temps est devenu un gagne-pain. 

Une vocation qui leur a permis par la suite de développer de nouveaux projets et de lancer leur carrière dans un milieu où la compétition est féroce. 

«Faire des vidéos a quelque part changé ma vie. Les personnes les plus importantes à mon cœur aujourd’hui, je les ai rencontrées grâce à YouTube», indique Camille Ingels-Fortier, connue sur YouTube en tant que Cam Grande Brune. 

«Je ne serais pas où je suis aujourd’hui sans YouTube. Jamais je n’aurais cru il y a cinq ans que je pourrais devenir réalisateur pour de grandes boîtes de production», ajoute Simon Leclerc, récemment devenu réalisateur pour Bell Média. 

Pour PL Cloutier, YouTube est un berceau pour exprimer non seulement ses idées, mais sa personnalité. 

«Dès la première vidéo, j’ai été transparent en avouant que j’étais homosexuel. Quand j’ai commencé ma chaîne, c’était le tout pour le tout sans compromis en faisant les choses à ma manière», explique-t-il en entrevue avec Le Soleil.  

Camille Ingels-Fortier, connue sur YouTube en tant que Cam Grande Brune.

Vedettariat de proximité

Si YouTube leur a offert une visibilité médiatique, ces jeunes créateurs sont devenus, d’une certaine manière, les «vedettes des gens ordinaires».  

En s’exprimant directement à la caméra, les youtubeurs créent un lien avec leurs abonnés. Cela suscite une impression de confidence entre le créateur et son public. 

«Quand les gens consomment mon contenu, ils le font souvent sur leur ordi ou cellulaire, donc il y a une proximité avec l’objet. […] J’ai l’impression que le terme vedettariat comme on l’a connu va changer. Du fait qu’il va avoir de plus en plus de vedettes, ayant leurs abonnés, leurs fans, mais qu’il y aura moins de superstars appartenant à un seul média», explique Fred Bastien.

PL Cloutier illustre ce phénomène en affirmant que YouTube est «la revanche des gens ordinaires». Selon lui, beaucoup de youtubeurs ont trouvé une communauté les appréciant pour ce qu’ils sont.

De plus, il constate qu’à la différence de la télévision et du cinéma, YouTube permet de présenter une grande pluralité d’individus.

PL Cloutier

Comment vivre de YouTube?

Le revenu de base d’un youtubeur provient d’abord du coût par clic. YouTube attribue une certaine somme à ses utilisateurs dépendamment du nombre de visionnements de leurs vidéos.

Ce revenu revient généralement à 1 $ par 1000 visionnements. Cette donnée peut toutefois varier. 

Si cette somme apporte des revenus intéressants pour un youtubeur ayant 500 000 visionnements en moyenne, la situation est différente au Québec.

Dans un marché moins grand que la France ou les États-Unis, il s’avère difficile pour un Québécois de vivre uniquement de son revenu YouTube. Quand les clics ne suffissent pas, ces revenus supplémentaires proviennent la plupart du temps de partenariats commerciaux, aussi appelés «sponso».

Le principe est simple : une compagnie approche un youtubeur pour que celui-ci mentionne un de leurs produits dans l’une de ces vidéos.

Les youtubeurs interrogés par Le Soleil assurent être sélectifs dans leur choix de partenariats, afin de maintenir ce lien de confiance avec leurs fans.

«Je ne fais pas la promotion de produits que je n’ai pas testés moi-même, j’ai ma propre politique sur ce sujet […] Je n’ai pas de difficulté à faire la promotion d’une marque que j’aime, tout le monde a une marque préférée dont il aime parler», mentionne Cynthia Dulude, qui a présenté des vidéos sur des produits de compagnies comme Caudalie, Cerave et Benefit. 

«Je refuse beaucoup plus de partenariats que je n’en accepte, parce que sinon la valeur de ce que tu fais diminue, car la raison pour laquelle les gens te suivent c’est qu’ils te font confiance», estime Fred Bastien, qui a comme partenaires Toyota, la SAAQ et Nintendo.

Quant à Simon Leclerc et PL Cloutier, ils ont tendance à accepter des partenariats pour des produits, non seulement qu’ils aiment, mais pouvant être inclus dans une thématique de vidéo. 

«Un de mes critères, c’est que je puisse faire quelque chose avec le produit en terme de création de contenu. Quelqu’un de souriant avec un produit, on a déjà vu ça. Moi, je veux faire autre chose», ajoute PL Cloutier qui a fait affaire avec les imprimantes HP et le Festival Montréal Complètement cirque. 

Simon Leclerc a eu comme commanditaires Ubisoft, New Balance et Coors Light. Cam Grande Brune a pour sa part des partenaires comme Toyota, avec son conjoint Fred Bastien, et Montréal Complètement cirque pour ses vidéos.

«Lorsqu’une entreprise lance une campagne, il n’est pas rare qu’ils aillent chercher plusieurs créateurs afin de rejoindre le plus de gens possible», explique Cam Grande Brune.

Simon Leclerc

Financement participatif

La troisième source de revenus provient du financement participatif. En France et aux États-Unis, des plateformes ont été mises en place pour permettre aux usagers de contribuer financièrement à la production de contenus.

Les plus connues sont Tipee et Patreon. Les youtubeurs français n’hésitent pas à demander le soutien de leurs abonnés, mais la culture au Québec est différente. 

«Personne ne m’a demandé de faire YouTube, alors de demander de l’argent aux autres je ne serais pas à l’aise. Je ne pense pas qu’on a une grande culture de mécénat au Québec», indique PL Cloutier.   

De son côté, Fred Bastien ressent, au sein de la population québécoise, un certain malaise à financer des producteurs de contenus. Une situation qui s’expliquerait par le fait qu’un grand nombre de productions culturelles sont financées par des programmes publics, selon lui.

En dehors des revenus traditionnels en provenance de YouTube, ces jeunes, majoritairement dans la vingtaine, ont réussi à obtenir plusieurs opportunités professionnelles grâce à leur chaîne. 

Parler québécois, une contrainte?

Il existe plusieurs écoles de pensée sur YouTube pour générer des clics. Certains vont parler de sujets populaires, d’autres vont faire des sketchs d’humour polémique, d’autres vont tenter d’exporter leurs contenus à l’international.

Ce qui amène la question : est-ce qu’un youtubeur québécois peut exporter son contenu dans le reste de la Francophonie en conservant son accent? Oui!

La réponse des youtubeurs interrogés par Le Soleil est unanime, il n’est pas nécessaire de changer sa façon de parler pour avoir des abonnés francophones en Europe. Bien que certains modifient légèrement leur accent pour se rapprocher du français international, la plupart des youtubeurs s’expriment normalement.

«Je ne prends pas d’accent français, je préfère rester moi-même. Je ne veux pas me dénaturer», indique Cynthia Dulude. 

Simon Leclerc ajoute que les youtubeurs québécois attirent naturellement la curiosité des Français.

«Certains essaient d’y aller avec un français plus international, mais généralement les Français aiment écouter notre accent, il trouve ça exotique. Un autre point qu’ils apprécient c’est notre énergie qui est différente de celle des youtubeurs français. Nous, ça vient d’émerger et on a l’étincelle de vouloir créer, alors qu’en France ça s’est un peu perdu au fil des années», croit-il. 

Quel statut pour des subventions? 

S’il n’existe pas encore de programmes gouvernementaux permettant de financer les producteurs de contenus en ligne, les youtubeurs souhaiteraient avoir un soutien du gouvernement.

Mais avant tout, ils désirent obtenir une reconnaissance en tant que producteurs de contenus culturels québécois. 

«Je pense absolument que les youtubeurs devraient pouvoir avoir accès à des subventions gouvernementales. Il m’arrive fréquemment de trouver du contenu sur YouTube bien plus intéressant et de meilleure qualité (malgré les moyens modestes) que plusieurs productions subventionnées, comme des webséries», affirme Cam Grande Brune.

Toutefois, la plupart se disent sceptiques sur l’efficacité d’un financement gouvernemental, surtout en ce qui concerne la façon de distribuer ses fonds et les critères à remplir. 

PL Cloutier déclare que des subventions seraient les bienvenues, surtout quand vient le moment d’acquérir du matériel ou bien d’obtenir du soutien technique pour les tournages. Toutefois, il ne veut pas «que l’argent public serve à subventionner une plateforme américaine comme YouTube».  

Fred Bastien aimerait voir certains télédiffuseurs faire des partenariats avec des youtubeurs pour diffuser à la fois leurs vidéos dans le cadre d’une émission, tout en les laissant sur YouTube. 

Il reste du chemin à parcourir pour les youtubeurs afin d’avoir le support des instances gouvernementales en culture. 

Le Conseil des arts, en raison de son statut, ne peut pas soutenir ce genre de créateurs. Selon les informations transmises par Lucie Fortier, le Conseil vise surtout à épauler des artistes ayant des moyens limités pour faire connaître leurs œuvres. Ils encouragent principalement des peintres, des danseurs, des sculpteurs, etc. 

«Par le fait qu’ils font carrière sur le Web, nous considérons que les youtubeurs ont plus de moyens pour partager leur production que d’autres gens du milieu artistique.»

À la SODEC, Johanne Morrissette, directrice des communications, a confirmé au Soleil que la société gouvernementale finançait principalement des compagnies de production, et non des artisans individuellement. 

La SODEC, ajoute-t-elle, songe à bonifier certains programmes de subventions qui pourraient intégrer les youtubeurs.

Toutefois, PL Cloutier confie que la SODEC a toujours refusé de le rencontrer pour qu’il explique les opportunités médiatiques possibles grâce à YouTube et la notoriété de ses artisans. 


Cynthia Dulude

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PROFILS DE YOUTUBEURS QUÉBÉCOIS

  • Frédéric Bastien Forrest 

Chaîne : Fred Bastien
Âge : 30
Abonnés : 36 043
Sujets : Roadtrips, sports, politique, musique, nouvelles technologies, conseils et expérimentations loufoques en tous genres


  • Simon Leclerc

Chaîne : Avec Simon
Âge : 26
Abonnés : 59 851
Sujets : Sketchs humoristiques, vlogs, gaming


  • Pierre-Luc Cloutier 

Chaîne : PL Cloutier
Âge : 26
Abonnés : 296 065
Sujets : Vlog sur la vie quotidienne


  • Camille Ingels-Fortier

Chaîne : Cam Grande Brune
Âge : 28
Abonnés : 56 337
Sujets : Vlog sur des sujets tabous, roadtrips, nourriture végétarienne, ainsi que tout ce qui l’inspire


  • Cynthia Dulude 

Chaîne : Cynthia Dulude
Âge : 26
Abonnés : 600 442
Sujets : Vlog sur les produits cosmétiques, les tendances beauté, la décoration et les bonnes astuces du quotidien