Un Vendredi saint au Progrès

On a beau prétendre que les lieux physiques ont moins d’importance qu’avant, surtout en ces temps de confinement, c’est avec la tête pleine d’images, chargée du poids des souvenirs, que j’ai quitté pour la dernière fois l’édifice du Progrès du Saguenay. Ça s’est passé à l’occasion du Vendredi saint, un moment approprié pour vivre cette expérience assimilable à un deuil.

Mon tour était venu de récupérer mes documents et mes effets personnels en vue du déménagement du journal au centre-ville de Chicoutimi, prévu au début de l’été. J’étais seul dans le bâtiment à moitié éclairé, au milieu d’une mer de bureaux donnant l’impression d’avoir été abandonnés précipitamment, comme on le ferait à l’occasion d’un bombardement.

La lumière du jour perçant à travers les fenêtres rendait la salle de rédaction encore plus caverneuse, limite sinistre. On aurait dit une épave, les poissons en moins, ce qui n’est pas si éloigné de la réalité. Après tout, ce déménagement fait oeuvre de métaphore. Il montre comment une industrie jadis prospère a été torpillée par des forces plus grandes qu’elle.

Ce qui m’a dérangé, c’est moins le désordre que l’absence de vie. Ou plutôt, l’idée que la vie telle que je l’ai connue aux côtés de dizaines, de centaines de camarades, ne reviendra plus ici. Souvent, quand on amorce sa retraite, on se dit qu’on ira faire des tours, prendre un bain de nostalgie, au moins dans les premiers temps. Dans ce cas-ci, par contre, les adieux sont définitifs.

Moi qui ai commencé à fréquenter ce bâtiment en novembre 1980, six semaines après son inauguration, je ne pourrai jamais jouer les indifférents. Pour y arriver, il faudrait que je mette 40 années entre parenthèses, prétendre que je travaillais juste pour gagner ma vie et que les personnes côtoyées dans ce contexte n’étaient que des figurants.

Avant de quitter, certaines d’entre elles m’ont ramené à mes débuts au Progrès-Dimanche. J’ai revu mes collègues de la section des sports, à commencer par Pierre Bourdon, celui qui m’a appris que s’amuser en travaillant, ça se pouvait. J’ai aussi pensé à notre vétéran, Julien Gagnon, un homme droit, disparu trop tôt à la suite d’un infarctus. Ce serait l’année de son centenaire.

J’ai également entendu le cliquetis des machines à écrire manuelles, humé l’odeur réconfortante de la cire fondue avec laquelle le personnel de l’atelier collait sur des feuilles de carton les titres, les photos, les textes, les sommaires des matchs de hockey et le logo des équipes. Préparer une page relevait alors de l’artisanat.

Une autre odeur, elle, m’aura accompagné jusqu’à la toute fin. C’est celle de l’encre qui, de toute éternité, représente le sang d’un journal. Sans elle, pas d’articles ni de publicités. Du moins, jusqu’à tout récemment. 

Ma promenade m’a ramené dans la salle où trônaient les presses et pour la première fois, l’odeur de l’encre, âcre, entêtante, m’a arraché un sourire. Je me suis dit que même après une attaque nucléaire, ça sentirait encore.

C’était le Vendredi saint et comme le club social avait laissé une boîte de poules de Pâques à mon intention, je me suis projeté deux jours plus tard.

Cette fête est celle du triomphe de la vie sur la mort, un concept qui, je l’espère, vaudra aussi pour nos journaux.

Une transfiguration est en train de s’opérer sur fond de télétravail. C’est déstabilisant, mais pour reprendre une formule chère à Pierre Bourdon, « il y aura toujours de la place pour une bonne nouvelle ». Sur papier ou autrement.