Gabriel Marcoux-Chabot a créé une nouvelle version du roman d’Albert Laberge La Scouine, avec le concours de La Peuplade. Il a revisité cette histoire centrée sur une paysanne dont la vie a été conditionnée par le fait que ses proches ne lui trouvaient guère de charme.

Une nouvelle version de La Scouine, 100 ans plus tard

Il y a 100 ans, le journaliste Albert Laberge publiait son premier roman, intitulé La Scouine. Il l’avait sorti à compte d’auteur, mais un extrait confié à une gazette locale avait été porté à l’attention de l’archevêque de Montréal, Monseigneur Paul Bruchési. Jugeant le propos scabreux, il avait dénoncé l’homme à la source du scandale, le considérant comme un pornographe.

« Après cette histoire, Albert Laberge s’est fait discret, mais il a continué à produire des livres en s’éditant lui-même. C’est seulement après son décès, en 1960, que La Scouine a été redécouvert dans la foulée de la Révolution tranquille. On a publié le roman et il a été adopté par les intellectuels », raconte Gabriel Marcoux-Chabot, un écrivain originaire de Saint-Nérée-de-Bellechasse, établi au Saguenay depuis près de trois ans.

En plus de préparer une thèse centrée sur l’érotisme dans l’oeuvre de Laberge, il vient de lancer une nouvelle version de La Scouine, une réécriture à laquelle est associée La Peuplade. Ce projet s’est imposé à lui, en quelque sorte, à force de fréquenter ce roman évoquant la vie très dure, aliénante à maints égards, d’une femme dont l’existence a été définie par le fait qu’elle n’avait pas reçu la beauté en partage.

Incapable de capter l’attention des autres, y compris de ses parents, elle emprunte des voies détournées afin de trouver sa part de lumière. Commérages et mensonges sont devenus son pain quotidien, souvent agrémentés d’une dose de méchanceté. Son seul rempart face à un monde hostile est son frère aîné Charlot qui, lui aussi, traîne son lot de casseroles.

« Laberge se percevait comme un écrivain réaliste. Il a voulu décrire la vie des paysans en situant l’action à Beauharnois, sa région d’origine, alors que dans ma version, je garde ça plus flou, mentionne Gabriel Marcoux-Chabot. Si j’ai eu l’élan de réécrire son roman, c’est parce que des scènes m’avaient touché et que les personnages sont riches, avec quelque chose qui cherche à émerger. Je sentais qu’il y avait plus à dire. »

Il a poussé plus loin l’exploration des désirs ressentis, mais pas nécessairement compris, ni assumés, par la soeur et le frère. Leurs pulsions sexuelles sont mises en relief, autant que les barrières sociales, familiales, qui se dressent devant eux. Elles pèsent plus lourd que les conditions matérielles qui sont leur lot, autant que celui des autres paysans.

Gabriel Marcoux-Chabot a aussi remanié les chapitres, histoire de former une trame narrative plus consistante. « J’ai équilibré le récit afin de créer une tension et pour qu’on sente mieux l’évolution des personnages. Des scènes entières ont été déplacées, puis mon histoire s’est écartée de celle de Laberge. À un moment donné, j’ai réalisé que j’étais en train d’écrire la mienne. J’emmène le lecteur ailleurs », énonce-t-il.

Fier du résultat, autant que des critiques qui ont salué son travail dans les dernières semaines, l’écrivain a le sentiment d’avoir produit une oeuvre autonome, en ce sens qu’on peut l’aborder sans connaître la version originale. « Tant mieux, cependant, si ça donne le goût de lire les oeuvres d’Albert Laberge », précise-t-il. Depuis 2017, elles sont accessibles gratuitement sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Le chantre de l’anti-terroir

L’auteur de La Scouine, Albert Laberge, occupe une place à part dans la littérature québécoise. Condamné de son vivant, obligé de publier ses livres à compte d’auteur, il a connu une gloire posthume qui ne semble guère en voie de l’étioler, longtemps après son décès survenu en 1960, à l’âge canonique de 88 ans. L’homme est aussi intrigant que son oeuvre, ce dont témoigne Gabriel Marcoux-Chabot.

Celui qui vient de produire une nouvelle version de La Scouine rapporte qu’Albert Laberge travaillait pour le quotidien La Presse. Affecté la section des sports, pour laquelle il n’avait aucune affinité, le romancier préférait la compagnie des artistes, comme en fait foi son livre intitulé Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui, publié en 1938.

« Il a connu Nelligan, mais aussi plein de gens qui, eux, n’ont pas franchi l’épreuve du temps. J’ai l’impression que dans le cadre de cette démarche, l’intention première était de laisser une trace de ses rencontres, même ses livres faisaient l’objet de tirages très modestes. Parfois, ils étaient imprimés à 60 exemplaires », fait observer Gabriel Marcoux-Chabot.

Le portrait de la campagne québécoise dressé dans La Scouine a vite marginalisé Albert Laberge. On en a fait le chantre de l’anti-terroir, l’exact opposé de gens comme Louis Hémon et Damase Potvin. « Pourtant, personne n’a dit que c’était facile de travailler la terre », rappelle Gabriel Marcoux-Chabot. Quant à sa réputation de pornographe, elle s’appuie sur un chapitre issu de son premier roman, une scène qui se déroule pendant la saison des foins.

Certes, il a continué d’explorer ce créneau dans les ouvrages subséquents, mais discrètement, au bénéfice d’une poignée de lecteurs. C’est ce que laisse voir Lamento, ce roman dont l’écriture – inachevée – s’est étalée sur 50 ans. « Ça se passe en ville. Le personnage principal est une femme et l’érotisme est très présent. Je crois cependant qu’Albert Laberge avait un rapport trouble face au désir. C’était un écrivain hypersensible », estime Gabriel Marcoux-Chabot.

Même sa réhabilitation dans les années 1960 a laissé planer une équivoque. « On a ressorti La Scouine, mais pas ses autres livres qui, à mes yeux, sont meilleurs. En même temps, il y avait un ‘‘oui, mais’’ dans les commentaires formulés par les intellectuels de cette époque. On appréciait son audace, mais on émettait des réserves à propos du style », résume le Saguenéen. daniel côté