Une photographe au pays des FARC

Comment vit une communauté de guérilleros au quotidien ? Au-delà des postures idéologiques, de l'imagerie romantique, de la mort qui plane constamment au-dessus de leur tête, les hommes et les femmes ayant choisi cette forme d'engagement affichent une humanité tout ce qu'il y a de plus ordinaire, ainsi que le montrent les photographies captées par la Française Nadège Mazars.
Accrochées à l'intérieur du Bâtiment 1912 de La Pulperie de Chicoutimi, elles forment l'une des nombreuses expositions qui seront présentées du 3 au 27 novembre, au cours de la septième édition du Zoom Photo Festival Saguenay. Ces images ont été captées lors de séjours effectués au sein de quelques communautés associées aux Forces armées révolutionnaires de Colombie-Armée du peuple, autrement dit les FARC-FP. Les plus récentes remontent à juillet.
Originaire de Paris, où elle a complété un doctorat en sociologie, Nadège Mazars a emménagé en Colombie il y a neuf ans afin d'étudier la gestion des services sociaux destinés aux populations autochtones. Une sortie en province effectuée en 2013, à la faveur d'une activité de mobilisation embrassant les régions rurales, lui a fait découvrir une réalité différente de celle des villes.
« J'ai établi le contact avec les FARC après avoir rencontré des gens sur le terrain. Pendant mes séjours, comme je vis avec eux, je fais ce qu'on appelle de l'observation participante, l'objectif étant de comprendre comment une armée peut demeurer dans la forêt pendant 50 ans. Je regarde ce qui se passe dans les campements, de quelle manière la guérilla est devenue une communauté avec ses codes, son mode de fonctionnement », explique Nadège Mazars.
Elle se trouvait justement parmi l'un de ces groupes, niché dans la région du Putumayo, lorsque Le Quotidien lui a parlé vendredi. Après les craintes suscitées par la courte victoire du non lors du référendum portant sur l'accord de paix conclu entre le gouvernement colombien et les FARC, la poussière est vite retombée.
« Le jour suivant, les gens se sont cachés, mais peu de temps après, ils ont retrouvé leurs sites habituels de concentration parce que leurs chefs, qui se trouvent à La Havane, ont annoncé que les négociations se poursuivraient. Ça les a rassurés », raconte Nadège Mazars. La paix reste donc possible et en attendant, la vie poursuit son cours en épousant des contours similaires à ceux que laisse voir l'exposition.
Ce qu'on remarque, entre autres, c'est l'omniprésence de la végétation, celle de la jungle amazonienne. Elle se veut protectrice, mais possède aussi un caractère oppressant, ce que confirme l'invitée du Zoom Photo Festival Saguenay. « Certains membres des FARC se sentent isolés, tellement que plusieurs ont rejoint la société civile », souligne-t-elle.
Ceux qui restent tissent des liens étroits, ce dont témoignent les photographies captées pendant les moments de détente que s'accordent les révolutionnaires. On les voit à la baignade, dansant le merengue, flirtant comme le font des millions d'hommes et de femmes à toute heure, partout sur la planète. Ce qui est remarquable, aussi, c'est le portrait des femmes qui émerge au fil de l'exposition. Elles font la guérilla, mais n'ont pas sacrifié leur féminité.
Une image présentant des ongles savamment décorés l'illustre avec éloquence, puisqu'ils enserrent une mitraillette. Et dans une scène qui aurait pu être captée dans un salon bourgeois à la fin du 19e siècle, on découvre une autre version de la féminité, alors qu'une femme coiffe les longs cheveux de sa camarade. Tout en affichant un léger sourire, celle-ci révise la codification des messages qu'elle prévoit transmettre par la voie des ondes radiophoniques.
« Chez les FARC, les femmes font les mêmes choses que les hommes et l'inverse est aussi vrai, ce qui inclut les soldats. C'est un modèle très différent de celui qui a cours dans la société paysanne, qui est plus classique. Les femmes demeurent à la maison et ce sont elles qui préparent les repas », indique Nadège Mazars qui, le 4 novembre, assistera au vernissage de son exposition intitulée L'autre Colombie.