Depuis quelques semaines, Robert Lalonde hante le Tim Horton’s du centre-ville de Jonquière. Il en profite pour faire un peu de sociologie, tout en partageant ses réflexions à propos de son nouveau roman, Un poignard dans un mouchoir de soie, au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

Une ode à l’ouverture d’esprit

Entrevue dans un Tim Hortons du centre-ville de Jonquière, un lieu où Robert Lalonde a ses habitudes depuis son arrivée au Saguenay, le 4 septembre. C’est à l’invitation du Théâtre La Rubrique que le comédien participe à la création de la pièce L’État, mais ce n’est pas pour en parler qu’il a rendez-vous avec le journaliste du Progrès. L’objet de la rencontre est son nouveau roman, Un poignard dans un mouchoir de soie.

Le personnage central est Jérémie, un jeune homme dont les manières abrasives masquent une grande humanité. Il entre dans la vie d’un professeur de philosophie à la retraite, Romain, et celle d’une comédienne dont la carrière est au couchant, l’extravagante Irène. À travers leurs échanges, le mystère de ce garçon dont on devine qu’il est brillant, ce qui ne l’empêche pas de courtiser le chaos avec une assiduité inquiétante, se révèle à petites doses. On réalise qu’il recèle une part de lumière, pas juste une pulsion de mort.

« Jérémie a besoin de parents de substitution dont il se rapproche à l’aide de hasards planifiés. C’est comme s’il cherchait une forme de protection », raconte l’écrivain entre deux gorgées de café. Jetant un oeil sur le boulevard Harvey, situé près de son lieu de résidence à Jonquière, il ajoute que des itinérants qui pourraient être Jérémie croisent régulièrement son chemin. Pour une rare fois, cependant, ce personnage n’a pas été calqué sur une personne en particulier.

« On hésite à parler à des gens comme eux parce qu’ils semblent menaçants. J’en ai connu quelques-uns pendant ma carrière d’enseignant. Il y en a que j’ai essayé de remettre sur les rails », indique Robert Lalonde, qui a été professeur de théâtre et de création littéraire dans différentes institutions, dont l’Université du Québec à Chicoutimi. Il aimait également l’idée de montrer des personnes se situant aux deux extrémités de la pyramide des âges, particulièrement Irène, dont le profil professionnel et psychologique lui est familier.

Dans le roman Un poignard dans un mouchoir de soie, Robert Lalonde décrit la relation improbable entre un jeune marginal et deux personnes beaucoup plus âgées, une comédienne sur le déclin et un professeur de philosophie à la retraite.

Ceci le ramène à ses débuts sur les planches, lorsqu’il donnait la réplique à des dames comme Gisèle Schmidt et Andrée Lachapelle. « J’ai été le chevalier servant de plusieurs artistes de cette génération. Elles me demandaient de porter leur valise et j’étais le dépositaire de leurs confidences. Ma mère leur ressemblait. C’était une Joan Crawford dont le film n’a pas été tourné, une femme qui n’a pas eu un destin aussi large qu’elle l’aurait voulu », note celui qui en a brossé le portrait dans le roman C’est le coeur qui meurt en dernier.

L’une des lignes de force d’Un poignard dans un mouchoir de soie tient à la notion d’ouverture. Elle guide le comportement de Romain et Irène vis-à-vis Jérémie, créant une dynamique que l’auteur voudrait voir se matérialiser plus fréquemment dans la vraie vie. « Même si on dit le contraire, on a du mal à composer avec la différence », fait-il remarquer.

Croyant que cette histoire générerait une nouvelle, Robert Lalonde a été le premier surpris lorsque le nombre de pages manuscrites – le premier jet est toujours écrit à la main – a atteint des proportions dignes d’un roman. « J’ai été emporté par les personnages », mentionne-t-il en esquissant un sourire. Le livre fait 200 pages, mais il faut savoir que plusieurs autres ont été retranchées par ses soins.

Toujours heureux de parler de littérature avec le public, il profite de sa présence à Jonquière pour participer au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean, qui se poursuit jusqu’à demain. Ceux qui ont le goût de le rencontrer peuvent aussi tenter leur chance au Tim Hortons du centre-ville, où l’homme prend plaisir à échanger avec ses voisins de table.

Là aussi, les sujets abondent, surtout avec les élections qui se profilent dans l’horizon immédiat. Et ce qui ressort de ses conversations, c’est le désenchantement ressenti par une majorité de citoyens. « Je sens une vague de fond d’indignation. Ils sont plusieurs à entretenir l’idée qu’un projet politique ne peut pas être porté par des gens qui ont de l’allure », constate l’auteur et comédien, sociologue à ses heures.

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AUTEUR ET ARTISAN

Le processus créatif de Robert Lalonde porte la marque de l’artisan. Lorsqu’il planche sur un roman, l’écrivain emprunte des voies qui sollicitent sa patience, tout en lui donnant l’occasion de revenir sur le texte pour mieux doser ses effets, pour éliminer les phrases excédentaires et déterminer quelle est la valeur réelle de ce document né de sa main.

«Dans la première version, on en dit toujours trop, mais tant que le manuscrit n’est pas complété, je considère qu’il faut se laisser aller sans apporter de corrections. Je me contente alors de rédiger des notes en bas de page, avant de copier le texte à la dactylo. C’est à partir de ce moment que je peux commencer à le façonner», mentionne l’écrivain au cours d’une entrevue accordée au Progrès.

Il aime cette étape pendant laquelle des dizaines de pages, voire des centaines, peuvent passer à la trappe. Tellement que son éditeur, qui le suit depuis des lunes, estime que la purge est parfois trop sévère. C’est ce qui s’est produit avec Un poignard dans un mouchoir de soie, son plus récent ouvrage. «Moi-même, je me suis demandé si je n’avais pas enlevé trop de choses. J’ai donc ajouté ce qu’il fallait», souligne Robert Lalonde.

Une autre de ses préoccupations se rapporte au dosage de l’information transmise aux lecteurs. Agacé par les oeuvres qui disent tout, tout de suite, l’écrivain préfère l’approche graduelle. C’est ainsi que le personnage de Jérémie se livre à petites doses, histoire de maintenir l’intérêt jusqu’à la fin. Or, même après avoir déployé un luxe de précautions, il vient un temps où le texte doit vivre de lui-même, où celui qui l’a créé n’a d’autre choix que de lâcher prise.

«Pour savoir si j’ai atteint mon objectif, j’ai recours à des lecteurs privilégiés, ainsi qu’à mon éditeur. Je souhaite qu’en me parlant du livre, ils disent les choses que je veux entendre, que leur compréhension du texte rejoigne la mienne. Parfois, ce n’est pas le cas, mais il faut apprendre à vivre avec le sentiment d’échec. J’ai une boîte pleine de textes qui n’ont pas comblé mes attentes», confie Robert Lalonde.