Juste pour voir Lake Kahentawaks dans le rôle de la petite Amy, il vaut la peine de visionner le film <em>Vivaces</em>. «C’est une perle», affirme la réalisatrice Sonia Bonspille Boileau.
Juste pour voir Lake Kahentawaks dans le rôle de la petite Amy, il vaut la peine de visionner le film <em>Vivaces</em>. «C’est une perle», affirme la réalisatrice Sonia Bonspille Boileau.

Vivaces ou la force intérieure d’une mère autochtone

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
Mère monoparentale, Susan venait d’apprendre que ses heures étaient coupées lorsque sa fille aînée, Heather, est disparue sans laisser de trace. Un policier croit que l’adolescente reviendra sous peu, mais quelque chose en elle lui dit que ce ne sera pas le cas. Malgré ses moyens financiers limités, et l’inquiétude folle qui la ronge de l’intérieur, la voici donc qui part à la recherche de son enfant, une quête improbable menée de concert avec la petite Ivy, âgée de 8 ans.

Telle est la trame du long métrage Vivaces, version française de Rustic Oracle. Ce film, qui a été scénarisé et réalisé par Sonia Bonspille Boileau, amorcera sa carrière dans les salles commerciales du Québec, vendredi. Il s’agit d’un bonheur inattendu pour la cinéaste, l’une des rares conséquences heureuses de la pandémie. Les Américains ayant décalé la sortie de plusieurs blockbusters, une fenêtre s’est dégagée, juste assez grande pour laisser passer ce drame dont la portée est universelle.

« Nous avons plus de choses en commun que de différences, les Blancs et les Autochtones. Une mère, c’est une mère. Quand son enfant est en péril, la douleur est vécue de la même manière », a énoncé la cinéaste, mercredi, au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Quotidien.

Contente à l’idée que Vivaces soit projeté dans les régions, notamment au Saguenay–Lac-Saint-Jean, elle souhaite que l’accueil se révèle aussi favorable que sur le circuit des festivals et, ce qui fut encore plus chargé de sens, qu’à la première tenue dans sa communauté de Kanehsatake.

« C’était important de valider le film à cet endroit et ça s’est super bien passé. C’était touchant. Plein de gens étaient en larmes et les comédiennes ont reçu une ovation debout », rapporte Sonia Bonspille Boileau.

Des émotions tout aussi vives ont couronné une séance organisée à Vancouver, où plusieurs personnes ont confié leurs histoires appartenant au même registre que celle de Susan, Heather et Ivy. Leur douleur a été ravivée, puis transcendée, au contact de ces personnages dont le destin a basculé en 1996.

Pourquoi avoir choisi cette année-là? Parce qu’elle correspond à un moment où le Canada faisait peu de cas de la disparition des filles autochtones. « Je souhaitais montrer ce que ça nécessitait comme efforts de la part des parents, répond la réalisatrice. Les relations avec les Blancs n’étaient pas ce qu’elles sont devenues, même si tout n’est pas réglé, loin de là. C’était aussi avant l’émergence des médias sociaux, qui permettent de couvrir un plus grand territoire, beaucoup plus rapidement, en diffusant des photos, par exemple. »

Sonia Bonspille Boileau a écrit le scénario du film <em>Vivaces</em>, en plus de le réaliser. Elle aborde le phénomène de la disparition des filles autochtones en présentant un duo mère-fille parti à la recherche d’une adolescente. Cette histoire fictive, mais qui colle à la réalité vécue par tant de familles, se déroule en 1996.

« Une perle »

Le film est porté par la mère et sa fille, dont la relation évolue au rythme de leurs pérégrinations à Montréal, en Abitibi, puis à Ottawa. Chacune vit la situation à sa manière, évidemment. Susan est tendue comme une corde de violon. Consciente des conséquences qui pourraient découler du départ de Heather, elle s’irrite d’un rien, se montre injuste envers Amy, dont la sérénité n’est qu’apparente. Un rêve récurrent, mettant en scène sa soeur et celui que la petite identifie comme son prédateur, témoigne de sa fragilité.

« Je voulais montrer la force des femmes autochtones, puisque c’est la mère qui mène cette histoire, et non un policier. Son amour est inconditionnel, fait observer Sonia Bonspille Boileau. Quant au thème principal, c’est la relation mère-fille telle qu’illustrée par Susan et Ivy. Elle permet d’apprécier la beauté de l’enfance, entre autres, puisque la petite est capable de rire et de jouer, en dépit de la situation. »

Ce personnage qui est de toutes les scènes, ou presque, est interprété par une gamine de Kanehsatake, Lake Kahentawaks Delisle. Son jeu naturel illumine l’écran.

« Si Lake n’était pas Lake, le film ne serait pas le film. C’est une perle. Je suis bien tombée parce qu’elle joue de façon instinctive, ce que nous avons constaté dès l’étape des auditions. Face à un comédien à qui nous avions demandé d’emprunter des tons différents, c’est la seule candidate qui a varié son jeu, mentionne la réalisatrice. Le sujet du film est lourd, cependant, et elle a beaucoup pleuré en tournant certaines scènes, tellement que je me suis sentie mal à l’aise, jusqu’à ce que sa mère me rassure. »

Déjà comblée par la sortie du film au Québec, elle a hâte que le reste du Canada découvre Vivaces, ce qui ne saurait tarder. Puis viendra l’étape de la vidéo sur demande, vers la fin de septembre, tandis qu’une tournée des communautés autochtones est prévue pour 2021. « Ce sera l’occasion d’avoir de bonnes conversations avec les gens. J’espère qu’on pourra aller à Mashteuiatsh », lance Sonia Bonspille Boileau.